[Article issu d’une enquête coordonnée par Forbidden Stories intitulée « The Deportation Project » à laquelle participent RFI et France 24 ainsi que 24 autres médias]
De notre envoyée spéciale au Salvador,
L’histoire de Glenda et Karen est celle de deux Salvadoriennes devenues des enquêtrices sur la piste de leurs frères expulsés des États-Unis. C’est aussi une histoire de disparition forcée et d’enlèvement par l’État.
« Mon frère a disparu. Il est détenu depuis plus d’un an sans procédure légale. Nous aimerions avoir la preuve qu’il va bien, car nous ne pouvons pas continuer à vivre dans l’incertitude, sans avoir aucune nouvelle de lui », affirme Glenda.
« Il a été expulsé il y a plus d’un an et, à ce jour, personne n’a voulu nous dire où il se trouve. Il n’y a aucune trace de lui au parquet. Pour nous, il s’agit d’une disparition forcée. C’est comme s’ils n’existaient pas, ici au Salvador », rétorque Karen.
Ils n’existent pas officiellement, et pourtant ils ont bien atterri à San Salvador entre mars et avril 2025, à bord de vols militaires affrétés par l’administration Trump. Ces vols transportaient 252 Vénézuéliens ainsi qu’un nombre indéterminé de Salvadoriens, tous accusés par les deux gouvernements d’être des dangereux criminels. À partir de ce moment-là, on perd la trace d’Elmer Concepción Romero Janes – frère de Glenda – et de Kevin Rolando Barrera Torres – frère de Karen.
Les transferts ont eu lieu à trois dates : les 15 et 30 mars, ainsi que le 12 avril. « Malheureusement, contrairement au cas des Vénézuéliens, aucun chiffre exact ni aucune information officielle n’ont jamais été communiqués concernant les Salvadoriens. Nous en avons pris connaissance d’abord par une note de la Maison Blanche, puis par un tweet, et enfin par le biais des médias », explique Nathalye Cotrino, chercheuse senior auprès de la division Amériques de Human Rights Watch (HRW).
Glenda et sa famille ont appris qu’Elmer se trouvait dans le pays grâce à une vidéo dans laquelle la présidence du Salvador mettait en avant l’arrivée de vols militaires transportant des personnes soupçonnées d’appartenir à des gangs, expulsées des États-Unis.
« Dieu merci, nous avons pu le reconnaître sur la vidéo. C’est le dernier à apparaître au moment où il descend de l’avion pour monter dans un bus. Mon frère était à bord du deuxième vol qui a atterri le 31 mars 2025. De plus, il avait parlé à une tante vivant aux États-Unis à qui il avait dit qu’il allait être renvoyé dans le pays, lui demandant de lui envoyer des vêtements. Cette tante a pu reconnaître les vêtements qu’elle lui avait envoyés comme ceux qu’il portait sur lui. Le fait de l’avoir vu et d’avoir la certitude qu’il était bien arrivé dans le pays, c’est la seule chose qui nous a permis de garder espoir », explique Glenda.
Capture d’écran d’une vidéo publiée par le gouvernement salvadorien, dans laquelle sont présentés les expulsés renvoyés par les États-Unis. L’image montre le frère de Glenda en train de descendre de l’avion.
Après avoir déposé une plainte pour disparition et s’être adressée aux institutions compétentes, Karen a eu la certitude que son frère Kevin était bien arrivé au Salvador. « C’était en mai 2025. La procureure générale m’a confirmé qu’il avait bien été expulsé le 15 mars, en même temps que le groupe de Vénézuéliens. L’avion avait atterri à 22h30. Toutefois, elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas me donner plus d’informations, car elle n’y était pas autorisée. Elle a même refusé de me montrer le document, au motif qu’il était confidentiel. Depuis, nous avons multiplié les démarches, mais personne ne nous apporte de réponse », explique-t-elle.
