vendredi, avril 17

  • La dirigeante de l’opposition vénézuélienne et lauréate du prix Nobel de la paix, Maria Corina Machado, a accordé un entretien à Darius Rochebin, diffusé le 14 avril sur LCI.
  • Depuis Paris, elle salue l’intervention de Donald Trump et l’enlèvement de Nicolas Maduro, en appelant désormais à « des élections libres ».

Maria Corina Machado est l’invitée de Darius Rochebin, ce 14 avril 2026 au Palais du Luxembourg à Paris. C’est en français que la lauréate du prix Nobel de la paix débute cet entretien. « Je veux, au nom des Vénézuéliens, vous remercier pour cette grande opportunité, de transmettre au peuple français la conviction du peuple vénézuélien pour avoir la liberté, et finalement une transition vers la démocratie », débute celle qui a quitté le Venezuela en décembre pour recevoir le prix à Oslo, quelques jours avant que Nicolás Maduro soit enlevé par les États-Unis le 3 janvier 2026. 

Est-ce que vous avez l’espoir de rentrer bientôt au Venezuela ? 

J’espère que je vais pouvoir retourner très rapidement et très prochainement dans mon pays. Après seize mois où j’ai vécu cachée, je suis heureuse de pouvoir réaliser un certain nombre d’objectifs. C’est en cours d’ailleurs et dès que ce sera fait, je rentrerai au Venezuela. Je finirai le travail, donc les choses difficiles à faire, avec le peuple vénézuélien. 

Ce que je sais, c’est que le peuple vénézuélien va m’attendre

Maria Corina Machado

L’actuelle présidente, Delcy Rodriguez, est-elle est prête à vous accueillir

Je ne sais pas (en français, ndlr). Ce que je sais, c’est que le peuple vénézuélien va m’attendre. Il me soutient et soutient le fait que je rentre au pays. 

Donald Trump mène une politique très offensive contre les régimes qu’il veut renverser, contre les dirigeants qu’il veut renverser. Il a enlevé Maduro, il a tué Khamenei. Est-ce que d’après vous, c’est une bonne méthode ? 

Pendant vingt-sept ans, le peuple vénézuélien a vécu des choses difficiles. On est descendu dans la rue un grand nombre de fois. Les gens ont été tués, torturés, emprisonnés. Les élections ont toutes été truquées. Dix-sept « initiatives de dialogue » ont été mises en place. Finalement, le régime s’en est servi pour se blanchir. On a tout fait. Il y avait en fait une structure criminelle qui était présente et qui a été bâtie dans notre pays avec le soutien de régimes tels que l’Iran, la Russie, Cuba également. Finalement, on a décidé de couper les revenus financiers provenant d’activités criminelles. On s’est rendu compte qu’il y avait une vraie menace pour le pays. Et le 3 janvier, le peuple vénézuélien, pour la première fois, a entrevu la possibilité d’une transition proche et à venir. C’était une bonne chose. 

En ce sens, est-ce que vous avez l’impression que le président Trump mène une sorte de guerre mondiale ? 

Je pense qu’au Venezuela, nous avons vu des forces du monde entier qui se sont emparées de notre territoire, de nos ressources, de nos institutions également. Un tiers de la population vénézuélienne a été forcé de s’enfuir, de quitter le pays au moment où nous sommes devenus le point de protection de ces structures criminelles qui ont vu un lieu où s’abriter et pour, à partir de là, s’en prendre aux démocraties dans la région.  Et de ce point de vue, le Venezuela est devenu, au fil du temps, le territoire où tous ces ennemis des démocraties occidentales opéraient. Alors oui, il faut démanteler cette structure pour le bien des démocraties dans le monde entier. 

Les États-Unis ne changent pas les régimes en entier. En Iran, le régime, une partie du régime reste en place. Et au Venezuela, une partie de l’ancien régime reste encore en place. Est-ce que vous espérez maintenant sa chute ? 

