mercredi, avril 22

« J’ai décidé de lancer une opération militaire spéciale ». Il y a quatre ans, le 24 février 2022, le président russe Vladimir Poutine apparaît à 5h30 du matin, heure de Moscou, sur les écrans de télévision pour annoncer l’invasion de l’Ukraine.

Après 56 minutes d’allocution, des bombardements sont lancés sur tout le pays. Explosions et sirènes retentissent dans les villes ukrainiennes, d’ouest en est. Des troupes et des blindés pénètrent dans le territoire ukrainien, y compris en provenance de Biélorussie et de Crimée, menaçant la capitale Kiev au nord et Odessa au sud.

Cette offensive terrestre et aérienne qui se voulait éclair, s’est muée quatre ans plus tard en une guerre d’attrition aux pertes humaines colossales. Quelques jours avant l’invasion russe, cette guerre paraissait improbable aux yeux de certains Occidentaux, dont la France qui multipliait les efforts diplomatiques. Avec du recul, elle semblait inéluctable.

Des troupes russes déployées aux frontières ukrainiennes dès novembre 2021

Dès le début, l’année 2021 est marquée par une intensification des tensions entre l’Ukraine et la Russie, en guerre depuis 2014 dans le Donbass après l’annexion de la Crimée par Moscou. La pression sur les Occidentaux s’accroît: le Kremlin exige des garanties « juridiques sûres » contre tout nouvel élargissement de l’Otan, notamment à l’Ukraine, et demande le retrait des forces de l’Alliance atlantique des pays de l’ex-URSS. Des exigences qui resteront lettre morte.

Friands des démonstrations de force, déjà exercées à plusieurs reprises au cours de l’année, Vladimir Poutine redéploie au mois de novembre 2021 un grand nombre de soldats et d’équipements militaires à la frontière ukrainienne. Un déploiement qui ne cessera de croître les semaines suivantes, les mouvements s’intensifiant au mois de février 2022.

Des camps militaires russes s’installent aux abords de la frontière, des bases militaires abandonnées sont réactivées, des hôpitaux de campagne sont aménagés, des avions et navires militaires sont avancés…

« On voit des éléments venant de bases plus proches de la Corée du Nord que de l’Ukraine, déplacés de plusieurs milliers de kilomètres pour s’installer jusqu’en Biélorussie », affirme le 18 février 2022 à Ouest France un jeune ingénieur suisse qui décrypte les images satellites.

Selon les estimations de Washington, Moscou compte à ce stade plus de 100.000 hommes postés près de la frontière ukrainienne.

Malgré les alertes américaines, les renseignements français ne croient pas à une invasion

Depuis le mois d’octobre, les États-Unis, appuyés par les Britanniques, tirent la sonnette d’alarme. Pour eux, le dessein de Vladimir Poutine est clair: envahir l’Ukraine. Les services secrets américains tablent sur une offensive lancée le 16 février. De son côté, la France – mais pas seulement – fait la sourde oreille.

« Hormis, les renseignements américains qui avaient des informations extrêmement solides, un certain nombre de services extérieurs, dont la Direction du renseignement militaire (DRM) en France, n’y croyaient pas », explique à BFM Ulrich Bounat, analyste géopolitique spécialiste de l’Europe centrale et de l’Est.

« Quand un service de renseignement s’exprime, c’est en niveau de confiance. Les Américains étaient sûrs et certains, en quelque sorte, quand la DRM disait que c’était une possibilité, mais que la probabilité était faible », abonde le chercheur associé au think thank Eurocreative. « Il est possible qu’un certain nombre de services secrets occidentaux aient considéré ce déploiement de force comme un moyen de pression dans le cadre des négociations avec la Russie, et non pas comme une volonté d’envahir et de faire un coup d’État. »

Les services français étaient davantage obsédés par l’origine des informations américaines que par le fond de celles-ci, relève le livre-enquête Les Espions du président d’Antoine Izambard et Pierre Gastineau. « Les informations venues de Washington, qui prédisent une guerre gagnée en quinze jours par Moscou, sont qualifiées d »intéressantes’ par les Français mais ils arguent qu’il n’y a pas de smoking gun, de preuve irréfutable. Paris est suivi par Berlin, dont l’analyse est polluée par sa crainte de voir son approvisionnement en gaz coupé en cas de conflit avec la Russie. Les services français se perdent en conjectures sur l’origine de l’information: la Maison-Blanche a-t-elle une source au Kremlin? », est-il questionné.