Pacte secret sous régime d’exception
Ces expulsions ont eu lieu sous le régime d’exception instauré en 2022 par le président salvadorien Nayib Bukele dans le cadre de sa guerre contre les « maras » (gangs). Un dispositif qui permet d’arrêter une personne sans lui en communiquer les motifs, de lui refuser toute assistance juridique et de la maintenir en détention au secret, pour une durée indéterminée et sans qu’elle comparaisse devant un juge.
Elles sont également intervenues dans le contexte de la guerre contre l’immigration menée par son homologue américain, Donald Trump, durant son second mandat, avec pour mot d’ordre de « réaliser la plus grande campagne d’expulsions de l’histoire des États-Unis ».

Karen et sa mère mènent depuis un an et demi des recherches inlassables. Karen a réussi à établir que son frère, Kevin Rolando Barrera Torres, fait partie des 36 Salvadoriens expulsés des États-Unis entre mars et avril 2025.
Avant de procéder à l’expulsion de ces immigrés en mars et avril 2025, les deux gouvernements avaient conclu un accord secret sur l’immigration, annoncé deux semaines après le retour de Trump à la Maison Blanche, sans toutefois en dévoiler les détails.
Le 4 février 2025, le secrétaire d’État américain Marco Rubio, en visite officielle au Salvador, a qualifié d’« acte de générosité sans précédent » l’offre du président Nayib Bukele d’« accueillir des criminels dangereux expulsés par les États-Unis – membres du Tren de Aragua ou du gang Mara S13 – et de les incarcérer dans ses prisons ». Y compris des citoyens américains ou des résidents légaux condamnés aux États-Unis. « C’est une preuve supplémentaire de l’incroyable amitié du président Bukele », a affirmé Marco Rubio.
De son côté, le président Nayib Bukele a confirmé sur son compte X qu’il accepterait d’accueillir les détenus en échange d’une compensation financière modique pour les États-Unis, mais avec des bénéfices significatifs pour le Salvador. Les prisonniers seraient transférés au Cecot, la prison de haute sécurité emblématique de la politique répressive de son gouvernement.
Les détails de l’accord migratoire signé entre les administrations des présidents américain Donald Trump et salvadorien Nayib Bukele sont restés inconnus jusqu’en septembre 2025, date à laquelle ils ont été révélés dans le cadre d’une procédure judiciaire. « Il s’agit d’un contrat qu’ils n’ont pas voulu divulguer. Nous avons appris son existence grâce à un document de l’administration Trump qui a fuité et qui figurait parmi les pièces à conviction dans l’affaire GGV vs Trump », explique Nathalye Cotrino.
La chercheuse de Human Rights Watch fait référence à la plainte collective déposée le 15 mars 2025 par l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU) et Democracy Forward devant le tribunal fédéral du district de Columbia aux États-Unis. Cette action en justice, intentée au nom de citoyens vénézuéliens détenus par le service de l’Immigration et des douanes (ICE), visait à mettre un terme à la menace imminente d’expulsion des migrants par l’administration Trump.
La preuve en est une lettre officielle du département d’État américain adressée au gouvernement du Salvador, datée du 22 mars 2025, officialisant l’octroi de 4,76 millions de dollars destinés à soutenir les structures pénitentiaires et logistiques nécessaires à la détention des migrants vénézuéliens et salvadoriens expulsés et à leur incarcération au Cecot. Le transfert de ces fonds était subordonné à l’interdiction imposée au Salvador de fournir des ressources ou une assistance juridique aux demandeurs d’asile.
À la suite de cet accord, le Centre de confinement du terrorisme (Cecot) – symbole de la guerre menée par le président salvadorien contre les gangs – se transforme en un outil de la politique migratoire de son homologue Donald Trump.
« Bienvenue en enfer »
Menottés aux poignets et aux pieds, les déportés ont été débarqués des avions à l’aéroport international du Salvador et conduits au Centre de confinement du terrorisme (Cecot), cette méga-prison de très haute sécurité. « Au-delà du discours officiel, les données que nous avons pu recueillir racontaient une tout autre histoire », affirme René Valiente, directeur de Cristosal, la principale ONG humanitaire du Salvador, récemment contrainte à l’exil.*
« Il s’agissait de migrants pauvres en quête d’un avenir meilleur aux États-Unis. Seul un faible pourcentage d’entre eux avait des antécédents judiciaires et, dans ces cas-là, les infractions ne laissaient en rien supposer une implication dans des activités de criminalité organisée », explique-t-il.
