- Les mots « espèces » et « épices » partagent une origine latine commune, « species », signifiant « regarder ».
- Historiquement, des marchandises comme les épices servaient de moyen de paiement reconnu par les communautés.
- Aujourd’hui, « espèces » désigne pièces et billets, une évolution liée à la monnaie papier.
Ajoutez TF1info à vos sources sur Google
On paie en espèces et on assaisonne nos plats avec des épices. À première vue, les deux mots n’ont aucun lien de famille et pourtant, si on remonte aux origines étymologiques, ils proviennent de la même racine. En latin, species
, de specere
, signifie « regarder ». « Fondamentalement, c’est ce qu’on regarde, ce qu’on voit, ce qui se présente devant nos yeux
« , explique Sandrine Coin Longeray, maîtresse de conférences en linguistique des langues anciennes à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne, interrogée par TF1info. Elle poursuit : « Le premier sens, c’est n’importe quel objet qu’on crée, en opposition à ce qu’on pense, ce qu’on imagine. Et après, ça finit par signifier marchandise
« .
Cette marchandise sert de moyen de paiement. Yamina Tadjeddine Fourneyron, professeure de sciences économiques à l’université de Lorraine, ajoute : « L’idée, c’est celle d’un paiement effectué avec une marchandise. Le spectre était relativement large : des épices, mais aussi de l’or, des grains, etc. C’était une marchandise qui sert donc au paiement
« . Elle précise que ce n’est pas une histoire de troc, « c’est quelque chose que reconnaît une communauté, une idée commune. Le sucre, le riz, le miel, l’or… c’étaient les espèces, des marchandises bien identifiées comme telles, des objets qui ont pour caractéristiques d’être stockables, de conserver leur valeur, et de pouvoir être réutilisés plus tard pour acheter les marchandises que l’on souhaite
« .
Une origine commune et une évolution progressive
Parmi ces espèces figurent aussi des produits précieux venus d’Orient : le poivre, la cannelle, le safran… devenus aujourd’hui nos « épices ». « Au Moyen Âge, espèce devient épice, parce que les épices sont rares et chères et ça sert de monnaie d’échange, tout simplement. On peut payer beaucoup de choses avec une petite épice »
, indique Sandrine Coin Longeray.
Sous l’Ancien Régime, le mot « épices
» désigne aussi ce que l’on verse aux juges : à l’origine un cadeau de remerciement offert par le plaideur qui avait gagné son procès, devenu ensuite une forme de rémunération des magistrats, écrit Laurie Frégé dans son livre « Les parlements de Louis XIV à travers la réforme de la justice : l’exemple de la réglementation des épices » : « Il s’agissait d’un cadeau que celui qui avait gagné son procès offrait en reconnaissance de la bonne et prompte justice qui lui avait été rendue par la diligence de son rapporteur
« .
Mais la langue française est complexe puisque « species
» a donné naissance à un autre mot : espèce. « On a recherché, directement dans le latin, une racine savante, le mot, et on l’utilise pour la vraie monnaie matérielle
« , explique Sandrine Coin Longeray. « Pendant un temps, les espèces ainsi désignent globalement les biens, les denrées, mais elles désignaient aussi les valeurs matérielles, comme le rappelle l’expression « espèces sonnantes et trébuchantes »
, ces pièces que l’on jetait sur la table et que l’on pesait sur des trébuchets.
D’un côté, la branche populaire s’est focalisée sur les denrées rares importées, d’où « épice
« . De l’autre, la branche administrative a conservé le mot pour l’ensemble des avoirs et de la monnaie effective. Puis, progressivement, on utilise le mot pour désigner la pièce matérielle, la monnaie de règlement, face à la monnaie de compte, abstraite, qui constituait le système comptable de l’époque.
De l’espèce à… l’espèce
Aujourd’hui, quand on parle de paiement en espèces, on évoque les pièces mais aussi les billets. L’extension arrivera bien plus tard. « La monnaie papier était à l’origine une reconnaissance de dette d’entreprise. Tout cela commence à se développer aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Pour autant, on ne qualifie pas les billets d’espèces au XVIIIᵉ siècle. Il faut attendre le XIXᵉ siècle pour qu’on considère les billets comme les égaux des pièces, c’est-à-dire qu’ils bénéficient de la même protection du souverain
« , précise la professeure de sciences économiques. La généralisation se fera avec la création de la Banque de France qui reçoit alors le monopole de l’émission des billets, convertibles en or et en argent. « À ce moment-là, on estime que les billets deviennent aussi sûrs que les pièces d’or et d’argent, puis au XIXᵉ siècle, le terme s’étend donc non seulement aux paiements en pièces, mais aussi aux billets, gagés et sécurisés par le souverain. Aujourd’hui, quand on parle d’espèces, on parle de billets et de pièces
« , ajoute Yamina Tadjeddine Fourneyron.
Et pour l’anecdote, le sel est aussi considéré comme une épice… et c’est ce qui a donné l’expression « l’addition salée »
. Sandrine Coin Longeray plaisante : « Ce n’est pas que ça vous emporte la bouche : c’est que vous allez devoir sortir beaucoup de sel pour payer
! ».

