Le port ukrainien d’Izmaïl est une plaque tournante des exportations ukrainiennes de céréales. Situé sur le Danube, il constitue l’une des principales alternatives aux ports de la mer Noire pour faire sortir les productions agricoles du pays. Sa mise sous pression est donc particulièrement préoccupante pour les agriculteurs ukrainiens.
Ces dernières semaines, plusieurs infrastructures portuaires ukrainiennes ont été touchées par des frappes russes. Mais l’armée ukrainienne répond également en visant des infrastructures russes. Le grand port de Novorossiïsk, l’un des principaux ports céréaliers de Russie sur la mer Noire, a notamment été frappé. Simultanément, deux des principaux fournisseurs de blé et de maïs de la planète peinent donc à exporter.
Un chiffre permet de mesurer l’ampleur du phénomène. Les exportations de céréales ukrainiennes ont chuté de 76% au cours des deux premières semaines d’août par rapport à la même période l’année dernière – qui est cruciale pour l’Ukraine.
Et alors que la récolte de blé bat son plein, que les silos commencent à se remplir, faute de pouvoir évacuer leur production en raison des destructions russes, certains agriculteurs sont, eux, contraints de la vendre à perte. Le problème ne concerne donc pas seulement les ports ou les exportateurs. Il menace aussi directement les exploitations agricoles ukrainiennes, qui ont besoin des revenus tirés de leurs récoltes pour financer leur activité et préparer les prochaines saisons.
Pourquoi les attaques font monter les prix des céréales ?
À l’échelle mondiale, pourquoi une perturbation des exportations dans cette région du monde est-elle susceptible d’avoir des conséquences aussi importantes ? Après tout, des céréales sont produites sur tous les continents. Le problème est que le marché mondial des céréales fonctionne avec de très gros volumes et des équilibres relativement fragiles. Lorsque l’on retire brutalement une partie des exportations russes et ukrainiennes, les quantités disponibles sur le marché diminuent. Les acheteurs doivent alors se tourner vers d’autres fournisseurs, dans d’autres régions du monde, comme les États-Unis.
Cette réorientation des flux entraîne mécaniquement une hausse des coûts de transport et peut contribuer à faire progresser les prix. Les marchés ont d’ailleurs commencé à réagir. Après les dernières frappes, le blé a progressé de 3,65% à la Bourse de Chicago, tandis que le maïs a également bondi. Preuve que ce qui se passe sur quelques milliers de kilomètres carrés en mer Noire et autour des ports ukrainiens et russes peut avoir des conséquences à l’échelle de la planète.
Le risque est particulièrement important pour certains pays d’Afrique et du Moyen-Orient qui dépendent fortement des importations de céréales en provenance de la région de la mer Noire. Une diminution de l’offre disponible peut se traduire pour eux par des difficultés d’approvisionnement, mais aussi par une hausse des prix alimentaires.
Les alternatives à la mer Noire restent insuffisantes
Face aux attaques, l’Ukraine peut-elle simplement utiliser d’autres routes pour exporter ses céréales ? C’est précisément là que les difficultés commencent. Ce que l’on charge dans un immense cargo ne tient pas dans quelques wagons de train. Le transport ferroviaire, routier ou fluvial peut donc permettre de maintenir une partie des exportations, mais il ne peut pas, à lui seul, remplacer les volumes qui transitent habituellement par les grands ports de la mer Noire.
L’Ukraine utilise notamment le rail et le Danube pour contourner les infrastructures menacées. Mais ces itinéraires alternatifs ont des capacités limitées et sont plus coûteux. Selon les autorités ukrainiennes, ils ne pourraient à terme couvrir qu’environ la moitié de la capacité mensuelle des ports de la mer Noire, avec un surcoût estimé entre 45 et 50 dollars par tonne.
Et lorsque l’on parle de millions de tonnes de céréales, cette différence est loin d’être anecdotique. À court terme, l’une des réponses consiste donc à augmenter les capacités de ces routes alternatives : investir dans les infrastructures ferroviaires, développer les ports du Danube, renforcer les capacités de stockage et améliorer les terminaux aux frontières européennes. Mais même avec ces investissements, il sera impossible d’absorber immédiatement tous les volumes qui passaient par la mer Noire. Car aujourd’hui, l’Ukraine dispose de céréales. Elle bénéficie même d’une récolte importante. Mais si les exportations restent durablement perturbées, les stocks vont s’accumuler, les prix payés aux agriculteurs vont rester bas et les exploitations vont manquer de trésorerie. Certaines pourraient alors ne plus être capables de financer les prochaines saisons agricoles.
C’est tout l’enjeu de cette crise : éviter qu’un problème d’exportation ne se transforme en crise agricole durable en Ukraine, puis en nouvelle tension sur les marchés alimentaires mondiaux. Pour certains pays d’Afrique et du Moyen-Orient qui dépendent des céréales de la mer Noire, le risque est double : voir leur approvisionnement diminuer tout en devant payer leurs céréales plus cher.
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