vendredi, mai 15

Le Premier ministre britannique en pleine tempête politique. Depuis plusieurs jours, le travailliste Keir Starmer lutte pour sa survie politique. À la tête du gouvernement depuis la large victoire de son parti en juillet 2024, il fait l’objet d’appels à la démission de son propre camp, à la suite de plusieurs polémiques qui l’ont considérablement fragilisé, avec en point d’orgue de mauvais résultats aux élections locales et régionales du 7 mai dernier.

Les travaillistes avaient pourtant toutes les cartes en main grâce à une très large majorité à la Chambre des communes, la chambre basse du Parlement, obtenue après des années d’instabilité et une succession de Premiers ministres conservateurs à la durée de vie limitée.

La pression est encore montée d’un cran ce jeudi avec la démission du ministre de la Santé, Wes Streeting, pressenti comme l’un des principaux concurrents de Keir Starmer. Au total, près d’un quart des députés de sa majorité demandent son départ. Le dirigeant travailliste refuse pour l’heure de quitter son poste et se dit « entièrement concentré à gouverner ».

Thibaud Harrois, maître de conférences en civilisation britannique à l’université Sorbonne Nouvelle, livre son analyse de la situation à BFM.

Comment Keir Starmer en est-il arrivé là? Que lui reproche-t-on?

Tout ça est lié à une succession d’événements, avec comme élément déclencheur principal les élections locales et régionales de la semaine dernière. Mais la situation actuelle intervient après deux ans de pouvoir pour les travaillistes, depuis leur élection en 2024, et depuis, en réalité, ils n’arrivent pas à modifier la trajectoire économique du pays et la question de la politique migratoire fait grimper la popularité d’autres partis (Keir Starmer a récemment promis de réduire « significativement » la migration légale au Royaume-Uni, NDLR).

Progressivement, Keir Starmer est devenu lui-même impopulaire. En plus des difficultés directement politiques, c’est quelqu’un qui n’a pas beaucoup de charisme: c’est une personne qui n’arrive pas à imprimer.

Keir Starmer a également été particulièrement fragilisé par l’affaire Peter Mandelson. La grande question reste de savoir si Keir Starmer était au courant de ces liens avant de le nommer et s’il a menti. Et s’il ne l’était pas, ça pose quand même la question du processus de nomination et du fait qu’il ne vérifie pas vraiment qui est nommé.

Que s’est-il passé lors des élections locales et régionales du 7 mai?

Lors des élections locales en Angleterre, pour renouveler l’équivalent des conseils communaux en France, comme attendu, le Parti travailliste a fait de très mauvais scores. Le gagnant de ces élections en termes d’élus est le parti populiste d’extrême droite de Nigel Farage, Reform UK.

Autre résultat important: le score des travaillistes aux élections régionales écossaises. Cela fait longtemps qu’ils ne sont pas au pouvoir, mais là, le SNP, le parti indépendantiste écossais, a vraiment confirmé qu’il était le premier parti là-bas.

Surtout, au Pays de Galles, pour la première fois depuis les années 1920, les travaillistes ne sont plus en tête. Ça, c’est un énorme changement, ça montre l’impopularité du parti. C’est le parti indépendantiste qui l’a emporté, et ça, c’est aussi nouveau.

À quels points ces résultats ont-ils fragilisé Keir Starmer?

Depuis, il y a des appels à la démission des conservateurs ou de Reform UK. C’est logique et classique quand il y a une telle défaite, ça ouvre des débats sur la capacité du gouvernement à continuer sur sa lancée. Pour autant, les conservateurs savent qu’ils ne sont pas en position de gagner s’il y avait des élections générales (l’équivalent des élections législatives en France, NDLR) aujourd’hui et ils savent aussi qu’aucun Premier ministre travailliste n’irait vers une dissolution de la Chambre des communes parce qu’ils ont aujourd’hui plus de 400 députés.