Mais bien évidemment, nous nous battons pour la démocratie, pour la liberté, pour la justice. C’est pour ça qu’on a donné et risqué nos vies, y compris la vie de nos familles. Et sans aucun doute, c’était Maduro le chef de cette structure criminelle. Pourtant, le régime est toujours en place, rappelons-le. Ce que nous souhaitons maintenant, c’est aller de l’avant en démantelant les structures de corruption dans le pays. Mais aussi en atteignant un nouveau statut, le troisième qui a été annoncé par le secrétaire d’État américain, c’est-à-dire : obtenir des élections libres. 

Mme Delcy-Rodriguez est absolument illégitime

Maria Corina Machado

Est-ce que Mme Delcy-Rodriguez, l’actuelle présidente, est légitime ou illégitime, d’après vous ? 

À mon avis, elle est absolument illégitime, ça fait deux mots. 

Vous avez cité Marco Rubio, il a évidemment ses origines en Amérique latine, il parle votre langue. C’est un ami, c’est un soutien important ? 

Le secrétaire d’État américain est, je pense, une des personnes qui comprend le mieux la dynamique de l’Amérique latine. C’est quelqu’un qui comprend profondément la véritable nature des régimes et de ce que le Venezuela a été pendant vingt-sept ans. Il est conscient du risque que ça a entraîné, non seulement pour l’Amérique latine, pour les États-Unis, mais aussi pour tout l’Occident, l’Europe en particulier. Et je le suis complètement par rapport à ce qu’il a dit : il faut aller de l’avant dans un processus de transition vers la démocratie, qui se soldera par des élections libres et équitables, avec une écoute du peuple vénézuélien. 

Le monde entier a été impressionné par la scène où, vous êtes dans le bureau ovale, vous donnez votre médaille du prix Nobel à Donald Trump. Il a beaucoup compté. Est-il vrai que vous lui devez la vie ? 

Je pense qu’on ne serait pas là où on en est aujourd’hui s’il n’y avait pas eu les décisions qui ont été prises par le président Trump, à savoir traduire Maduro devant les tribunaux et devant les tribunaux internationaux. En l’occurrence, je pense qu’il n’est que juste de reconnaître que le seul dirigeant du monde qui a fait des choses pour permettre la liberté du Venezuela, c’est [Trump]. 

Mais pardon, est-ce qu’il est vrai que vous seriez morte si Trump n’était pas intervenu ? 

Vous voulez dire est-ce que je serais morte ? Est-ce qu’on m’aurait assassinée ? J’ai risqué ma vie, ça ne fait aucun doute. Au moment où j’ai quitté le pays, si on a pu aller à Oslo au mois de décembre, c’est parce qu’on a été soutenus par le gouvernement des États-Unis et par le peuple vénézuélien qui a aussi risqué sa vie pour que je sois là. 

Vous avez mentionné le procès contre Maduro. Selon vous, quelle doit être la peine exemplaire quand il sera jugé ? 

Maduro doit être traduit en justice. Il va falloir aller dans ce processus pour qu’on puisse ensuite parvenir à un processus de paix, un processus pacifique. 

Quelle peine espérez-vous ?

La sentence juste. 

La prison ? La prison à vie ? 

Probablement oui. Et c’est ce qu’on exige d’ailleurs. Le peuple vénézuélien n’est pas assoiffé de revanche mais quand même : torture, disparitions, exécutions, des dizaines de milliers de personnes envoyées derrière les barreaux sous son régime… Tout ce qu’on demande, c’est que justice soit faite pour que, ensuite, on puisse être tous ensemble pour rebâtir ce pays. 

Donald Trump n’a pas eu le prix Nobel la dernière fois. Est-ce que vous espérez qu’il l’ait cette fois-ci, la prochaine ? 