Cristosal et HRW ont constaté qu’au Cecot, ces personnes ont été soumises à des tortures physiques, psychologiques et sexuelles graves et systématiques, ainsi qu’au crime contre l’humanité que constitue la disparition forcée. « Le directeur du centre leur a dit : « Bienvenue en enfer », ajoutant que la seule façon d’en sortir était « morts » », dit René Valiente.
Le responsable de l’ONG Cristosal dénonce le fait que, durant les quatre mois de détention de ces personnes dans cette prison, elles n’ont pas eu accès à un juge ou à un tribunal qui leur aurait offert des garanties. Elles n’ont pas non plus fait l’objet d’une procédure judiciaire. L’État salvadorien a systématiquement refusé de communiquer des informations à leur sujet, y compris à leurs familles. « En droit international, cela porte un nom : la disparition forcée », affirme-t-il.
Trente-six Salvadoriens portés disparus, onze noms identifiés
En juillet 2025, les Vénézuéliens ont retrouvé la liberté et sont rentrés dans leur pays en échange de prisonniers politiques, à l’issue d’une négociation entre les trois gouvernements. En revanche, on n’a plus eu aucune nouvelle des Salvadoriens expulsés avec eux et désignés comme membres des « maras », ces gangs que Bukele a qualifiés d’organisations terroristes. « Au sein de ce groupe, seuls 10 % avaient des antécédents liés à des crimes violents ou potentiellement violents aux États-Unis », explique Juanita Goebertus, directrice de la division Amériques de Human Rights Watch (HRW), une ONG qui s’est penchée de près sur l’enquête concernant ces expulsions.
« Tout comme pour les Vénézuéliens, nous avons pu documenter le fait que les Salvadoriens avaient été immédiatement effacés de toute information susceptible d’être communiquée par le gouvernement américain, sans que le gouvernement salvadorien ne donne la moindre indication sur leur lieu et conditions de détention. »
Au terme d’une enquête minutieuse, des organisations de défense des droits humains et des migrants aux États-Unis sont parvenues à établir que les trois vols de mars et avril 2025 transportaient 36 Salvadoriens expulsés. Parmi eux, seuls onze ont été identifiés.
Et c’est grâce aux démarches entreprises par les proches de ces onze Salvadoriens et par leurs avocats auprès du système interaméricain qu’il a été possible d’établir où se trouvaient six d’entre eux. L’un d’eux est détenu au Centre de confinement du terrorisme (Cecot) et les autres au Centre d’exécution des peines de Santa Ana. Telles sont les informations communiquées par le gouvernement du Salvador en réponse aux mesures conservatoires accordées par la Commission interaméricaine des droits de l’homme en faveur de ces personnes expulsées.
« Quant aux autres personnes, nous ignorons où elles se trouvent. C’est pourquoi nous affirmons que les États-Unis, de connivence avec le Salvador, les ont soumises à une disparition forcée », insiste Nathalye Cotrino, de HRW.
À la question de savoir pourquoi il est si difficile de retrouver leur trace au Salvador, Cotrino répond : « En raison du climat général de peur face aux agissements du gouvernement et aux mesures prises dans le cadre du régime d’exception, ces familles se sont confiées à nous près d’un an après les expulsions. Elles avaient très peur qu’il arrive quelque chose de grave à leurs proches au sein de ces centres de détention. Les avocats eux-mêmes leur ont dit qu’ils refusaient d’assurer la défense dans ces dossiers, car ils ne voulaient pas avoir de problèmes avec le régime. »
Dans le cadre des négociations entre les administrations actuelles des États-Unis et du Salvador, le niveau de risque attribué à ce pays d’Amérique centrale – qui obtenait historiquement de mauvais résultats lors de cette évaluation – a été revu. L’administration Trump a classé le Salvador parmi les pays les plus sûrs au monde, alors même que le rapport du département d’État sur les droits de l’homme – sous l’administration Biden – soulignait clairement les risques de torture dans ce pays, comme l’a indiqué Juanita Goebertus, de Human Rights Watch (HRW).
