- L’adolescent écroué pour avoir tiré sur deux personnels de son collège d’Aubagne lundi a admis « avoir été influencé » par la mouvance « True Crime Community » (TCC).
- Un phénomène en pleine expansion dans le monde, mais aussi en France, selon les autorités.
- Derrière une fascination pour les tueurs de masse, ces jeunes cherchent à combler une « blessure narcissique extrêmement forte », explique l’expert Alexandre Ledrait, spécialiste de ces mouvances.
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Aubagne : un principal et une professeure blessés par arme à feu
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La mouvance a été identifiée depuis plus d’une dizaine d’années par les enquêteurs, mais elle se traduit désormais par des passages à l’acte. Un adolescent de 14 ans a été placé en détention provisoire (nouvelle fenêtre) après avoir blessé par balles un principal et une enseignante dans son collège d’Aubagne (Bouches-du-Rhône), lundi 12 octobre. L’adolescent a admis « avoir été influencé »
par la mouvance « True Crime Community » (TCC) (nouvelle fenêtre), fascinée par les tueries de masse, selon le parquet national antiterroriste (Pnat).
« C’est un phénomène qui monte en France »
, avec «
quelque dizaines »
de jeunes suivis (nouvelle fenêtre) actuellement par les renseignements, a souligné ce vendredi le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez. En pleine « explosion mondiale »
, la menace n’est plus imminente mais bien concrète dans notre pays, analyse auprès de TF1info Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique et psychocriminologie à l’Université de Caen. Spécialiste de l’extrémisme violent djihadiste, masculiniste et nihiliste, notamment à l’adolescence, il est régulièrement sollicité par le Pnat de Paris pour réaliser des expertises psychologiques de mis en examens.
Quelles sont les spécificités de la True Crime Community ?
Alexandre Ledrait : Elle correspond à une frange radicale qui glorifie les tueurs et valorise leurs actes, à bien distinguer des personnes qui s’intéressent simplement aux affaires criminelles. Ce n’est pas une organisation centralisée, mais un ensemble de communautés numériques qui partagent des références, des images ou des récits en lien avec l’extrême violence. Les tueurs de masse, notamment dans les écoles (nouvelle fenêtre), sont transformés en figures d’identification, et parfois élevés au rang de véritables héros, d’idoles, voire de saints.
Les membres se nourrissent généralement de vidéos de tueries sur le site Watch People Die (« regardez les gens mourir », ndlr), et mettent en place une vraie stratégie d’imitation, avec une fascination quasiment obsessionnelle : singer les écrits des auteurs de massacres, leurs apparences et leurs actes. Pour devenir à leur tour une figure reconnue dans la communauté et s’inscrire dans le panthéon des tueurs.
On retrouve notamment cette mouvance sur les salons virtuels de discussion sur Discord, ou encore la plateforme de jeux en ligne Roblox, réputée pour permettre à des groupes extrémistes de recruter et de diffuser leur propagande via des répliques virtuelles des tueries de masse, qui « se jouent »
à la première personne.
Les membres recherchent une notoriété via une attaque éclair, un passage à l’acte extrêmement fulgurant
Les membres recherchent une notoriété via une attaque éclair, un passage à l’acte extrêmement fulgurant
Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique
Quel est le profil des jeunes qui basculent dans cette fascination pour l’extrême violence ?
Il faut les différencier des masculinistes violents, comme les groupes 764 ou The Com, qui cherchent surtout l’emprise totale sur des victimes vulnérables par le chantage, l’humiliation sadique ou l’exploitation sexuelle (nouvelle fenêtre). Plus l’emprise dure, plus les images sont cruelles, plus ils obtiennent une reconnaissance narcissique dans cette communauté numérique.
Dans le cas de la TCC en revanche, les membres recherchent plutôt une notoriété via une attaque éclair, un passage à l’acte extrêmement fulgurant et une violence qui explose tout d’un coup. Par ailleurs, l’élément central est beaucoup plus la valorisation de la violence qu’un projet politique partagé. Jusqu’alors, on observait une radicalisation pour une cause supérieure, un idéal, comme dans le cas du jihadisme par exemple (nouvelle fenêtre), mais désormais, il n’y a plus d’idéologie pure et unique.
La radicalité est éminemment narcissique, appuyée sur une vision misanthropique et destructrice du monde en général, dans le but de créer le chaos. Ce qui n’empêche pas certains d’avoir malgré tout des convictions idéologiques fortes, qui participent au choix des cibles. De plus, cette communauté accepte des personnes racisées et des femmes, contrairement à d’autres.