Je peux vous dire une chose. Finalement, la suppression de ce régime criminel au Venezuela va vouloir dire, à terme, qu’il y aura la liberté aussi pour le Nicaragua et pour Cuba. Pour la première fois, on voit que ce démantèlement est possible dans les dictatures dans notre région. Si vous voulez, c’est un peu comme la chute du mur de Berlin, pour prendre un exemple de ce que vous avez vécu en Europe. C’est quelque chose qu’on vit une fois dans sa vie et je pense qu’il va falloir que ça se fasse en effet. 

Est-ce que vous espérez que Trump renverse le régime de Cuba ? 

Je pense que le peuple cubain mérite de vivre en toute liberté et dignité. Nous nous battons, nous, au Venezuela, mais aussi pour Cuba, parce qu’en fait, ce sont les mêmes forces qui sont en jeu. Je ne peux pas vous dire comment les choses vont se passer par rapport à Cuba, mais ce que je peux vous dire, c’est qu’une fois que le régime va être démantelé au Venezuela, Cuba ne tiendra pas. Parce que c’est un régime qui a été soutenu par le régime qui était en vigueur dans mon pays. 

Si demain, Trump enlève le dirigeant cubain, comme il a enlevé Maduro, vous direz bravo ? 

Je pense que les Cubains et les Cubaines seraient très heureux et très reconnaissants. 

On voit en Argentine, et ailleurs aussi, des changements qui sont en cours,

Maria Corina Machado

Vous êtes une femme de droite, le président Javier Milei, le président argentin Milei est aussi une figure de droite. Est-ce que vous faites partie d’une internationale ? Est-ce qu’il y a une internationale conservatrice où vous dites, nous luttons ensemble comme à d’autres époques il y avait Thatcher, Reagan ? 

Il faut comprendre que ces trente dernières années, l’Amérique latine a vécu dans le chavisme socialiste. Et ce mouvement-là a fait que les pays les plus riches de la région, le nôtre en l’occurrence, qui a les plus importantes réserves d’hydrocarbures de l’Amérique latine, est devenu le pays le plus pauvre du continent. 86% de la population vénézuélienne vit sous le seuil de pauvreté, les enfants vont à l’école deux fois par semaine à l’école parce que les enseignants sont payés un dollar par mois… Voilà la situation dans laquelle on se retrouve dans cette région, voilà l’évolution qui s’est faite en Amérique latine. On se retrouve avec des systèmes qui ont bafoué la règle de droit, la propriété privée et l’économie en est là. Et donc il est important d’avoir maintenant des changements. On voit en Argentine et ailleurs aussi des changements qui sont en cours, et c’est ça qui va ramener la prospérité et la paix. Parce qu’on ne peut avoir la paix que si on a la démocratie, et la démocratie aussi est liée à son tour à la liberté. 

Quand vous voyez ce qu’il se passe en Iran, qu’est-ce que vous en pensez ? Le fait que, comme au Venezuela, la tête tombe, mais le régime demeure, est-ce que c’est décevant pour vous ? 

Quand pendant des décennies, on vit sous une tyrannie qui va persécuter la jeunesse, les femmes, qui détruit des familles tout entières – et c’est ce qu’on a vu d’ailleurs aussi au Venezuela -, ce sont des systèmes qui font de la pauvreté un moyen d’imposer le silence. 

Est-ce que vous espérez que le dernier coup soit porté et à Téhéran et à Caracas ? 

C’est exactement là que j’en venais, c’est-à-dire qu’il y a des pays, des sociétés qui ont tout fait pour pouvoir atteindre la liberté, pour obtenir la démocratie. Et ces pays vont faire tout ce qu’ils peuvent, mais lorsqu’on a ce genre de régime, qui travaille avec d’autres forces étrangères, en l’occurrence pour maintenir la tyrannie, il est évident qu’à ce moment-là, vous avez besoin d’un soutien de pays et de dirigeants démocratiques du reste du monde pour soutenir cette population, qui va obtenir sa liberté. Donc pour répondre directement : oui, j’appelle de mes vœux un Iran libre et démocratique, de la même manière que je lutte pour ces mêmes valeurs dans mon pays, le Venezuela. 