Où sont-ils ? Le chemin de croix de la recherche
Elmer Concepción Romero est apparu dans la vidéo officielle des personnes expulsées vers le Salvador le 31 mars 2025.
« Le 21 mars 2025, on l’a informé qu’il allait être remis au service de l’immigration américain pour être renvoyé dans son pays. À aucun moment, on ne lui a dit qu’il allait être incarcéré ici, au Salvador. » Glenda se souvient que son frère Elmer lui a téléphoné du centre correctionnel fédéral de Lompoc, en Californie, une prison fédérale à faible niveau de sécurité pour détenus masculins.
Elle ignore pourquoi il a été envoyé dans cette prison pour délinquants de droit commun afin d’y purger les 26 derniers mois de sa peine pour séjour irrégulier. Il en avait purgé la première partie au centre de traitement du comté d’Otero, au Nouveau-Mexique, d’une capacité de 900 migrants en situation irrégulière, en vertu d’un contrat entre l’Agence américaine de l’immigration et des douanes (ICE) et la société privée de gestion pénitentiaire MT. (2)
« Je vais arriver au Salvador début avril », m’a-t-il dit. Glenda et sa famille ont attendu Elmer jusqu’à ce qu’elles le voient apparaître dans la vidéo officielle des expulsions du 31 mars, présenté comme un dangereux membre du gang Mara Salvatrucha (MS-13) et conduit à la méga-prison du Cecot. Elles ont ensuite perdu sa trace.
Kevin Rolando Barrera Torres est arrivé au Salvador à bord d’un vol militaire le 15 mars 2025, selon la procureure générale. « Voilà l’agent chargé de l’expulsion. Je vais lui parler », m’a-t-il dit. « Je te rappelle. » Et il ne m’a plus jamais rappelé, raconte avec tristesse Gerber, l’ami et patron de Kevin aux États-Unis, en se remémorant le dernier appel que celui-ci lui avait passé le 13 mars 2025 depuis le centre de détention du comté d’Hidalgo, au Texas, une prison gérée par la société privée GEO Group et utilisée pour détenir des migrants en situation irrégulière placés sous la garde de l’ICE.
« Ce même vendredi, le nom de mon frère Kevin a disparu des registres du centre de détention d’Hidalgo, et les autorités nous ont informés qu’il avait été expulsé », raconte sa sœur Karen. « Il aurait dû arriver ici, au Salvador, ce week-end-là, mais il n’est pas apparu. »
Sans se connaître encore à ce moment-là, Glenda et Karen ont entamé un rituel pour lutter contre le désespoir : chercher sans relâche, chacune de son côté, leurs frères respectifs dans les institutions du Salvador. Là-bas, on leur disait qu’ils n’étaient pas entrés dans le pays, car il n’y avait aucune trace de leur arrivée.
Elles se sont renseignées à leur sujet au centre d’accueil des migrants, au ministère des Affaires étrangères, à l’ambassade des États-Unis à San Salvador, auprès des parquets locaux, dans les établissements pénitentiaires et à la prison du Cecot, où avaient été transférés les expulsés des trois vols militaires américains. Aucune n’a obtenu de réponse quant au sort de leurs frères. Il n’y avait pas non plus de trace de leur détention.
Chacune s’est rendue au parquet, où on leur a remis des documents indiquant qu’Elmer et Kevin ne faisaient l’objet d’aucune enquête en cours. Toutes deux ont déposé une plainte pour disparition, mais cela n’a servi à rien.

Depuis un an et demi de silence, le gouvernement de Nayib Bukele a reconnu en juin qu’Elmer Concepción Romero Yanes était détenu au Centre d’exécution des peines et de réinsertion de Santa Ana, sans toutefois préciser les faits qui lui sont reprochés. Le parquet a remis à sa famille un certificat attestant que Romero n’avait pas de casier judiciaire.
