mercredi, juillet 8

Cette belle orchidée, longtemps appelée « la fleur noire des Aztèques » par confusion entre la fleur parfaitement blanche et la gousse qui en était extraite, est jusqu’au début du XIXe un quasi-monopole mexicain. De fait, aucun insecte pollinisateur d’une autre région du monde n’est en mesure d’en assurer la reproduction. Introduite sur l’île Bourbon, nom donné alors à l’île de La Réunion, elle y reste comme ailleurs à l’état de plante ornementale, malgré différentes tentatives pour en développer la culture sur différents sites, avec l’idée surtout de trouver les sols et les conditions climatiques qui lui soient les plus adaptés. Les premiers essais de pollinisation artificielle ont lieu vers la fin des années 1830, sans grand succès.

Vers 1815, l’île compte quelque 50 000 esclaves, pour 15 000 Blancs et 5 000 personnes dites « libres de couleur ». Le trafic d’esclaves, officiellement interdit en 1817, s’y poursuit jusqu’à la révolution de 1830. La vie sur l’île, marquée aussi par les sécheresses et les cyclones, est particulièrement dure, entre famines et révoltes. Les monocultures, notamment de cacaoyers et de caféiers, caractéristiques de l’économie de plantation, ont érodé les sols. Cette période voit surtout le développement spectaculaire de la monoculture sucrière qui devient la spécialité locale. Cette nouvelle manne détruit les cultures vivrières, menaçant l’avenir de l’île à moyen terme.

Le geste qui changea le destin d’une île

C’est dans ce contexte qu’Edmond naît en 1829. C’est l’un des vingt esclaves d’une plantation modeste de 16 hectares, dédiée essentiellement à la canne à sucre et au manioc. L’enfant est probablement illettré, mais destiné à seconder les travaux d’horticulture de Ferréol Bellier-Beaumont, le frère de sa propriétaire. Il connaît les noms savants des plantes et est doté d’un sens de l’observation et d’une intuition hors norme. Alors qu’il n’a que onze ans, il imagine un procédé extrêmement efficace. À l’aide d’un bâtonnet de la taille d’un cure-dent, il parvient à mettre en contact les organes mâles et femelles de la fleur. Dix mois plus tard, le fruit a atteint sa maturité.

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Il a agi en secret et à l’apparition de la première gousse, Ferréol Bellier-Beaumont, qui n’en croit pas ses yeux, refuse de croire l’enfant qui lui explique comment il a procédé. Lorsqu’une seconde gousse apparaît deux ou trois jours plus tard, il doit se rendre à l’évidence. Un moyen en apparence très simple, mais dont la mise en œuvre demande des trésors de délicatesse, vient de rendre possible la culture de la vanille à La Réunion. Pour promouvoir cette découverte, Edmond est envoyé en tournée dans l’île. Le succès est immédiat, les jalousies aussi. Certains mettent en avant leurs propres procédés, d’autres l’accusent de s’être approprié leurs recherches menées ailleurs, alors même, nous l’avons dit, qu’il est illettré.

Les colonies françaises dominent le marché mondial dans l’entre-deux-guerres

Ferréol Bellier-Beaumont vole à son secours, mais ne l’affranchit pas pour autant. Il sera libre en octobre 1848, quand la loi d’abolition, votée par la jeune république au printemps de la même année, est appliquée à celle qui reprend définitivement le nom qui lui avait été donné en 1793 : l’île de La Réunion. On lui attribue alors le nom d’Albius, « blanc » en latin, un choix qu’on aimerait associé à la fleur de vanille, mais qui est plus certainement celui d’un quolibet méprisant comme tant d’autres patronymes attribués aux anciens esclaves. Trois ans plus tard, le voilà accusé de vol par son patron. Il est condamné à cinq ans de travaux forcés, une peine qu’il n’effectue pas entièrement. Malgré plusieurs tentatives menées par Ferréol Bellier-Beaumont pour que soit récompensée financièrement sa trouvaille, il n’en tirera jamais aucune richesse. Marié en 1871, il parvient malgré tout à devenir un petit propriétaire et meurt en 1880.

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Nous n’avons qu’un seul portrait de lui, réalisé en 1863, dont nous savons que des copies lui sont parvenues. À cette époque, la vanille est déjà la deuxième culture spéculative après le sucre. Quinze ans plus tard, la production dépasse largement celle du Mexique et la réputation de la vanille bourbon se répand sur tous les continents. La culture devient l’un des fleurons des colonies françaises, à Tahiti mais aussi à Madagascar. Lors de l’Exposition coloniale de 1931, la France s’enorgueillit d’assurer 85% de la production mondiale. À cette époque pourtant, il y a bien longtemps que la vanilline de synthèse, dont le coût est infiniment plus réduit, a emporté l’essentiel du marché. La vanille demeure jusqu’à nos jours une production artisanale, ne nécessitant aucune déforestation mais un grand savoir-faire. La reproduction de l’orchidée s’effectue encore aujourd’hui selon le procédé inventé par Edmond Albius, qui a désormais une stèle, un monument et un collège à son nom dans l’île qui lui a dû pendant longtemps sa prospérité retrouvée.


► À lire : Éric Jennings, Une histoire globale de la vanille, CNRS Éditions, 2026.

9782271147141

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