RFI Musique : Qu’est-ce qui vous a mis sur la piste du gwa, cet espace collectif de parole imaginé par les femmes qui est au cœur de votre nouveau projet musical ?
Kareyce Fotso : Il y a environ quatre ans, il y a eu une recrudescence des violences faites aux femmes au Cameroun. Ça m’a interpellée et je suis allée vers ma mère pour comprendre. Elle m’a dit que dans le temps, il y avait des mariages forcés, les mutilations, mais presque jamais de féminicide. Et elle m’a parlé du gwa, un cercle formé par les femmes, créé il y a plus d’un siècle. Une thérapie commune, par le chant, la danse. Ma mère m’a ensuite envoyée vers une matriarche de 96 ans. C’est la dernière à avoir mené le combat du gwa. Je tenais à la mettre en photo dans le livret de l’album. Elle a vécu cette histoire.
À quoi ressemblait le gwa originel ?
Au départ, il était clandestin : les femmes profitaient des moments où elles pouvaient se retrouver aux champs, à la rivière quand elles lavaient les vêtements. Un jour, la maison de l’une d’elles a été brûlée par son mari et ça a créé la révolte au village. Et pour la première fois, les femmes ont fait le gwa devant tout le monde. Elles ont parlé, elles ont dénoncé. Les hommes étaient ahuris. C’est comme ça que le gwa est devenu un rituel et que la violence a reculé. Les hommes ont commencé un peu à se tenir parce que c’était mal vu d’être cité. Avec la colonisation, la religion catholique et l’exode rural, ça a changé. Aujourd’hui, le gwa existe encore mais c’est devenu un moment festif pour l’arrivée d’un bébé. Il a perdu son essence première qui était la lutte pour la liberté.
À quel moment le sujet a-t-il fait naître en vous des intentions artistiques ?
J’ai d’abord pensé à un film documentaire parce que j’ai étudié l’audiovisuel. J’ai commencé à filmer, à chercher des financements. Les années passaient et on parlait de plus en plus de féminicides au Cameroun. Pourtant on vit dans une société du silence, de la honte. Il y a le poids de la société, le regard de la famille. J’ai donc créé un groupe sur Facebook que j’ai appelé Gwa. C’est un groupe fermé qui compte aujourd’hui 30 000 membres. Un espace de liberté, d’écoute où les femmes peuvent dire ce qu’elles veulent sans être jugées. Si quelqu’un ne respecte pas cette règle, je bloque l’accès ! Il y a aussi un numéro vert. Les témoignages me prenaient aux tripes. Ça m’a bouffée psychologiquement. Lorsqu’une dame m’a dit qu’elle allait être la prochaine à se donner la mort et à ôter la vie à ses enfants – le pays était en émoi après une affaire similaire –, j’ai paniqué. Comme on travaille avec des psychologues bénévoles, je les ai mis en relation.
Comment ce gwa moderne, sur un réseau social, est-il devenu un album ?
Ce sont les histoires de ces femmes qui ont inspiré l’album. Et non l’inverse. Je ne voulais pas garder tous ces témoignages dans un tiroir. Je les ai regroupés par thème après m’être rendu compte que certains se croisaient. La chanson « Gue Wô » évoque celles qui ont eu la force de partir après cinq, dix ou quinze ans. Dans « Motemo », je raconte l’histoire de cette femme née d’un viol dont la mère a été chassée du village, alors qu’on ne s’en est pas pris au violeur. Je parle aussi de celles sous emprise. Dans le livret de l’album, c’est représenté par la photo d’une femme assise avec des blessures dans le dos qui n’arrive pas à partir alors que la porte est ouverte.
Quel a été le processus pour transformer leurs paroles en chansons ?
À l’intérieur de toute cette douleur, il faut trouver un peu de poésie. Quelque chose qui peut, malgré ces souffrances, apaiser, dire les mots pour qu’on retrouve l’espoir à la fin. J’ai pris cela comme un devoir en tant que femme pour briser les murs du silence. C’était ma mission en tant qu’être humain.
Votre compatriote Blick Bassy a travaillé à vos côtés sur ce projet. Quel a été son apport ?
Sur le plan musical, il s’est chargé de toute la direction artistique. J’avais tous les ingrédients – les textes, les mélodies – mais je ne savais pas les mettre ensemble. Et lui, il m’a suggéré de mettre un trombone ici, une guitare là… J’ai tout de suite pensé à lui et quand je lui ai présenté le projet, c’était comme si on s’était déjà concertés : il m’a conseillé de faire du blues et c’était mon intention parce que les chansons du gwa que la matriarche m’avait chantées sonnaient blues.
Au-delà de la musique, n’avez-vous pas une approche commune, sur le fond ?
Blick et moi, on a grandi au Cameroun et on a la même perception de la culture. Ce besoin de préserver. C’est ce pour quoi on se bat. On a un problème de conservation chez nous. Pendant ce projet, je me suis rendu compte qu’il y a des chansons patrimoniales qui sont en train de disparaître, comme ces berceuses que les mamans chantaient aux enfants avant qu’ils ne dorment. Je suis obligée aujourd’hui de prendre mon téléphone, de me balader dans tous les villages pour les enregistrer. Même si je ne les sors pas sur un album. J’ai aussi fait des films documentaires sur les héros de la liberté, des Camerounais qui ne sont mentionnés nulle part. Dix épisodes, sur ma chaîne YouTube. Pour la postérité.
Kareyce Fotso Gwa (Contrejour) 2027
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