Un raz de marée de haine de la part des partisans d’Ibrahim Traoré vise une journaliste de Sky News, à la suite d’un reportage publié après son déplacement au Burkina Faso.
Le 2 avril, le président burkinabè Ibrahim Traoré avait accordé une interview à la presse étrangère. À la table de l’entretien, Yousra Elbagir l’avait alors questionné sur les restrictions sur la liberté d’expression au Burkina Faso et sur la dégradation de la situation sécuritaire dans le pays.
Mis en ligne le 10 avril , le reportage de Yousra Elbagir filmé à Ouagadougou aborde de front les difficultés sécuritaires auxquelles sont confrontées les autorités du Burkina Faso face à une insurrection djihadiste qui lance des attaques terroristes à travers tout le pays et la répression des opposants par le régime. Le reportage comprend une interview d’Ibrahim Traoré durant laquelle la journaliste interroge le dirigeant sur les violations de la liberté d’expression au Burkina Faso et les revers de la stratégie militaire mise en œuvre par l’armée burkinabè.
Une vague de harcèlement
En réaction à ce reportage critiquant leur dirigeant, de nombreux internautes pro-Ibrahim Traoré ont multiplié les messages dénigrants envers Yousra Elbagir. En postant une illustration générée par intelligence artificielle (IA) aux accents complotistes, certains supporters du chef d’État traitent ainsi la journaliste de « mercenaire de la plume », d’autres de « chauve-souris ». Des internautes s’en prennent aussi à la famille Yousra Elbagir. Ils prétendent que son père, Ahmed Elbagir, aurait été un agent du MI-6, le service de renseignement britannique, et que sa sœur, également journaliste, serait une « agente d’influence ».
Enfin, certains partisans d’Ibrahim Traoré appellent à harceler la journaliste sur WhatsApp en faisant circuler un numéro de téléphone présenté comme le sien, qui aurait été rendu public par le « BIR-C », pour « Bataillon d’intervention rapide de la communication », un groupe de partisans d’Ibrahim Traoré qui fait office de milice numérique pour le régime, affirment ces internautes.
Bataille de communication
Des pages et des comptes Facebook se réclamant du BIR-C assument ainsi mener une « bataille de communication » contre Sky News. Ils prétendent avoir réussi à faire retirer de YouTube la vidéo du reportage de Yousra Elbagir grâce à la publication de centaines de commentaires négatifs de la part des partisans d’Ibrahim Traoré.
Cette affirmation est erronée. Si Sky News a bien retiré la version initiale de la vidéo du reportage de Yousra Elbagir – pour en publier une autre version un peu plus tard –, c’est, selon la chaîne, en raison d’une erreur de montage. Ainsi que l’explique Sky News dans la légende sur YouTube, « la vidéo originale comportait par erreur des images du Mali et du Bénin. Dans cette version, celles-ci ont été remplacées par des images correctes montrant le Burkina Faso. » On retrouve les extraits inclus par erreur (ici et là) dans une version originale de la vidéo publiée sur Facebook.
Autre fausse information : des comptes pro-Ibrahim Traoré ont aussi affirmé que Yousra Elbagir aurait éclaté en sanglots en pleine interview « après que plus de 15 000 internautes du monde entier l’ont traité de menteuse et de manipulatrice pour son reportage fait au Burkina ». La photographie que ces internautes apportent comme prétendue preuve provient en fait d’un reportage filmé au Soudan en avril 2025 et que l’on peut retrouver, grâce à une recherche d’image inversée (voir ici comment procéder), sur YouTube.
Une polémique sur la notion de contrôle du territoire
Yousra Elbagir a, enfin, été attaquée en raison de sa remise en cause des résultats de la politique sécuritaire d’Ibrahim Traoré. Durant son interview, la journaliste a ainsi affirmé que 60 % du territoire du Burkina Faso serait sous le contrôle des djihadistes, une vision totalement opposée à celle du gouvernement burkinabè, qui prétend au contraire que 74 % du territoire du pays serait sous son contrôle.
