vendredi, juillet 31

Ils n’auraient pas pu réagir plus vite. Pour servir leur discours, de nombreux dirigeants politiques français, à droite, à l’extrême droite, mais également chez les macronistes, sautent sur les vidéos en provenance de Ceuta, la petite enclave espagnole située sur les côtes marocaines et qui enregistre depuis plusieurs jours une arrivée massive de migrants.

Environ 40 000 personnes, majoritairement des jeunes hommes et des adolescents, ont effectivement traversé la frontière ces derniers jours selon différentes sources locales, et 18 d’entre elles sont mortes noyées. De quoi provoquer des images saisissantes, utilisées par plusieurs forces réactionnaires à travers la planète, à commencer par l’administration Trump, aux États-Unis.

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En France, ce sont donc les élus du Rassemblement national et des Républicains qui sonnent la charge. Pas, bien sûr, pour déplorer le drame humain et la vingtaine de décès, mais bien dans l’idée de nourrir leurs propres idéologies, tout en forçant le gouvernement français à réagir. Illustration avec Jordan Bardella, le président du RN, qui affirme sur les réseaux sociaux que ces migrants « seront demain dans nos rues, contre la volonté du peuple français ».

« Déferlante migratoire sur l’Espagne et sur l’Europe »

« Au pouvoir, nous défendrons une réforme de (l’espace) Schengen limitant la libre circulation aux seuls citoyens européens et nous expulserons les clandestins », poursuit le président de Rassemblement national, profitant de l’actualité pour vanter les mérites du programme de son parti. Il est loin d’être le seul. Dans le sillage de nombreux élus d’extrême droite, Marine Le Pen promet par exemple de « stopper cette folie », si elle est élue en 2027.

Un discours que l’on retrouve du côté de certains élus de droite, voire macronistes, sans davantage de nuances. Ainsi, Charles Rodwell, député membre du groupe de Gabriel Attal à l’Assemblée, reprend le vocabulaire des nationalistes et parle de « déferlante migratoire sur l’Espagne et sur l’Europe » qui serait encouragée par les gauches européennes. Un des autres arguments en vogue, aussi caricatural soit-il.

En effet, dans leurs diatribes, tous ces élus ciblent le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez comme responsable de la situation. C’est ce que fait notamment la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni, qui veut exclure Madrid de l’espace Shengen. « En régularisant des centaines de milliers de clandestins, le Premier ministre socialiste de l’Espagne Pedro Sanchez a ouvert les portes de l’Europe à tous les dangers », cingle par exemple Jordan Bardella, quand Charles Rodwell le martèle : « La gauche au pouvoir, c’est la porte ouverte aux déferlantes migratoires. » Une façon de cibler leur adversaire originel, tout en jouant sur l’affect de leurs électeurs.

Problème : Ces discours, un brin hâtifs, ne correspondent pas à la réalité et aux faits précis qui se jouent à Ceuta cet été. Pour pointer du doigt le gouvernement de l’autre côté des Pyrénées, droite et extrême droite évoquent en premier le grand plan de régularisations exceptionnelles décidé par Pedro Sanchez ce printemps.

Ce que ne disent pas les voix critiques

C’est cette stratégie, estiment-ils, qui a provoqué un appel d’air et in fine les arrivées massives constatées cette fin de semaine. Raté. Le fameux plan décidé par les socialistes espagnols a officiellement pris fin le 30 juin dernier, il y a un mois. Difficile donc d’imaginer ces milliers de marocains tenter une traversée dangereuse, en témoignent les drames, uniquement dans l’intention de bénéficier de conditions de régularisation… qui n’existent plus.

Plusieurs sources, dont l’AFP, laissent plutôt entendre que l’afflux massif de ces derniers jours résulte d’une nouvelle brouille diplomatique entre Madrid et Rabat, à l’heure où le Premier ministre espagnol essaie de se rapprocher de l’Algérie plutôt que du Maroc. Pedro Sanchez était à Alger il y a dix jours à peine pour essayer de tourner la page de quatre années difficiles. Dans ce contexte, un journaliste de l’agence de presse française affirme que des jeunes Marocains, rassemblés à la lisière de Ceuta, lui ont expliqué avoir entendu que « la frontière avait été ouverte ».

Un contexte qui rappelle inévitablement la précédente crise migratoire de 2021, lorsque des milliers de Marocains avaient traversé la frontière à la faveur d’un assouplissement des contrôles par Rabat lors d’un premier différend diplomatique avec l’Espagne. À l’époque, le Maroc avait reproché à Madrid l’accueil, pour y être soigné, du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario (soutenu par l’Algérie contre le Maroc).

D’ailleurs, Pedro Sanchez – qui doit se rendre à Ceuta ce vendredi – a déjà expliqué que « des mesures pour le transfert » vers le Maroc seront prises pour « toutes les personnes qui sont entrées illégalement » dans l’enclave espagnole. Ce que ne disent pas les réactions françaises, promptes à qualifier ces migrants de danger imminent, quand bien même ils se trouvent actuellement sur un autre continent, à 1 000 kilomètres du territoire français, de l’autre côté de la Méditerranée.

Qu’importe, la pression porte ses fruits. Laurent Nunez s’est empressé ce vendredi matin d’annoncer que la France allait immédiatement renforcer ses contrôles aux frontières, « en profondeur », avant d’être appuyé par Emmanuel Macron, qui a demandé à la mi-journée à ce que « toutes les dispositions soient prises pour renforcer les contrôles à la frontière avec l’Espagne ». Quitte à donner le point aux nationalistes et à leurs raccourcis.

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