« Même quand le directeur de la CIA William Burns a déclassifié des pans entiers de ce que ses services estiment des plans russes d’invasion fin janvier, ce n’était pas assez pour les responsables français », notent Antoine Izambard et Pierre Gastineau. Les services des pays alliés d’Europe de l’Est qui avertissent également du risque prégnant d’invasion sont quant à eux renvoyés à leur « paranoïa antirusse ».

Moscou annonce le retrait de ses troupes, un mensonge

La ligne « Poutine bluffe » est nourrie le 15 février par l’annonce par Moscou du retrait des troupes russes déployées dans les régions frontalières de l’Ukraine après avoir terminé leurs exercices militaires.

« Nous avons toujours dit qu’après l’achèvement des exercices, (…) les troupes retourneront dans leurs garnisons d’origine. C’est ce qui se passe là, c’est le processus habituel », déclare aux journalistes le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, dénonçant « l’hystérie » occidentale sur une supposée invasion imminente.

Aux côtés du chancelier allemand Olaf Scholz en visite à Moscou, Vladimir Poutine se dit prêt à « aller sur le chemin de la négociation » et « à continuer le travail en commun » avec l’Occident. Si le président américain Joe Biden dit vouloir donner « toutes ses chances à la diplomatie », il reste sur le qui-vive et prévient que les États-Unis sont « prêts à réagir de manière décisive » en cas d’attaque.

Le 17 février, la télévision publique russe publie une vidéo montrant un train chargé de camions militaires traversant le pont qui relie la Crimée annexée au territoire russe. Le porte-parole de l’armée russe annonce le même jour le retrait d’une unité ayant pris part à des manoeuvres militaires dans les régions russes de Koursk et Briansk, proches de l’Ukraine. Mais tout ceci n’est que de la poudre aux yeux.

Les faits contredisent les signes d’apaisement du Kremlin. Washington assure que, loin de réduire sa présence militaire, la Russie l’a augmentée de 7.000 militaires. Le 18 février, Emmanuel Macron – qui prône la diplomatie avec Moscou depuis l’exacerbation des tensions, à l’image de l’effort diplomatique qu’il mène depuis le début de son mandat – affirme ne pas « avoir la preuve des désengagements militaires russes à ce stade ».

Le « scénario » du Donbass

Du côté du Donbass, la situation se tend entre les forces ukrainiennes et les séparatistes prorusses qui s’affrontent depuis 2014 dans un conflit ayant déjà fait plus de 14.000 morts. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) constate vendredi 18 février une « augmentation spectaculaire » des violations du cessez-le-feu, mis en place par les accords de Minsk en 2015.

Les dirigeants des deux zones séparatistes épaulés par Moscou – les républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Louhansk – annoncent l’évacuation des civils vers la Russie sous prétexte que l’Ukraine intensifie ses bombardements et prépare une attaque. Le lendemain, ils décrètent « la mobilisation générale ».

Pour les Américains, ces événements dans le Donbass ne sont qu’un prétexte pour Moscou et servent à préparer le terrain d’une invasion en Ukraine. « Les événements des « dernières 24-48 heures » font « partie d’un scénario déjà en place, qui consiste à créer de fausses provocations, puis à répondre à ces provocations et enfin à commettre une nouvelle agression contre l’Ukraine », accuse Antony Blinken, chef de la diplomatie américaine, lors d’un discours à la Conférence sur la sécurité de Munich le 18 février.

Désormais, Washington estime à 190.000 le nombre de soldats russes aux abords de l’Ukraine et sur son territoire, en comptant les forces séparatistes. C’est « la plus grande concentration de troupes militaires » depuis la guerre froide, prévient le chef de l’Otan, Jens Stoltenberg. Le Pentagone affirme qu’entre 40 % et 50 % de ces troupes russes sont « en position d’attaque ».

Un appel entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine quatre jours avant l’invasion

Les Occidentaux et le pouvoir ukrainien ne perdent pas foi toutefois en la diplomatie. Le président ukrainien multiplie les appels et les rencontres avec les dirigeants Occidentaux, qu’il liste sur Twitter (devenu X) gardant un ton plutôt neutre et apaisé – différent de celui qu’on lui connaît aujourd’hui, plus vindicatif.

Emmanuel Macron, lui, pense encore être capable de raisonner le maître du Kremlin. Un appel entre les deux hommes, « destiné à éviter le pire » selon l’Élysée, se tient entre les deux dirigeants, le 20 février, quatre jours avant l’invasion.

« Depuis notre dernière conversation, les tensions ne cessent de croître et tu sais mon engagement et ma détermination à poursuivre le dialogue », avance le président français. « Que pourrais-je dire? Tu vois toi-même ce qu’il se passe. Toi et le chancelier Scholz vous m’avez dit que Zelensky était prêt à faire un geste (…) En fait, notre cher collègue, M. Zelensky, ne fait rien. Il vous ment », lance Vladimir Poutine remettant en cause dans le même temps la légitimité du gouvernement ukrainien qui a obtenu, selon lui, le « pouvoir par un coup d’État » dans « un bain de sang ».

