lundi, août 10

Simple ballon d’essai ou premier pas vers une action américaine ? Les questions autour des intentions de l’administration Trump vis-à-vis du Groenland sont relancées depuis les révélations du débarquement sur l’île arctique de matériel de forage appartenant à l’entreprise pétrolière américaine Greenland Energy Company.

Publiées le 30 juillet par le média danois Danwatch, plusieurs photos montrent un remorqueur quitter le Danemark pour Nuuk, avant de mettre le cap sur un site se trouvant dans le bassin de Jameson Land, une vaste péninsule située dans l’est du Groenland.

Le lieu choisi ne doit rien au hasard. Alors que le Groenland a annoncé en 2021 qu’il ne délivrerait plus de nouvelles licences d’exploration d’hydrocarbures pour des raisons environnementales, le territoire de Jameson Land constitue une exception car il regroupe les trois dernières licences d’exploration pétrolière valables jusqu’en 2028. Pour opérer sur l’île arctique, Greenland Energy Company s’est donc associé à White Flame Energy, filiale de la société britannique 80 Mile Plc, qui dispose d’une licence en bonne et due forme.

Cependant, les autorités locales maintiennent que l’entreprise américaine n’avait pas l’autorisation pour déplacer du matériel de forage, en l’occurrence des équipements acheminés l’an dernier par White Flame Energy et stockés à proximité du site d’exploration.

« White Flame Energy avait entrepris d’acheminer du matériel sauf que pour des raisons météorologiques, il n’a pas pu atteindre sa destination finale dans l’est du Groenland, qui est un territoire très difficile d’accès. Il a donc été entreposé dans une ville située un peu plus au sud-est avant d’être déplacé au cours du mois de juillet [par Greenland Energy Company, NDLR] », détaille sur France 24 Mikaa Blugeon-Mered, chercheur à l’université du Québec à Trois-Rivières et expert de la géopolitique de l’Arctique.

« Un avertissement sévère sera adressé au titulaire de la licence, accompagné d’une mise en garde indiquant que toutes les dispositions logistiques futures devront être notifiées à l’autorité chargée des ressources minérales et approuvées par celle-ci avant d’être mises en œuvre », indique un communiqué de presse du ministère groenlandais du Commerce publié la semaine dernière.

La main de Trump ?

Selon Greenland Energy Company, société texane fondée l’année dernière, le gisement de Jameson Land pourrait receler 1 000 milliards de dollars de pétrole brut. L’entreprise a annoncé son intention d’y forer deux puits, un projet qui suscite l’inquiétude des populations locales et de plusieurs responsables politiques. Il nécessite toutefois l’accord du gouvernement du Groenland.

Si rien ne prouve que l’administration Trump a orchestré cet incident, difficile de ne pas y voir une nouvelle stratégie de Washington pour accroître son contrôle sur ce territoire semi-autonome appartenant au Danemark. Après avoir multiplié sans succès les coups de pression sur Nuuk et Copenhague depuis janvier 2025, promettant de s’emparer ou d' »acheter » le Groenland, Donald Trump pourrait avoir changé son fusil d’épaule : plutôt que d’une implication frontale sur ce dossier, le président américain pourrait chercher à s’en remettre à des entreprises privées.

« Les invasions commencent souvent par des projets ‘techniques’ qui justifient la présence d’agents et d »experts techniques’ chargés également de mener des missions de reconnaissance et de préparation préalable », fait valoir l’historienne américaine Ruth Ben-Ghiat dans un post publié sur X.

Greenland Energy Company entretient d’ailleurs des liens étroits avec la Maison Blanche. L’entreprise a notamment engagé Phil McGraw, un ancien animateur de talk-show conservateur qui a siégé à la commission sur la liberté religieuse de Donald Trump. L’homme a été chargé de réaliser une série documentaire à la gloire de la prospection pétrolière.

Greenland Energy Company a également nommé à son conseil d’administration Carol Craig, un ancien militaire de la Marine américaine travaillant sur le Dôme d’or, projet de bouclier antimissile qui, selon Trump, doit passer par un contrôle américain sur le Groenland.

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« Le président et actionnaire majoritaire de Greenland Energy Company [Larry Swets] a également un accès privilégié au cercle proche de Donald Trump. Cependant, il est important de rappeler que cela reste une compagnie privée qui agit selon les règles du commerce mondial et non une entité gouvernementale », note Lukas Wahden, chercheur associé au Russia Program de l’université George Washington.

« Ce n’est pas le projet pétrolier de Donald Trump », reconnaît Mikaa Blugeon-Mered. « Mais si les Groenlandais n’accordent pas de permis pour acheminer ce matériel, une question se pose : le président américain peut-il dépêcher l’armée ou des moyens pour sécuriser ce matériel ? », interroge l’expert.

« Hello, Groenland ! »

L’hypothèse est d’autant plus crédible que la rhétorique menaçante de Washington vis-à-vis du Groenland revient avec force ces dernières semaines. Le 2 août, Donald Trump a ainsi publié sur son réseau social Truth Social une image le représentant sous les traits d’un géant au-dessus d’une ville du Groenland, accompagnée de la légende « Hello, Groenland ! »

Capture d'écran du compte X de Donald Trump.

Capture d’écran du compte X de Donald Trump.

La veille, le président américain avait promis sur la chaîne de droite Real America’s Voice que le Groenland serait sous contrôle américain d’ici la fin de son deuxième mandat en 2029.

Le milliardaire républicain s’était pourtant fait plus discret sur le sujet depuis janvier, lorsqu’il avait menacé de recourir à la force militaire pour s’emparer de l’île si le Danemark refusait de la céder aux États-Unis. Pour accentuer la pression sur ses alliés de l’Otan, Donald Trump avait également brandi la menace de droits de douane contre plusieurs pays européens. Il avait finalement fait marche arrière après la promesse de représailles de l’Europe, une volte-face qui avait provoqué la panique sur les marchés financiers.

« On a entendu beaucoup de médias dire que Donald Trump a laissé tomber ce projet après un ‘deal’ qui aurait été conclu au sommet de Davos au mois de janvier avec le patron de l’Otan. En réalité, il n’y a jamais eu de ‘deal’ et, comme l’a dit le Premier ministre groenlandais ces derniers mois, l’appétit de Donald Trump pour le Groenland n’a jamais cessé », assure Mikaa Blugeon-Mered.

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Le président américain présente depuis de nombreuses années le Groenland comme un enjeu stratégique majeur pour les États-Unis, notamment face à la Russie et à la Chine dans l’Arctique. Il met également en avant ses ressources naturelles, notamment les terres rares, indispensables à de nombreuses technologies.

Alors qu’elle ne dispose d’aucune autorisation, Greenland Energy Company affiche son empressement à lancer sa mission d’exploration. Un représentant de l’entreprise a récemment indiqué qu’un navire transportant 300 conteneurs de matériel de forage devrait quitter le Canada le 12 septembre pour un début de forage en octobre. Dans un communiqué adressé à ses actionnaires, Greenland Energy Company assure poursuivre des échanges « constructifs » avec les autorités groenlandaises.

Désormais, Nuuk se retrouve face à un choix délicat : autoriser un forage pétrolier au détriment des normes environnementales et sociales strictes que l’île s’est imposée, ou refuser la licence à Greenland Energy Company, quitte à offrir au président américain un prétexte à ses velléités expansionnistes.

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