Avec notre correspondante à Kharkiv, Emmanuelle Chaze
Sous un soleil de plomb, et le bruit des sirènes hurlantes qui annoncent le début d’une alerte aérienne à Kharkiv, quelques centaines de personnes se sont rassemblées dans la deuxième plus grande ville d’Ukraine, jeudi 16 juillet. Si Mykhaïlo Fedorov était, avant sa prise de poste, relativement inconnu du grand public, et en-dehors de la capitale, ses six mois à la tête du ministère-clé de la Défense l’ont rendu extrêmement populaire auprès de la population.
La raison : un bilan déjà très positif, entre débuts de réformes des systèmes de d’approvisionnement en armes, l’assainissement du ministère de la Défense en licenciant en masse des personnalités problématiques et soupçonnées de profiter financièrement de la guerre, ou encore la désactivation des terminaux Starlink, obtenue suite à un échange direct entre Fedorov et Elon Musk.
« Cette décision n’a aucun sens »
Cette liste d’accomplissements explique en grande partie pourquoi les Ukrainiens ne décolèrent pas suite à son quasi-limogeage. Dans les rues, au moment où la Verkhovna Rada – le Parlement ukrainien – vote sur les propositions de Volodymyr Zelensky pour la composition du nouveau gouvernement, des activistes, de simples citoyens ainsi que des soldats, sont venus nombreux pour manifester leur colère.
Alors que les défenseurs de la ligne de front voyaient enfin des changements tangibles dans leur travail, de l’augmentation des livraisons à celle de leur salaire, en passant par leurs statuts, ils ont l’impression d’être renvoyés à la case départ, et aux mains d’un commandant en chef, Oleksandr Syrskiy, moins populaire auprès de ses hommes.
Ivan, un soldat, brandit une pancarte de soutien à Mykhaïlo Fedorov : « Je suis absolument contre son départ, il doit absolument rester en poste et continuer son travail. Cette décision n’a aucun sens. » Mykola, son collègue, est plus explicite. Sur son carton, on peut lire : « Cette décision, c’est de la m**** ». Il déplore : « Franchement, cette décision est mauvaise, très mauvaise même. Fedorov est un spécialiste compétent, qui nous a été bénéfique durant son mandat. Contrairement à ses prédécesseurs, il n’a pas été impliqué dans des manœuvres douteuses ou des scandales. Nous apprécions son travail et souhaitons qu’il continue à l’exercer. »
Pour Mykola, un départ de Mykhaïlo Fedorov serait un pas en arrière, alors que le jeune ministre venait tout juste d’entamer des réformes très attendues par les soldats eux-mêmes : « Il a aussi beaucoup fait évoluer les appels d’offres, les réformes sur la fourniture des drones et améliorer leur qualité. Les procédures d’acquisition d’équipements ont été optimisées grâce à une analyse qualitative des points faibles, notamment les surpaiements, etc. De plus, à ma connaissance, le projet d’augmentation des salaires du personnel militaire a été élaboré en partie grâce à sa participation. Il est aussi à l’origine des contrats à durée déterminée, avec des périodes de six mois, un an, deux ans, puis une période de transition. »
Zelensky vivement critiqué
Dans ces manifestations, on ne retrouve pas que des soldats. Pour Oleksandr, un informaticien, c’est la mauvaise personne qui a été écartée du pouvoir: « C’est le commandant en chef, Oleksandr Syrskyi, et non le ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, qui aurait dû être écarté, car nombre de ces décisions sont inacceptables. De son côté, Fedorov a entrepris des réformes efficaces et s’est immédiatement attiré l’hostilité de certaines personnes. Personnellement, il a tout mon soutien. »
Kateryna, une mère de famille et entrepreneure de Kharkiv, conteste elle aussi le départ du ministre : « Venir manifester était une évidence. Je n’ai pas pu dormir suite à l’annonce de Fedorov de son départ. Ce matin, j’ai déposé mon enfant à la maternelle et je suis venue ici. Et je reviendrai s’il le faut, car je crois qu’il y aura plus de monde à chaque fois. » Sur la pancarte de Kateryna, on peut lire : « Vova [diminutif pour Volodymyr, NDLR], ta décision est nulle ! » Elle ajoute : « On est absolument contre ce départ. »
Au-delà du départ de Fedorov, beaucoup de manifestants sont aussi excédés par l’opacité du processus décisionnel. Iryna est juriste, et elle explique son soutien à Fedorov : « Pendant son mandat, des réformes nécessaires ont été menées, et l’armée le soutient, alors moi aussi. Je ne comprends pas quel a été le raisonnement de Zelensky, mais s’il a pris cette décision pour ne pas nuire à sa carrière politique, en raison de la popularité de son ministre, alors je ne peux vraiment pas cautionner cela. »
Jeudi 16 juillet au soir, alors que Volodymyr Zelensky annonçait un ministre de la Défense par intérim, encore soumis à l’approbation du Parlement, les manifestations continuaient à travers l’Ukraine. Pour Serhiy Sternenko, désormais ancien bras droit de Mykhaïlo Fedorov et figure médiatique extrêmement populaire, cela ne présage rien de bon. Sur ses réseaux sociaux, il commente : « C’est triste que ni le peuple, ni les militaires ne soient écoutés. Cela ne peut continuer ainsi. » Les manifestants l’assurent : ils continueront à se rassembler jusqu’à ce qu’ils soient entendus.
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