Sur l’avis de recherche du ministère colombien de la Défense, il apparaît coiffé d’une casquette militaire surplombant de larges lunettes fumées. Une récompense de cinq milliards de pesos (plus d’un million d’euros) est promise à quiconque livrera des informations permettant sa neutralisation. Les charges qui pèsent contre Nestor Gregorio Vera Fernandez, alias Ivan Mordisco, sont lourdes : terrorisme, meurtres, recrutement forcé, trafic de drogue. « C’est un trafiquant déguisé en révolutionnaire », dit de lui le président Gustavo Petro. À ses yeux, le guérillero est même la principale menace pour la sécurité du pays.
L’ennemi public numéro un est désormais accusé d’avoir ordonné l’attentat le plus meurtrier de ces deux dernières décennies. Samedi 25 avril, l’explosion d’une bombe sur la route Panaméricaine reliant Cali à Popayan, dans le département du Cauca, a tué 21 civils. L’armée soupçonne l’État-major central (EMC), le groupe armé qu’il dirige, d’avoir mis en place un barrage routier pour attirer les forces de l’ordre et leur tendre une embuscade à l’aide d’explosifs. Dans un communiqué, la guérilla a fait part de sa « profonde douleur » en reconnaissant « une erreur tactique ».
En seulement quatre jours, une trentaine d’actions attribuées à l’EMC ont été recensées dans cette région du sud-ouest du pays. La sénatrice de droite Paloma Valencia, candidate du Centre démocratique à l’élection présidentielle du 31 mai prochain, a également affirmé être la cible d’un projet d’attentat fomenté par le groupe d’Ivan Mordisco.
L’homme le plus recherché du pays a mis ses menaces à exécution. « Nous voulions que le processus électoral de 2026 se déroule avec le moins de traumatismes possible, mais face à l’avancée de camps bellicistes, nous n’avons pas d’autre choix que de prendre position pour défendre les territoires », avait-il prévenu en novembre dernier dans une vidéo. Trois jours plus tôt, des bombardements menés par l’armée colombienne dans le cadre de sa lutte contre le narcotrafic avaient tué 28 guérilleros. Amaigri, fusil en bandoulière et entouré de deux hommes lourdement armés, Ivan Mordisco avait qualifié les frappes de « déclaration de guerre ».
Un « mando medio »
La sienne n’a en réalité jamais vraiment cessé. Voilà plus de trente ans qu’il combat les autorités colombiennes. D’après un document du renseignement militaire cité par le journal El Colombiano, Ivan Mordisco serait né le 8 octobre 1974 dans la municipalité d’El Peñon, au sein d’une fratrie de onze. Il aurait intégré les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) à l’âge de 21 ans. « Il rejoint le Front 39 qui opère dans le sud-est du pays, où il est d’abord chargé de la livraison de la pâte-base de cocaïne, avant d’intégrer progressivement des postes davantage tournés vers le combat », renseigne le chercheur Frédéric Massé, spécialiste de la Colombie.
En août 1998, indique le quotidien El Colombiano, Ivan Mordisco participe à l’attaque de Miraflores, dans le département de Guaviare : 2 000 combattants pénètrent dans la ville, tuent une quinzaine de militaires et policiers, et enlèvent 130 officiers. En novembre de la même année, il est d’une nouvelle opération à Mitu. Bilan : 43 morts, dont onze civils, et 61 policiers kidnappés. L’homme continue de gravir les échelons jusqu’à prendre le commandement du Front 1 de la guérilla communiste. « C’est un cadre intermédiaire », précise Frédéric Massé. Un « mando medio ».
Ivan Mordisco se taille une réputation de tireur d’élite et d’expert en explosifs. Il est décrit comme particulièrement violent et l’un des principaux responsables du recrutement forcé de mineurs. Outre le trafic de cocaïne, il supervise le racket des chefs d’entreprise, des agriculteurs et des habitants des zones rurales, écrit le site spécialisé Insight Crime. Il contrôle également les activités minières illégales. Des affaires juteuses. Au point de faire sécession ? En juin 2016, alors que les pourparlers entre le gouvernement colombien et les Farc entamés quatre ans plus tôt sont sur le point d’aboutir à un accord de paix historique, Mordisco est en tout cas le premier à annoncer qu’il poursuivra la lutte armée. Il cofonde l’État-major central, dont il prend la direction en 2022.
Traqué
Le voici à la tête de plus de 3 000 guérilleros et d’un territoire qui s’étend sur dix départements. Les autres groupes dissidents qui refusent de se rallier sont combattus, leurs chefs ciblés jusqu’à l’étranger. L’EMC reprend la recette des Farc pour s’enrichir : extorsion, orpaillage illégal et surtout trafic de cocaïne, dont il développe la production. Ivan Mordisco se spécialise dans les attaques à la voiture piégée et aux drones explosifs, une technique de combat importée de la guerre en Ukraine.
En 2023, l’État-major central rejoint la table des négociations lancées par le président Gustavo Petro dans le cadre de sa politique de « Paix totale » avec les groupes armés. Mordisco la quitte l’année suivante avec fracas, entraînant la scission de la guérilla. Selon le journal El Tiempo, le chef de l’État donne alors 45 jours aux forces spéciales pour « localiser, capturer et, si nécessaire, abattre Nestor Gregorio Vera Fernandez ».
Rien à faire : deux ans plus tard, le criminel le plus recherché de Colombie court toujours. Les tentatives pour l’éliminer se sont toutes soldées par un échec. La plus récente remonte au 26 mars dernier, lorsque des bombardements contre un campement de l’EMC suivis d’une opération commando ont fait six morts. Parmi eux, Lorena, la compagne d’Ivan Mordisco. Mais du chef guérillero, aucune trace, sinon sa paire de lunettes fumées.
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