Il aura fallu quatre-vingt-dix ans pour qu’Antonio Carrascal Lema retrouve enfin les siens. Lors d’une cérémonie organisée le 25 mai 2026 à Zufre, dans la province de Huelva en Andalousie, les restes de cet homme assassiné le 29 septembre 1936 ont été remis à sa famille. « Nous sommes profondément heureux. Ce n’est que justice. Nous avons pu l’enterrer auprès de sa femme et lui offrir une sépulture à son nom », se réjouit sa petite-fille, Adela.
Marié et père d’une petite Josefa, Antonio Carrascal Lema était ouvrier agricole dans ce village d’Andalousie. Lorsqu’éclate la guerre d’Espagne en juillet 1936, ce membre de l’Union générale des travailleurs, le syndicat proche du Parti socialiste espagnol, est également conseiller municipal. Dans le viseur des insurgés militaires qui ont lancé un coup d’État contre le gouvernement républicain, il fuit rapidement vers une autre ville. « Mais peu après l’arrivée des rebelles, ils l’ont retrouvé et emmené à Zufre pour l’exécuter », raconte Adela.
Les restes d’Antonio Carrascal Lema restituées à sa famille lors d’une cérémonie organisée à Zufre, en Espagne, le 25 mai 2026.
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« Triompher de l’oubli »
Pendant des décennies, cette Espagnole a su peu de choses sur le passé de sa famille. « C’était un traumatisme profond et un secret en raison de la douleur et de la souffrance causées par sa mort », décrit la descendante d’Antonio Carrascal Lema. « Notre famille avait quelques pistes sur son lieu d’inhumation, mais rien de certain. Nous avons passé des années à chercher, mais c’était impossible car, lorsque nous posions des questions, on ne nous donnait aucune information. À la mairie, on nous a dit que les archives contenant les documents avaient été brûlées ».
Mais en 2024, un coup de téléphone brise le silence. Des fouilles ont permis de découvrir dans le cimetière de Zufre les restes de neuf personnes réparties dans deux tombes. Grâce à un test ADN effectué sur sa fille Josefa, toujours en vie, Antonio Carrascal Lema est formellement identifié. « Il repose désormais en paix. Nous avons triomphé de l’oubli », insiste Adela.
La famille d’Antonio Carrascal Lema lors de la restitution de ses restes, le 25 mai 2026, à Zufre, en Espagne.
Pendant neuf décennies, Antonio Carrascal Lema a fait partie de l’immense cohorte des disparus de la guerre d’Espagne. Selon les estimations, ce conflit qui a duré officiellement de 1936 à 1939, mais dont l’état de guerre est resté en vigueur jusqu’en 1948, a fait au moins 500 000 morts et autant d’exilés. « Cela représente 150 000 morts au combat et pour le reste, ils ont perdu la vie lors des bombardements, lors de la répression ou en raison de la famine », dénombre l’historien Alfons Aragoneses, professeur d’histoire du droit à l’Université Pompeu Fabra (UPF) de Barcelone.
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Plus de 100 000 disparus
Selon les chiffres les plus récents, 150 000 personnes ont été victimes des insurgés militaires, tandis que 50 000 ont été tués par les républicains. Beaucoup ont fini dans des fosses communes ou dans des tombes anonymes. Plus de 100 000 disparus de la guerre civile espagnole n’ont toujours pas été identifiés. « Nous ne connaissons pas le nombre exact. Il y a eu de nombreuses morts officieuses dans les deux camps », précise l’historienne Matilde Eiroa San Francisco, professeure d’histoire à l’Université Carlos III de Madrid.
À la fin de la guerre à la suite de la victoire du camp franquiste, les disparus des deux camps n’ont pas été traités de la même façon. « Les corps de ceux exécutés par les républicains ont été exhumés, identifiés et les restes remis à leurs familles. Ils ont reçu des funérailles dignes et leurs proches ont pu faire leur deuil », relate cette spécialiste de l’Espagne sous le régime de Franco. « Ceux qui ont été fusillés par les insurgés ont été laissés dans les fosses communes car les autorités franquistes les considéraient comme des criminels. C’étaient des ‘hordes rouges’ coupables de tous les maux survenus en Espagne. Leurs familles ne pouvaient pas et ne voulaient pas réclamer leurs corps car elles craignaient des représailles ».
Un soldat rebelle fouille les vêtements d’un communiste exécuté, après la chute de la ville de Badajoz, le 25 août 1936.
Malgré les risques, certains proches de victimes de la répression franquiste ont tenu à honorer leurs morts. Matilde Eiroa San Francisco aime raconter l’histoire des veuves du village de Barranca, situé dans la province de La Rioja, dans le nord de l’Espagne, où plus de 400 personnes ont été assassinées entre septembre et décembre 1936. « Jusqu’à la fin du régime franquiste, les femmes des villages environnants se retrouvaient aux abords d’une fosse commune car elles savaient que les corps de leurs hommes y reposaient. Elles se retrouvaient là, silencieuses, sans parler. Elles passaient la journée ensemble lors de la Toussaint et elles rentraient chez elles le soir », raconte l’historienne.
