Une étude menée sur près de 470 000 personnes prouverait que la crème solaire augmente le risque de développer un cancer de la peau. C’est ce qu’affirme Nicolas Hulscher, une figure du mouvement antivaccin américain, dans une publication sur X vue plus de deux millions de fois.
Pour étayer son propos, il partage un extrait d’une émission diffusée sur OAN (One America News Network), une chaîne américaine d’extrême droite proche de Donald Trump, régulièrement épinglée pour la diffusion de fausses informations et de théories complotistes, notamment sur l’élection présidentielle américaine de 2020. Invité sur le plateau, Nicolas Hulscher cite une étude scientifique du Centre universitaire de santé McGill (MUHC) qu’il présente comme la « plus grande étude jamais réalisée » sur le lien entre crème solaire et cancer de la peau.
Cette interprétation est également relayée sur TikTok, notamment par le compte ActuFrance98, qui se présente comme une page d’actualité. Plus largement, les publications affirmant que les crèmes solaires seraient dangereuses pour la santé, voire responsables de cancers cutanés, refont surface chaque été et circulent massivement sur les réseaux sociaux.
Mais ces affirmations ne s’appuient sur aucun élément scientifique.
Ce que dit vraiment l’étude
L’étude citée par Nicolas Hulscher, publiée en 2023 par des chercheurs canadiens, n’avait pas pour objectif de déterminer si la crème solaire est dangereuse ou si elle favorise le cancer de la peau. Son but était d’identifier les facteurs génétiques susceptibles d’influencer le risque de développer un cancer cutané.
Les chercheurs montrent que certaines prédispositions génétiques, combinées à une forte exposition aux rayons ultraviolets – notamment des coups de soleil répétés durant l’enfance ou l’utilisation de lampes à bronzer – sont associées à un risque accru de cancer de la peau.
L’étude rapporte bien une association statistique entre l’usage déclaré de crème solaire et un risque plus élevé de certains cancers cutanés au sein de la cohorte. Mais cette association peut notamment s’expliquer par ce que les épidémiologistes appellent le « paradoxe de la crème solaire », un biais de comportement bien documenté.
Les personnes qui utilisent de la crème solaire sont souvent celles qui s’exposent le plus au soleil, parce qu’elles passent davantage de temps à l’extérieur ou en vacances. Certaines peuvent aussi avoir tendance à prolonger leur exposition en se croyant suffisamment protégées. Dans ce cas, la crème solaire est un marqueur d’une exposition plus importante aux rayons UV, qui restent le principal facteur de risque des cancers de la peau, et non la cause de la maladie.
L’oxybenzone, un filtre solaire au cœur des accusations
Dans son intervention, Nicolas Hulscher s’attaque également à un filtre solaire en particulier : l’oxybenzone, aussi appelée benzophénone-3. Cet ingrédient est régulièrement ciblé sur les réseaux sociaux, comme ici par le TikTokeur Sofiane Bennouby. « Je peux t’assurer qu’avec une seule application, l’oxybenzone va passer dans ton sang à 500 fois le seuil de sécurité », affirme-t-il dans une vidéo.
Le créateur de contenu, qui se présente comme un coach proposant des formations payantes destinées à « optimiser » la santé, s’appuie sur une étude publiée en 2020 dans la revue américaine JAMA.
Or, celle-ci ne cherchait pas à déterminer si l’oxybenzone était dangereuse, mais à mesurer la concentration sanguine de plusieurs ingrédients actifs présents dans les crèmes solaires.
Pour cela, les chercheurs ont suivi une cinquantaine de participants ayant appliqué de la crème solaire régulièrement pendant trois semaines. Des traces de filtres UV ont effectivement été retrouvées dans leur sang. Pour l’oxybenzone, la concentration maximale observée a atteint environ 516 fois le seuil de 0,5 ng/mL fixé par la FDA américaine.
Cependant, ce « seuil de sécurité » de 0,5 ng/mL n’est pas un seuil de dangerosité, fait valoir l’étude publiée dans la revue JAMA, qui estime qu’il s’agit du niveau à partir duquel l’agence américaine estime nécessaire d’obtenir davantage de données sur la sécurité d’un ingrédient, et non de la preuve qu’une concentration supérieure est toxique chez l’humain. Dans un éditorial accompagnant l’étude, les docteurs Robert Califf et Kanade Shinkai affirment eux que « la démonstration d’une absorption systémique bien supérieure aux recommandations de la FDA ne signifie pas que ces ingrédients sont dangereux ». « Ces résultats n’indiquent pas que l’utilisation de crèmes solaires soit déconseillée », concluent les auteurs de l’étude publiée en 2020 dans la revue JAMA. La détection d’un composé dans le sang ne signifie pas, à elle seule, que ce composé présente un risque pour la santé aux concentrations observées.
Certaines études se sont également intéressées au potentiel effet perturbateur endocrinien de l’oxybenzone (ici, ici et ici) . Des travaux menés en laboratoire ou sur des animaux ont mis en évidence des effets possibles sur les voies hormonales. Toutefois, selon une des études, ces résultats ne permettent pas de conclure à un effet nocif équivalent chez l’être humain dans les conditions normales d’utilisation des crèmes solaires.
L’oxybenzone fait également l’objet de préoccupations environnementales. Des études expérimentales suggèrent notamment qu’il pourrait contribuer au blanchissement des coraux et affecter certains organismes marins. C’est l’une des raisons pour lesquelles son utilisation est encadrée dans plusieurs régions du monde. Dans l’Union européenne, sa concentration maximale autorisée dans les produits cosmétiques est limitée à 2,2 % depuis 2023.
En pratique, l’oxybenzone est aujourd’hui beaucoup moins utilisé qu’il y a quelques années. Plusieurs grandes marques ont reformulé leurs produits pour s’en passer, même si ce filtre solaire n’a pas totalement disparu des rayons.
Le consensus scientifique reste sans ambiguïté
Interrogés par l’AFP, plusieurs spécialistes rappellent que les crèmes solaires actuellement commercialisées sont considérées comme sûres par les autorités sanitaires lorsqu’elles sont utilisées conformément aux recommandations.
En France, l’Institut national du cancer recommande, en complément du port de vêtements couvrants, de la recherche d’ombre et de l’évitement des heures les plus ensoleillées, d’appliquer une crème solaire à large spectre (anti-UVA et anti-UVB) avec un indice de protection SPF 50 ou plus. Celle-ci doit être renouvelée toutes les deux heures, ainsi qu’après chaque baignade ou activité provoquant une forte transpiration.