Joint par la rédaction des Observateurs de France 24, Héni Nsaibia, analyste senior spécialisé sur l’Afrique de l’Ouest à l’Armed Conflict Location & Event Data, un organisme indépendant qui suit les conflits armés, estime qu’il convient d’avoir une lecture plus précise et nuancée de la question du contrôle territorial :
« Il y a très peu de territoires qui soient sous le contrôle total d’une quelconque partie. Lorsque l’on parle de contrôle, il s’agit en réalité d’un spectre entre influence, contestation et contrôle.
Ainsi, l’influence du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), affilé à Al-Qaïda, s’étend au Burkina Faso. S’il ne contrôle pas fermement 60 % du territoire, on peut dire que le Jnim conteste ou exerce une influence sur 60 % à 70 % de celui-ci. »
Héni Nsaibia confirme la dégradation de la situation sécuritaire au Burkina Faso, évoquée par Yousra Elbagir :
« Le régime essaie de démontrer qu’il fait des progrès, mais on voit qu’en réalité, la situation sécuritaire ne s’améliore pas. Les forces armées burkinabè essaient sans doute de faire de leur mieux, mais elles n’arrivent pas à tenir le terrain. Le contrôle de l’État sur le territoire du Burkina Faso est souvent morcelé, comme un archipel. Environ 40 localités du Burkina Faso sont sous blocus des groupes armés qui conservent l’initiative. »
« S’attaquer aux personnes »
Comment expliquer une campagne de dénigrement aussi massive contre Yousra Elbagir ?
Il y a d’abord la volonté de s’attaquer à tout narratif contraire à la propagande des autorités burkinabè, comme la dégradation de la situation sécuritaire.
Ilaria Allegrozzi chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch a également fait l’objet d’une campagne de harcèlement après la publication, le 2 avril, d’un rapport dans lequel elle a révélé les exactions de l’armée burkinabè, responsable selon l’ONG de la mort 1 255 civils depuis 2023, et de celles du Jnim, qui a tué 582 autres civils. Cible de dizaines de messages dénigrants par jour, elle explique ainsi le comportement des pro-Ibrahim Traoré :
« Les supporters de la junte militaire digèrent très mal le fait que nous ayons dévoilé une situation assez préoccupante en matière de respect des droits humains, notamment des exactions commises par les forces de sécurité. Il leur est difficile de contrer, en tout cas dans le cadre de notre rapport, les preuves que nous avons apportées ; ils sont donc contraints de s’attaquer aux personnes. «
Un autre phénomène consiste en l’internationalisation des campagnes d’intimidations de la part des partisans d’Ibrahim Traoré. « Leurs discours ne sont plus seulement anti-France, mais maintenant anti-Occident. Human Rights Watch a par exemple été visée parce qu’elle est perçue, tout comme Sky News, comme une organisation occidentale », note Ilaria Allegrozzi.
Ce harcèlement est « très bien organisé : il ne s’agit pas d’une seule personne qui envoie des messages, mais d’un groupe de personnes qui font partie d’une stratégie de communication sponsorisée par le gouvernement ».
Un discours qui « sape » la propagande du régime à direction du public anglophone
Enfin, la réaction véhémente des partisans d’Ibrahim Traoré pourrait également s’expliquer par les dommages causés par le reportage de Yousra Elbagir au discours de séduction des autorités dirigé ces dernières années vers les pays anglophones. Sur X, un internaute commente : « Yousra Elbagir a sapé des années de politique de communication des autorités burkinabè vers le public anglophone. Ses partisans sont très en colère depuis. »
Comme la rédaction des Observateurs de France 24 l’avait déterminé lors de précédents articles, les autorités burkinabè ont en effet lancé plusieurs campagnes de propagande visant à accroître la popularité d’Ibrahim Traoré à l’international, avec un certain succès. Par exemple, en mai 2025, des centaines de faux clips musicaux à la gloire d’Ibrahim Traoré, générés par IA, avaient été produits au Nigeria, notamment pour toucher les pays d’Afrique anglophones et les États-Unis.
En réaction au reportage de Yousra Elbagir, les partisans d’Ibrahim Traoré ont annoncé vouloir s’attaquer à toute critique émise depuis l’étranger. Un média supportant l’Alliance des États du Sahel – qui comprend le Mali, le Niger et le Burkina Faso – prévient :
« Le temps de la complaisance est terminé. L’époque où n’importe quel média étranger pouvait venir pavaner à Ouagadougou pour cracher sur nos institutions est révolue. »