Ce n’est qu’en 1979, quatre ans après la mort de Franco, qu’un vrai cimetière a été construit sur cette ancienne fosse commune. Depuis 2011, une sculpture y a été inaugurée rendant hommage aux « Femmes en noir » qui n’ont jamais cessé d’entretenir la mémoire de leur mari ou leur père.
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L’Association pour la récupération de la mémoire historique
La Barranca est un exemple remarquable d’initiative populaire, qui a permis de rendre leur dignité aux victimes de la répression franquiste. Pendant longtemps, ce travail n’a pas été fait par les autorités. « Les fosses communes des soldats républicains ou des victimes de la répression n’ont jamais été exhumées ni traitées avec dignité, avant l’avènement de la démocratie. Les premières exhumations scientifiques n’ont eu lieu qu’au début du XXIe siècle », explique l’historien Alfons Aragoneses, spécialiste du franquisme.
En 2000, sous l’impulsion du journaliste Emilio Silva, l’exhumation d’une fosse commune dans laquelle se trouvaient les restes de 13 civils républicains assassinés le 16 octobre 1936 par un groupe de tueurs phalangistes, à Priaranza del Bierzo, dans la province de Léon, marque un tournant. Ces hommes, dont le grand-père du journaliste, sont les premiers à être identifiés grâce à l’analyse ADN. L’Association pour la récupération de la mémoire historique est alors créée pour pousser le gouvernement à procéder aux exhumations.
Photo prise le 24 août 2005 montrant des travailleurs de l’organisation Asociación para la Recuperación de la Memoria Histórica (ARMH) (Association pour la récupération de la mémoire historique) exhumer une fosse commune dans l’enceinte d’un monastère d’Ucles, dans la province de Cuenca, en Castille-La Manche.
Ce mouvement a permis l’adoption en 2007 par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero, petit-fils d’un combattant de l’armée républicaine, d’une loi sur la mémoire historique destinée à honorer davantage les victimes du conflit, quel que soit leur bord. Mais ce vote a suscité de vives disputes. « Cette loi ne plaisait pas : la droite espagnole représentée par le Parti populaire (PP) estimait que cela allait rouvrir les blessures. La gauche, en particulier le mouvement associatif, la considérait comme trop timide et reprochait que l’État ne prenne pas en charge les exhumations », retrace Matilde Eiroa San Francisco.
La mise en œuvre de cette loi s’est ensuite heurtée pendant plusieurs années aux manœuvres du PP au pouvoir de 2011 à 2018 sous la conduite de Mariano Rajoy. Lors de sa campagne électorale, le futur Premier ministre avait annoncé la couleur : « Plus un centime d’argent public pour les fosses communes de la guerre ».
L’arrivée du socialiste Pedro Sanchez en 2018 à la tête du gouvernement a finalement accéléré les choses. Une nouvelle loi pour la mémoire démocratique (Ley de Memoria Democrática en espagnol) a ainsi été votée en 2022. L’État est désormais responsable de la recherche des disparus de la guerre civile et du régime franquiste. C’est à lui de financer les fouilles et les exhumations dans les fosses communes. Les familles peuvent s’adresser aux autorités qui disposent d’un programme de localisation des personnes disparues et d’un programme d’identification génétique. La RTVE, la télévision publique espagnole, a ainsi recensé sur une carte à partir des données du secrétariat d’État à la mémoire démocratique, 6 000 sites identifiés comme des charniers dont 2 300 restent à exhumer.
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« Les cris, les hurlements, les coups de feu, le silence »
Depuis 2015, l’archéologue Félix Bizarro participe à ces fouilles dans différentes villes d’Estrémadure et d’Andalousie. « Ce sont des régions où la répression a été particulièrement brutale au début du conflit », rappelle-t-il. « L’un des lieux qui m’a le plus marqué est le ravin de Viznar, une zone naturelle boisée de pins où nous avons mis au jour 29 fosses communes contenant les restes de 196 personnes assassinées en 1936. »
Fosse commune dans le Barranco de Víznar, dans la province de Grenade, contenant les dépouilles de deux femmes et deux hommes. La position des femmes laisse supposer qu’elles ont été assassinées à l’intérieur de la fosse.