La pratique mise en place par l’administration Trump consiste à supprimer les personnes expulsées de la base de données de l’ICE. À ce sujet, Juanita Goebertus, de Human Rights Watch (HRW), explique que « si les États-Unis respectaient l’obligation fondamentale prévue par la Convention contre les disparitions forcées de communiquer le lieu où se trouve la personne, ils devraient indiquer qu’elle a été transférée au Salvador ou dans un pays donné. Or, ce qui apparaît sur le système de localisation des détenus en ligne de l’ICE, c’est : « Cette personne n’est pas détenue par les États-Unis », et personne ne peut alors savoir où elle se trouve. »
De son côté, le Salvador, sous le régime d’exception, restreint totalement l’accès aux informations relatives aux personnes privées de liberté. « L’absence de communication est une particularité du régime d’exception qui consiste à isoler complètement les personnes privées de liberté du monde extérieur, en empêchant tout contact avec leurs avocats ou leurs proches. Parallèlement, on dissimule les informations relatives au lieu de leur détention. Cela a pour conséquence de placer ces personnes hors de la protection de la loi, ce qui correspond à la définition technique de la disparition forcée », explique l’experte.
Ce ne sont pas des criminels
« Il était en train de charger ses outils de travail dans son véhicule quand ils sont arrivés. Ce qui est étrange, c’est qu’ils ne portaient pas l’uniforme de l’ICE, mais étaient en civil. C’est pour cela qu’il ne s’en est pas rendu compte. Ils lui ont demandé ses papiers et, comme il n’avait rien, ils l’ont arrêté et emmené. C’était le 3 mars 2025 à Irvington, dans le New Jersey », raconte Karen. Après son arrestation, son frère Kevin a été placé en détention au centre de détention d’Hidalgo, au Texas, réservé aux migrants en situation irrégulière.
En 2015, la police salvadorienne a accusé à tort Kevin d’appartenir à des gangs. Après avoir prouvé son innocence, il a été remis en liberté. Deux ans plus tard, des membres de gangs ont commis un crime dans le quartier où il vivait avec sa famille et la police s’est à nouveau lancée à sa poursuite. « Ils l’ont maltraité ici, devant ma mère. Ils l’ont emmené au cimetière de la commune et l’ont torturé pour qu’il avoue. Il n’est resté en détention que huit jours, car il a été prouvé qu’il n’avait rien à voir avec les faits. Il a alors pensé que le mieux était de partir d’ici et il est allé travailler aux États-Unis. Il a demandé l’asile, mais on ne le lui a pas accordé et il a dû rentrer », raconte Karen.
En mars 2022, le président Nayib Bukele a instauré l’état d’urgence au Salvador pour lutter contre les gangs. Cette mesure exceptionnelle permet de procéder à des arrestations sans mandat. En quatre ans, plus de 92 000 personnes ont été arrêtées. Les organisations humanitaires dénoncent le fait que de nombreux innocents se trouvent derrière les barreaux. Karen raconte que lorsque l’état d’urgence a été instauré, les policiers sont revenus chercher son frère. « Là, on a vraiment eu peur, parce qu’ils avaient frappé mon oncle et l’avaient menacé, ils avaient enfoncé des portes et tout ça. »
Pour échapper à cette chasse aux sorcières, Kevin a décidé d’émigrer, pour la deuxième fois, aux États-Unis. À El Paso (à la frontière entre le Mexique et les États-Unis), les autorités de l’immigration américaines l’ont arrêté et expulsé vers le Mexique. Il a ensuite réussi à franchir la frontière, mais n’a pas demandé l’asile, car il avait déjà fait l’objet de deux expulsions. Il a commencé à travailler dans le bâtiment.
Le 13 mars 2025, l’ICE a arrêté Kevin et l’a expulsé vers le Salvador. Ni ses avocats ni ses proches n’ont pu savoir où il se trouvait. « Ils n’auraient pas dû l’envoyer au Salvador, compte tenu de ses antécédents », affirme Kelvi Zambrano, avocat aux États-Unis qui représente la famille de Kevin, en référence aux tentatives passées de la police salvadorienne visant à l’incriminer en tant que membre d’un gang.