Marie-Corina Machado, vous êtes une catholique engagée, est-ce que les guerres du président Trump sont des guerres justes comme une partie des catholiques le pensent ? 

Ok, ce qui a été fait au Venezuela, c’était une juste cause, c’était une lutte justifiée, et c’est ce qu’on a dit, pas simplement au président Trump. J’en ai parlé  avec le pape, je parlais avec des dirigeants du monde entier pendant des heures. C’est une lutte pour la dignité. C’est une lutte aussi pour sauver des vies, et c’est aussi un combat pour obtenir la paix que nous avons mené, parce qu’imposer ce n’est pas imposer la paix. C’est-à-dire que vous pouvez avoir une société qui est silencieuse, ce qui ne veut pas dire que c’est une société où règne la paix. Et ce que nous exigeons, c’est la liberté, qu’elle soit d’expression, de choisir, liberté de vivre avec vos enfants pour les élever, c’est ce qu’on exige. On ne peut pas avoir deux poids, deux mesures. À la fois il y a des gens qui vont critiquer ces violations dans certains pays, mais on se montre très tolérants lorsque ça se passe dans d’autres pays qui souffrent de ce genre d’atrocités. 

Les catholiques sont partagés, vous avez vu le différend sur le sujet qui oppose le pape Léon XIV et Donald Trump, qui a raison ? 

Je peux vous dire une chose, c’est qu’au Venezuela, pas seulement les catholiques mais aussi les anglicans, les protestants, la communauté juive, les musulmans, tout le monde est uni autour de l’idée que nous avons besoin du soutien du gouvernement américain et du président Trump si on veut pouvoir aller de l’avant.

 … Y compris par la guerre, y compris par la force ? 

C’était ce qu’il y avait à faire pour stopper cette guerre qui faisait rage contre le peuple vénézuélien depuis des années. Et c’est aussi le message que j’ai rappelé au pape aussi. Je lui ai dit : c’est une lutte pour sauver des vies et pour qu’on mette un terme à cette guerre contre le peuple vénézuélien. 

Un mot d’histoire : l’empire américain vous a aidé de manière très puissante, mais il a jadis aussi, il faut le rappeler, soutenu des dictatures d’extrême droite en Amérique du Sud, des dictatures sanglantes qui torturaient aussi comme les dictatures d’extrême gauche. Il a commis des crimes d’agression qui n’ont jamais été punis, contre l’Irak par exemple. Au total, aujourd’hui, est-ce que vous diriez que les États-Unis restent un bon gendarme du monde ? 

Je dois vous dire une chose en ce qui concerne le Venezuela. Si vous voulez, c’est un sujet bipartisan. C’est-à-dire que ce n’est pas un sujet qui divise la droite et la gauche. Le sujet, c’est la dignité humaine, les droits humains et aussi sauver des vies. Et donc, nous avons été soutenus très fortement par le peuple américain, par les institutions américaines, le Congrès, les deux chambres, les deux partis. Et puis, comme vous le disiez, on a été soutenus en Amérique latine, en Europe. Tout ceci pour vous dire qu’à mon avis, les États-Unis d’Amérique ont un rôle très important à jouer. Ça s’est fait différemment pendant des décennies et maintenant, il reprend cette place. Je dois vous dire que je suis très optimiste quant à l’avenir de l’Amérique latine, en termes de prospérité, des institutions, de démocratie et de paix également. 

Maria Corina Machado, merci beaucoup. Vous m’avez appris un mot en espagnol. Moi, je ne parle pas espagnol. « Tenacidad », ça se dit comme ça ? C’est ça ? 

Effectivement. Un grand merci, oui monsieur. Je remercie la France pour cette opportunité et je vais dire une chose en français. Venezuela sera libre.  

Darius ROCHEBIN

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