- À Bornéo, le sauvetage de la femelle orang-outan Novita menacée par les flammes a fait le tour du monde ces dernières semaines.
- Depuis plusieurs mois, des incendies menacent la population d’orangs-outans, classée en danger critique d’extinction.
- En Malaisie, ces grands singes se portent mieux. Le vétérinaire français Marc Ancrenaz raconte comment ils se sont adaptés aux plantations de palmiers à huile.
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L’image a fait le tour du monde. On y voit une femelle orang-outan surnommée Novita, réfugiée au sommet d’un arbre quasiment dépourvu de feuilles et prise dans un nuage de fumée épaisse. La scène se passe dans la partie indonésienne de Bornéo, où des incendies brûlent depuis plusieurs mois, comme à Sumatra.
Secourue en septembre, la femelle de trois ou quatre ans, qui souffrait de brûlures et d’inhalation de fumée, est toujours en soins intensifs à Nyaru Menteng, à Palangkaraya. Au total, une dizaine de ces grands singes ont été sauvés des flammes, des incendies en grande partie attribués aux pratiques de défrichement par brûlis, qui entraînent la destruction du couvert forestier et l’assèchement des tourbières, et attisés par la sécheresse historique, renforcée par le phénomène El Niño.
Une situation qui menace la population d’orangs-outans – entre 60.000 et 80.000 individus sur la partie indonésienne de Bornéo – déjà classée en danger critique d’extinction par l’Union internationale de la conservation de la nature, en raison de la destruction de son habitat dans un contexte de déforestation pour planter des palmiers à huile ou développer des activités d’extraction minière. Un problème que le Français Marc Ancrenaz connaît bien. Vétérinaire de formation, il vit dans la partie malaisienne de Bornéo depuis trente ans, où il a fondé l’ONG Hutan avec la primatologue Isabelle Lackman.
Les orangs-outans viennent se nourrir dans les plantations
Côté malaisien, la population d’orangs-outans est stable, voire en légère croissance, avec 10.000 à 12.000 individus recensés (soit 10% de la population originelle, Sabah, l’un des deux États de la Malaisie orientale, au nord-est de Bornéo, comptait 100.000 à 150.000 orangs-outans il y a 300 ans).
La grande vague de déforestation y est en grande partie terminée, les autorités ayant décidé de conserver au moins 50% du territoire forestier, ce qui préserve l’habitat de ces grands singes. Mais ceux-ci se sont aussi adaptés à leur nouvel environnement et à ces plantations d’huile de palme, les exposant à d’autres dangers.
« On s’est rendu compte que petit à petit, les orangs-outans ont commencé à exploiter ces zones agricoles
, raconte ainsi Marc Ancrenaz. Ils quittent la forêt pour aller dans les plantations. Ils mangent les feuilles et les fruits du palmier. Ils y font même leur nid au sol, c’est nouveau
. » D’ordinaire, ils dorment dans les branches des arbres de la forêt. « Ils s’installent aussi en lisière, entre la forêt et ces plantations
« , décrit encore le vétérinaire.
« Ils ont très peur de l’homme donc ils viennent plutôt tôt le matin ou tard le soir pour les éviter
, poursuit-il. Jusqu’ici, on percevait l’orang-outan comme un animal strictement forestier mais c’est en train de changer
« . « Ce sont des animaux très intelligents qui sont capables d’adaptation et ils le démontrent depuis trente ans
« , observe encore le vétérinaire.

La question de la coexistence avec les hommes
Mais cette situation nouvelle n’est pas sans poser problème. Les orangs-outans se rapprochent de l’homme, et donc de certains dangers : collision sur la route, chasse (pour être mangé ou parce qu’ils peuvent détruire les cultures, même si ces grands singes sont protégés en Indonésie et en Malaisie), contact avec des animaux (bétail, chats, chiens errants) qui peuvent leur transmettre des maladies.
Résultat ? « À Bornéo, nous avons la même problématique que dans les pays d’Europe de l’Ouest
, résume le vétérinaire français. Nous partageons en effet le même sujet de la cohabitation et de la coexistence entre l’homme et les animaux sauvages
. » Le loup et l’ours en France, les orangs-outans à Bornéo. « Pour conserver des écosystèmes viables, nous devons travailler sur ces problématiques de coexistence
, poursuit-il à l’occasion d’une rare venue en France. Nous n’avons pas le choix car si nous n’y arrivons pas, la plupart des espèces disparaîtront à terme
. »
Une méthode inédite d’observation au drone thermique
Pour Marc Ancrenaz, il faut notamment intégrer ces plantations dans les plans de protection de l’espace, et non les seules forêts, et prendre en compte la fragmentation de leur habitat. « Il n’y a pas une seule et grande population d’orangs-outans au même endroit, mais des isolats de populations dans plein de petits isolats forestiers
« , décrit-il.
Et ce d’autant plus que l’orang-outang est un animal semi-solitaire : la femelle et le mâle ne se côtoient que lors de la période de reproduction ; la femelle restant avec les jeunes jusqu’à l’âge de 11-15 ans. Comme en Europe, la problématique est donc de reconnecter la forêt aux zones agricoles, en créant des corridors forestiers pour que ces grands singes retrouvent une continuité de territoire et diversifier les productions agricoles.
Pour suivre ces animaux très craintifs, « et très bons pour se cacher, même derrière un palmier à huile
« , raconte Marc Ancrenaz, l’ONG Hutan a développé une méthode de suivi par drones thermiques, de nuit. Sur les images, il est possible d’observer les animaux plus précisément et de suivre leurs déplacements. « Ils ne vivent pas en groupe
, raconte le vétérinaire. Les femelles restent sur des territoires restreints, d’un ou deux kilomètres carrés, et ce durant toute leur vie. Les mâles parcourent entre 10 et 15 kilomètres. Mais malgré ça, ils se connaissent. Même s’ils ne sont pas physiquement au même endroit, ils arrivent à établir un réseau social
. » Et à se transmettre des « innovations
» : telle que cette nouvelle vie dans les plantations.
« On ne retrouvera jamais les effectifs originels car l’habitat a été morcelé par l’homme
, explique Marc Ancrenaz. Et c’est un animal qui se reproduit lentement, avec huit ans d’intervalle entre deux cycles de gestation
. » Pour les protéger, il rappelle qu’il est possible de vérifier si les produits à base d’huile de palme sont bel et bien certifiés, ne provenant pas de plantations qui ont contribué à la déforestation.
Car pour ce vétérinaire amoureux des grands singes, il est plus que jamais nécessaire de les protéger. « Certains expliquent qu’il faut protéger les orangs-outans car ils jouent un rôle essentiel dans la dissémination des graines, quand ils mangent des fruits. C’est vrai
, explique Marc Ancrenaz. Mais ce grand singe, c’est aussi notre plus proche cousin sur terre. Si nous n’arrivons pas à le sauver, si nous n’arrivons pas à sauver les grands singes d’Afrique ou d’Asie, je doute que l’on puisse sauver l’espèce humaine
. »