L’avocat rappelle que le principe de non-refoulement est une norme fondamentale du droit international, inscrite dans la Convention de Genève, qui interdit à un État d’expulser, de renvoyer ou d’extrader une personne vers un territoire où sa vie, sa liberté ou ses droits fondamentaux pourraient être menacés. « Le Comité contre la torture, dans son interprétation de l’article 3 de la Convention contre la torture, signée par les États-Unis, indique qu’une personne ne peut être renvoyée dans un pays où son intégrité physique et sa vie sont menacées », précise Kelvi Zambrano.
La famille de Kevin est convaincue qu’il a été arrêté à son arrivée à bord des vols militaires de déportés en 2025, en raison de la volonté des gouvernements du Salvador et des États-Unis de prouver qu’il s’agissait de dangereux membres de gangs. « Les personnes ayant un casier judiciaire au Salvador ont été arrêtées à nouveau, malgré le fait qu’en ce qui le concerne, son innocence a été prouvée. Il n’a même pas de tatouage de membre de gang sur le corps », insiste Karen.
Pour Juanita Goebertus, de HRW, « le discours du gouvernement salvadorien vise à justifier la détention de ces personnes expulsées en affirmant qu’elles sont impliquées dans le crime organisé. Cependant, les informations dont nous disposons de la part de l’ICE indiquent que la grande majorité d’entre elles n’avait pas de casier judiciaire ni de lien avec ces groupes criminels ».
Juanita Goebertus souligne que, bien que les indicateurs de sécurité au Salvador se soient améliorés sous le régime d’exception, on a également constaté une augmentation des arrestations arbitraires. HRW a recensé des centaines d’arrestations de personnes qui n’avaient aucun lien avec les gangs. De même, l’organisation dispose d’un rapport fondé sur des témoignages de policiers qui révèlent comment ceux-ci recevaient l’ordre d’atteindre certains quotas d’arrestations, que les suspects appartiennent ou non à ces groupes. (1)
« Il n’a pas fui le pays, mais est parti pour aider son fils en raison de la situation économique difficile ici, au Salvador. Les documents du parquet montrent qu’il n’a commis aucun délit. Dans toutes les institutions, on nous demande s’il a des tatouages. Il n’en a pas », affirme Glenda.
C’est en 2003 que son frère Elmer a émigré pour la première fois aux États-Unis. Il est entré légalement par la frontière et a obtenu le statut de protection temporaire (TPS), un dispositif migratoire grâce auquel les États-Unis accueillent des personnes fuyant des situations d’extrême violence, des conflits armés ou des catastrophes naturelles. Les Salvadoriens ont été les premiers à bénéficier de ce programme humanitaire en 2001, à la suite de deux tremblements de terre dévastateurs et d’une guerre civile qui a plongé le pays dans la pauvreté et contraint des milliers de personnes à l’exil.
Mais un an après avoir obtenu le TPS, Elmer a été condamné à huit ans de prison aux États-Unis pour agression collective et homicide involontaire. « À l’époque, il avait 17 ans. Il a purgé sa peine en 2011, a été libéré et expulsé. Il est revenu dans le pays. Il n’a eu aucun problème. Nous sommes allés le chercher à l’aéroport et tout s’est bien passé », explique Glenda.
En 2023, Elmer a de nouveau émigré aux États-Unis, mais les autorités de l’immigration l’ont arrêté, car il était en situation irrégulière. Après 26 mois de détention aux côtés d’autres sans-papiers, il a été expulsé des États-Unis vers le Salvador à bord du vol militaire du 31 mars 2025.