Mais ce qui est marquant, c’est que, là, la contestation vient de l’intérieur du Parti travailliste, avec des appels à la démission ou au moins des appels à Keir Starmer à prévoir son départ. Les prochaines élections générales sont prévues en 2029 et la grande question aujourd’hui, c’est: qui va conduire le Parti travailliste lors de ces élections? C’est ce qui est assez surprenant, c’est que les travaillistes soient déjà en train de réfléchir à 2029 alors que c’est loin et qu’ils ont une grande majorité pour gouverner aujourd’hui.

Qui pourrait succéder à Keir Starmer?

Aujourd’hui, il n’y a pas vraiment de successeur confirmé pour remplacer Keir Starmer. Le principal concurrent serait peut-être son ancien ministre de la Santé, Wes Streeting, qui vient de démissionner en justifiant son départ par les résultats des élections locales, en disant qu’il n’y avait pas de direction pour l’avenir et que Keir Starmer n’était pas capable d’incarner la suite.

Toute la question, c’est de savoir: est-ce qu’il a les 81 députés pour lancer un processus de remplacement de Keir Starmer? En effet, il faut l’aval d’un cinquième des députés travaillistes. Ensuite, il y aurait un processus d’élection interne au parti avec différentes étapes, mais ce qu’il faut savoir, c’est que s’il en a envie, Keir Starmer pourrait également se représenter.

Autre potentiel concurrent: le maire de Manchester, Andy Burnham, qui pourrait être assez populaire pour réussir, et il en a l’ambition. Mais pour l’instant, il ne peut pas remplacer Keir Starmer parce qu’il n’est pas député. Ses soutiens n’ont donc pas intérêt à appeler immédiatement à la démission de Keir Starmer. L’idée serait plutôt de le faire élire prochainement, par exemple lors d’une élection partielle, avant de briguer la tête du parti.

Comment Keir Starmer se défend-il?

Il met en avant sa capacité à rebondir et à tirer des leçons, dit qu’il va proposer des mesures plus claires et trouver des solutions à la situation économique du pays. Il insiste notamment sur sa volonté d’aller plus loin dans ses liens avec l’Union européenne, notamment avec un sommet prévu d’ici l’été.

Keir Starmer met aussi en avant le besoin de stabilité et de continuité pour le pays tant au niveau interne qu’international, avec l’UE donc, mais aussi face à toutes les crises qu’on connaît, notamment la guerre au Moyen-Orient.

Mais en termes de stabilité, on voit déjà bien qu’on n’y est pas trop. Parmi les reproches qui lui sont faits, on retrouve les mêmes qui étaient faits aux conservateurs quand ils étaient au pouvoir. Par exemple, savoir si Keir Starmer a menti concernant Pete Mandelson, c’était la même chose que pour Boris Johnson et ses fêtes à Downing Street (pendant la crise sanitaire, NDLR). C’est un peu le même spectacle auquel on assiste.

Tout ça est-il la conséquence de la fin du bipartisme dans le pays?

C’est vraiment la clé de lecture de ce qu’il se passe actuellement. Au Royaume-Uni, on est habitué à avoir deux grands partis qui sont larges, avec différentes chapelles à l’intérieur, mais quand même une domination politique par ces grands partis.

Aujourd’hui, on a une émergence nette de Reform UK dans les sondages et maintenant lors des élections locales. Les Verts également, un parti populiste de gauche, ont fait un score non-négligeable lors de ces élections. Le mode de scrutin de l’élection à la Chambre des communes fait que ces deux partis ont du mal à s’y faire élire, mais ils exercent une pression importante dans l’opinion publique.

L’émergence de Reform UK fragilise énormément les conservateurs et cette fragmentation de la vie politique finira aussi par affecter les travaillistes. On peut facilement imaginer qu’aux prochaines élections générales, la situation sera bien différente de celle des précédentes. On est sur une crise politique qui va évoluer très vite et qui va durer.

Article original publié sur BFMTV.com

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