S’agit-il de jeunes qui présentent des vulnérabilités psychologiques particulières ?
La question de la valeur de la revanche est fondamentale, en particulier depuis la tuerie de Columbine aux États-Unis en 1999 (nouvelle fenêtre), qui a donné naissance aux communautés dites « Columbiners », considérées comme des précurseures de la mouvance actuelle.
Il y a un lien extrêmement fort entre le choix de commettre un attentat terroriste en milieu scolaire et un processus d’humiliation subi à l’école, pouvant rentrer en écho avec un sentiment de ne pas avoir pu exister pour soi-même au sein de la famille, pendant l’enfance. Cette expérience vient vraiment entraîner une blessure narcissique extrêmement forte que l’on cherche à colmater : renverser cette impression de rester toujours invisible en devenant connu, redouté, commenté voire étudié, et ainsi exister dans la postérité.
Dans quelle mesure le phénomène s’est-il accéléré ces dernières années ?
La dimension de contagion sociale est cruciale : dans les 50 jours suivant la tuerie de Columbine, 354 menaces de violences contre des établissements scolaires avaient été signalées en Pennsylvanie, dont près de 56% au cours des 10 premiers jours. En septembre 2025, le directeur du FBI signalait 1.700 enquêtes sur le terrorisme intérieur et une recrudescence de 300% du nombre de dossiers ouverts en un an.
Mais l’explosion est désormais mondiale. Il y a quelques mois, j’aurais pu dire que la menace arrive en France… Aujourd’hui, elle est là. Et on peut redouter ce même phénomène d’imitation après ce qui s’est passé à Aubagne. D’autant qu’entre la première porte d’entrée dans cette mouvance et le passage à l’acte, il ne s’écoule parfois que quelques mois seulement.
Si on ne s’occupe pas de la santé mentale de nos ados, des groupuscules radicaux vont le faire à notre place
Si on ne s’occupe pas de la santé mentale de nos ados, des groupuscules radicaux vont le faire à notre place
Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique
Les pouvoirs publics ont-ils pris la mesure de la gravité de la situation à votre sens ?
Absolument pas… Non seulement il existe une méconnaissance de ces mouvances, mais il y a aussi une politique française qui vise à réparer plutôt qu’à prévenir. On est toujours en train de courir derrière les derniers faits divers, sans véritablement construire une vraie politique globale de prévention (nouvelle fenêtre).
À mon sens, il faut des interventions spécialisées dans les établissements scolaires, dès 11-12 ans, pour travailler sur la question du doute, du consentement, de la puberté… Et expliquer aux élèves que certaines communautés peuvent instrumentaliser la souffrance et l’angoisse normales de l’adolescence pour y mettre du sens, en les menant vers une trajectoire radicale. Si on ne s’occupe pas de la santé mentale de nos ados, des groupuscules radicaux vont le faire à notre place.
La radicalité est un symptôme, une sorte de béquille psychique par rapport à un mal-être que ces jeunes n’arrivent pas à élaborer psychiquement. Il faut moins essayer de leur expliquer en quoi ils se trompent, que de leur demander en quoi cela résonne avec leur propre problématique. Je dis souvent aux adolescents que je rencontre : je me fiche de ce que tu sais, ce qui m’intéresse c’est ce que tu ressens.
Comment les proches peuvent-ils s’y prendre face à un jeune qui serait tenté par cette mouvance ?
Plusieurs signes peuvent alerter, comme l’isolement, le repli sur Internet, refuser de parler à certains amis, commencer à avoir une vision très sombre et fataliste de la société, s’habiller d’une manière différente… En bref, un certain syndrome de rupture et un investissement excessif dans une problématique qui ne semblait pas là avant. Les recherches sur le terrorisme solitaire montrent que, dans près de huit cas sur dix, quelqu’un dans l’entourage avait connaissance de signes de radicalisation avant le passage à l’acte.
Pour les parents, l’enjeu est aussi de ne surtout pas se faire duper par son propre enfant en allant jusqu’à la rupture relationnelle, ce que ces jeunes attendent parfois. Pour la plupart des adolescents qui ne sont pas passés à l’acte, que j’ai pu rencontrer, l’un des éléments qui les retiennent de commettre un attentat est que cela puisse provoquer de la peine à leurs propres parents. S’il n’y a plus de lien avec ces proches, il n’y a plus ce fil qui les relie encore à la société.