Un an et une semaine plus tard, sur les conseils de la famille de l’un des onze détenus identifiés, qui avait réussi à découvrir que son proche se trouvait là-bas, Glenda s’est rendue au Centre d’exécution des peines et de réinsertion de Santa Ana. « Au début, on m’a assuré qu’il n’était pas là, mais j’ai insisté. On m’a fait attendre, puis on m’a dit : « Oui, il est bien là, vous pouvez lui remettre un colis. » Poussée par le désespoir, j’ai couru acheter tout ce que j’ai pu. Mais nous n’avons reçu ni un seul appel ni une seule photo pour savoir s’il va bien ou s’il reçoit les colis de provisions demandés par la prison. »
Dans un rapport adressé à la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) en date du 9 juin 2026, et en réponse à la demande de mesures conservatoires, l’État du Salvador a reconnu qu’Elmer Concepción Romero Janes était détenu au secret à la prison de Santa Ana. « Nous voulons une réponse claire de la part de l’État, car les avocats nous ont indiqué qu’au Salvador, une personne ne peut être arrêtée ni condamnée pour un délit commis aux États-Unis et pour lequel elle a déjà purgé sa peine », insiste Glenda.
« L’État du Salvador a indiqué où il est détenu, mais n’apporte aucun fondement juridique justifiant sa privation de liberté. Nous sommes donc en présence d’une détention arbitraire », affirme Kelvi Zambrano, l’avocat qui représente neuf familles – dont celle d’Elmer – parmi les onze personnes identifiées sur un total de 36 expulsés.
Un an et demi s’est écoulé depuis l’expulsion de ces Salvadoriens et les familles n’ont toujours pas de nouvelles d’eux. Leurs avocats n’ont pas eu accès aux dossiers et n’ont pas non plus été informés des chefs d’accusation retenus contre eux pour justifier leur incarcération. Certaines familles n’ont même pas reçu la confirmation de la prison dans laquelle se trouve leur proche.
Le juriste souligne que, selon les normes internationales, l’isolement d’un détenu est interdit et ne se justifie que pour préserver ses droits fondamentaux – tels que son intégrité physique – ou pour protéger la procédure judiciaire. À cet égard, le juge doit motiver s’il y a lieu ou non de recourir à cette mesure. Or, dans le cas présent, il n’existe même pas de procédure judiciaire à l’encontre des personnes expulsées placées en détention.
Selon les normes internationales de la Cour interaméricaine des droits de l’homme et de l’ONU, lorsque la personne est retrouvée ou que l’on connaît le lieu où elle se trouve, le crime de disparition forcée ne disparaît pas et ne s’éteint pas, mais sa commission cesse. Il s’agit d’un crime contre l’humanité qui n’est jamais prescrit.
« Nous avons déposé plainte contre l’État du Salvador au nom de ces personnes, afin que l’État salvadorien soit condamné pour disparition forcée », déclare Kelvi Zambrano. Concernant la responsabilité des États-Unis, il explique qu’il s’agit d’un schéma récurrent de disparitions forcées : « Le crime commence aux États-Unis et se poursuit au Salvador. »
Dans le cadre de cette série de reportages, Radio France Internationale a demandé au gouvernement du Salvador l’autorisation d’accéder au centre d’accueil des migrants, à la prison du Cecot et à celle de Santa Ana, et également d’avoir des entretiens avec le vice-président et le ministre de la Sécurité du pays. L’État salvadorien n’a pas répondu à cette demande. Le ministère des Affaires étrangères du Salvador n’a pas non plus répondu aux questions que notre consortium lui avait adressées.
* Le 18 mai 2025, Ruth López, directrice de l’unité anticorruption de Cristosal, la principale ONG humanitaire du Salvador – au sein de laquelle des enquêtes ont été menées sur le président Bukele –, a été arrêtée et accusée d’enrichissement illicite par le parquet proche du chef de l’État salvadorien. Ruth López est restée la plupart du temps au secret et sans accès à son dossier, l’affaire ayant été déclarée secrète en vertu de l’état d’urgence.
(1) https://www.hrw.org/es/news/2025/06/27/el-salvador-policias-reconocen-detenciones-arbitrarias
(2) New Mexico Department of Justice Files Emergency Petition to Block Unlawful Immigration Detention Agreement in Otero County – New Mexico Department of Justice (nmdoj.gov)
(3) Update on Temporary Protected Status for El Salvador (Release: Sept. 03, 2026) | USCIS