Lors de cet échange – dévoilé dans le documentaire Un président, l’Europe et la guerre de Guy Lagache – l’agacement est plus que palpable entre les deux dirigeants. « Écoutez-moi bien » ou encore « Vladimir, d’abord une chose », peut-on entendre avant que le ton ne redescende. Emmanuel Macron abandonne son intonation offensive et dit vouloir « calmer tout le monde », dont les Ukrainiens pour « donner une chance au dialogue ». Il propose au président russe une rencontre avec Joe Biden à Genève. Depuis la « salle de sport », Vladimir Poutine se dit « d’accord sur le principe » remerciant « Emmanuel » pour ce dialogue et leur « relation de confiance ».

Concernant « l’évolution des exercices militaires », le maître du Kremlin répond à son homologue français que « les exercices se déroulent selon le plan prévu » et se termineront « probablement » le soir-même avec toutefois le maintien d’une « présence militaire à la frontière tant que la situation dans le Donbass ne sera pas calmée ».

L’avenir prouvera que durant ces neuf minutes d’échange téléphonique, et depuis le début de ces tractations diplomatiques avec Moscou, « le jeune président s’est fait rouler dans la farine par l’ancien colonel du KGB devenu le maître du Kremlin », notent Antoine Izambard et Pierre Gastineau dans Les Espions du président.

Vladimir Poutine reconnaît l’indépendance des zones séparatistes

Le lendemain, le 21 février, Vladimir Poutine reconnaît l’indépendance des zones séparatistes pro-russes en Ukraine, en violation des accords de Minsk. Une décision qui « était mûre depuis longtemps ». Dans la nuit du 21 au 22 février, des véhicules blindés et des troupes russes pénètrent dans le Donbass sous couvert de maintien de la paix. Le président russe assure que « les accords de Minsk n’existent plus ».

Volodymyr Zelensky dénonce « une violation de la souveraineté et de l’intégrité territoriale » de l’Ukraine et assure que Kiev ne cédera pas « une parcelle » du pays qui n’a peur « de rien ni personne ». Lors d’une allocution télévisée solennelle, Joe Biden assimile ces événements au « début d’une invasion russe en Ukraine ».

Les sanctions contre la Russie fusent de toute part. Les Vingt-Sept approuvent un paquet de sanctions désireux de se montrer unis, Berlin suspend l’autorisation du gazoduc Nord Stream 2, Londres sanctionne des banques et Washington annonce « une première tranche » de sanctions financières – et de nouvelles livraisons d’armes « défensives » à l’Ukraine.

La rencontre prévue le 24 février entre les chefs de la diplomatie russe et américain est annulé. « Maintenant que nous voyons que l’invasion a commencé et que la Russie a clairement rejeté toute diplomatie, cela ne fait aucun sens de se rencontrer à ce stade », a déclaré le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken.

Cette reconnaissance « était un indice extrêmement fort, c’était l’un des éléments politiques qui démontraient la volonté d’en découdre militairement de la part de Russie », estime le spécialiste Ulrich Bounat.

« Tout le monde a peur »

Si depuis plusieurs semaines, la population ukrainienne craint l’arrivée de la guerre, elle est désormais effrayée par son imminence. « On a eu très peur. On ne sait pas trop quoi faire parce que moi, j’ai des enfants en bas âge. Je m’inquiète vraiment », confie une Ukrainienne à Kiev au micro de FranceTV. « Guerre ou pas guerre, je ne sais pas. Mais tout le monde a peur », renchérit un passant.

« Bien sûr, nous comprenions qu’il existait une menace d’invasion potentielle, mais jusqu’à la fin, nous avons espéré que cela ne se produirait pas », confie a posteriori une habitante de Kharkiv, Kristina, à l’Observatoire des déplacements internes (IDCM).

Malgré les menaces grandissantes de Moscou, le jeudi 24 février est un choc pour la population ukrainienne, et l’Occident. « Quand cela s’est produit, ma première réaction a été de trouver cela difficile à croire », assure Kristina. Vladimir Poutine, lui, a eu le temps de s’y préparer. Les médias indépendants russes démontreront par la suite que la vidéo de « déclaration de guerre » du maître du Kremlin a été enregistrée dès le lundi, jour où Vladimir Poutine a reconnu l’indépendance des républiques séparatistes… et au lendemain de l’appel avec Emmanuel Macron.

Article original publié sur BFMTV.com

Share.
Exit mobile version