Félix Bizarro, qui a lui-même perdu un grand-oncle et une grand-tante, tous deux assassinés en 1936, travaille au sein d’une équipe composée d’historiens, d’archéologues, d’anthropologues, de physiciens et de scientifiques légistes, et même parfois de sociologues et de psychologues. « La localisation des sépultures clandestines est souvent un processus complexe. Il est important de se rappeler que ces espaces ont été façonnés par la dissimulation et l’amnésie historique. De nombreux sites ont subi des modifications spatiales et physiques, ce qui complique les travaux archéologiques. Notre travail débute par une étude historique du site : la nature de la répression, ses auteurs, les victimes et les informations dont nous disposons sur les sépultures », dépeint l’archéologue.
La plupart des victimes retrouvées sont des hommes jeunes, assassinés lors de fusillades ou d’exécutions. « Nous trouvons des traces de morts violentes dans la région postcrânienne et le crâne. Les coups de grâce sont fréquents. Nous pouvons aussi retrouver des liens entourant les mains et des fractures liées à la torture », poursuit Félix Bizarro. « Souvent la position des corps renseigne sur ce qu’ont été les derniers moments de ces personnes : les cris, les hurlements, les coups de feu, le silence. »
Les restes d’une personne jetée face contre terre dans l’une des fosses du cimetière de Zufre.
Ces fouilles peuvent se révéler éprouvante. Le moindre petit objet renvoie à un destin brisé. Félix Bizarro se souvient d’une paire de ciseaux et d’un dé à coudre ayant appartenu à une couturière assassinée avec ses camarades ou encore d’un crayon et d’une gomme retrouvés aux côtés d’un adolescent de 16 ans tué avec 15 camarades anarchistes.
Confronté au déterrement tragique du passé espagnol, le jeune archéologue trouve du réconfort dans la joie apportée aux familles dont celles d’Antonio Carrascal Lema, qu’il a permis d’identifier. « Voir une tombe vide libérée de la terreur ou recevoir les mots d’un descendant nous rappellent l’importance de notre travail », se félicite-t-il. « Pendant 90 ans, on leur a refusé la possibilité de savoir où se trouv[ai]ent leurs proches, l’interdiction de les pleurer, de leur apporter des fleurs ou de se souvenir de leurs noms. Pendant la dictature, ces familles ne pouvaient pas parler de leurs êtres chers disparus. Ils devaient baisser la tête en voyant les assassins de leurs proches, vivant dans la peur, côte à côte. Malgré le temps qui passe, c’est une blessure transmise de génération en génération. »
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« Une histoire longtemps manipulée »
Jusqu’à présent, environ 12 000 personnes ont été exhumées et près de 2 000 ont été identifiées. Le travail de recherche est encore considérable et se complique, selon l’historien Alfons Aragoneses. Le temps qui passe « a détruit les fosses communes et dégradé l’ADN », et « les proches disparaissent peu à peu ».
Malgré ces difficultés, la recherche des disparus doit continuer car elle s’inscrit, selon lui, avant tout dans le cadre de la « transmission intergénérationnelle ». « Il ne sert pas à grand-chose d’exhumer et de remettre les dépouilles aux familles si ce travail n’est pas connu par la société dans son ensemble, si l’on n’éduque pas les jeunes générations qui n’ont connu ni la guerre, ni la dictature, ni même les premières années de la démocratie », note-t-il.
Des proches de victimes de la répression durant la guerre civile espagnole et le régime franquiste observent les noms inscrits sur le monument rendant hommage à 417 personnes décédées, au cimetière d’Ejea de los Caballeros, dans la province de Saragosse, le 28 octobre 2025.
Sa consoeur Matilde Eiroa San Francisco constate aussi que la tâche est immense et déplore les blocages orchestrés par le PP et le parti d’extrême droite Vox. « Cela est démontré par l’abrogation des lois mémoriels dans les communautés autonomes qu’ils gouvernent et par l’annonce du Parti populaire (PP) qu’il abrogerait toute législation en la matière une fois au pouvoir », analyse-t-elle.
En novembre 2019, le maire de Madrid José Luis Martinez-Almeida, membre du Parti populaire, a par exemple fait retirer du cimetière de La Almudena, le plus grand de la capitale espagnole et du pays, les plaques portant les noms de républicains fusillés par le franquisme car le monument ne respectait pas, d’après lui, la politique d’impartialité en matière de mémoire historique de la Commission historique du conseil municipal.
Les quarante années de dictature du « Caudillo » n’en finissent pas de diviser l’Espagne, plus de cinquante après le retour de la démocratie. Pour Matilde Eiroa San Francisco, il est toujours difficile de démanteler « une histoire longtemps manipulée ». L’historienne estime que les fouilles sont vitales pour faire avancer l’Espagne : « Les familles ne cherchent pas à se venger ni à rouvrir une blessure. Au contraire, lorsque des tombes sont rouvertes et que les corps sont retrouvés, des blessures sont refermées. Cela aurait été le cas si le régime franquiste avait permis que les morts soient récupérés dès la fin de la guerre, comme il l’a fait pour les siens. »




