- La désinformation est un outil largement utilisé aujourd’hui entre États.
- Ces dernières années, celle touchant le climat s’est accentuée.
- Sous l’impulsion notamment de pays comme les États-Unis ou la Russie qui visent particulièrement l’Europe.
- On vous explique pourquoi.
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Notre planète
Dana, décembre 2024. Des inondations meurtrières frappent le sud et l’est de l’Espagne. Alors que les autorités et les services de secours gèrent cet événement climatique extrême, des informations affirment que plusieurs milliers de personnes sont portées disparues ou communiquent un faux numéro d’urgence.
Des informations fausses – le bilan réel des inondations est de 225 morts et trois disparus – qui connaissent toutefois un écho non négligeable au sein de la population et entretiennent la confusion et la colère à l’égard du gouvernement et des autorités publiques.
Derrière certaines de ces campagnes de désinformation, la marque de la Russie (nouvelle fenêtre) via des médias comme Pravda ou Russia Today, tous deux très proches du Kremlin.
Un exemple parmi tant d’autres. Car ces dernières années, l’Europe est devenue une des cibles privilégiées de ce que l’on appelle la désinformation climatique. Et Moscou n’est pas la seule à se servir de cette arme redoutable. Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump (nouvelle fenêtre), les tentatives d’ingérence de la part de Washington sont aussi en hausse contre le Vieux Continent.
C’est ce qui ressort du rapport publié par l’observatoire Défense & Climat (nouvelle fenêtre), mardi 19 mai, qui a analysé les mécanismes à l’œuvre dans la désinformation climatique en se concentrant sur les États-Unis et la Russie. Pourquoi ces deux pays ? Parce qu’ils ciblent l’Europe de manière prépondérante autour de trois thèmes principaux : les politiques énergétiques et stratégiques, les sciences climatiques et les événements climatiques extrêmes.
Plus de 160 attaques en cinq ans
Les chercheurs ont ainsi identifié des dizaines de cas de désinformation climatique en provenance de ces deux États et visant l’Europe : 41 pour le premier et 120 pour le second, entre janvier 2021 et mars 2026.
Pour les États-Unis, dans 76% des cas, la désinformation se répand via des canaux liés à l’État comme les médias Fox News ou Daily Wire. Mais les autorités elles-mêmes peuvent diffuser de fausses informations. Dans 24% des cas, elles proviennent de canaux directs comme le site de la Maison-Blanche.
Un phénomène particulièrement visible depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025, climatosceptique assumé (nouvelle fenêtre), qui qualifie régulièrement le changement climatique de « canular »
.
La désinformation russe, elle, est majoritairement dissimulée (52%) et provient principalement de canaux alignés sur l’État (40%) comme Portal Kombat. Les fausses informations sont également diffusées via des médias comme Russia Today ou des sites d’ambassades russes.

Avec deux enjeux pour ces pays : stratégique et idéologique.
La dépendance aux énergies fossiles
Pour la Russie comme pour les États-Unis, le premier but de cette désinformation climatique est très concret : l’enjeu autour du gaz et du pétrole. « Ce sont deux États avec une dépendance très marquée aux énergies fossiles et on voit qu’ils ciblent beaucoup les politiques européennes
comme le Pacte vert
ou les énergies renouvelables,
analyse Mathilde Jourde, co-directrice de l’Observatoire Défense et Climat et responsable du programme Climat, environnement et sécurité de l’Iris. Il y a un intérêt à faire en sorte que l’Union européenne garde sa dépendance aux énergies fossiles, c’est une forme de vassalisation qu’on peut comprendre à travers ces enjeux énergétiques. »
Une donnée qui se voit dans les chiffres. Pour les États-Unis, la principale cible sont les institutions européennes : sur les 41 cas observés, 71% se concentrent sur les politiques énergétiques et climatiques de l’UE alors qu’en 2025, les États-Unis ont exporté 58% de leur gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Europe.
Parmi les attaques en règle menées contre l’Europe, en 2024, l’ambassadeur des USA auprès de l’UE, Andrew Pulzner, a par exemple qualifié publiquement la directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité de « suicide économique »
pour le Vieux Continent.
Même tendance du côté de Moscou avec 89% des 120 cas de désinformation documentés qui ciblent les institutions de l’UE, contre 7% contre les sciences du climat et 4% pour les événements climatiques extrêmes. L’enjeu est grand pour le Kremlin pour maintenir une dépendance mondiale aux énergies fossiles : en 2025, le gaz et le pétrole représentaient 23% de ses recettes.
L’arme idéologique
L’autre but de cette désinformation climatique est idéologique. Et là, les intérêts russes et américains divergent. « Pour les États-Unis, l’enjeu est de défendre l’idéologie de Donald Trump »
, pointe Mathilde Jourde qui souligne une « hausse de la désinformation climatique par tous les canaux officiels ». « Le retour de Donald Trump avec cette deuxième administration l’a légitimée dans le pays »,
assure la chercheuse.
Côté russe, le but est « différent des États-Unis et son discours MAGA très construit autour de la remise en cause du changement climatique
, pointe Julien Nocetti, conseiller aux affaires numériques, cyber et technologiques au Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS). Pour Moscou, le climat est davantage utilisé de façon opportuniste. Il s’agit de jouer sur les divisions et les vulnérabilités européennes. »
Dans quel but ? « Les objectifs de la désinformation climatique sont à la fois une fin en soi – notamment freiner la transition écologique et énergétique – mais aussi un moyen, visant à déstabiliser des États européens dans
le contexte des tensions avec la Russie
«
, pointe le rapport qui mentionne la « stratégie du chaos » de Moscou destinée à fracturer les démocraties européennes.
Par exemple, un récit mettant en avant des flux migratoires plus importants des pays du Maghreb vers l’Europe en raison du changement climatique permet d’évoquer une « potentielle déstabilisation sociale, une crise politique »
que l’on peut, pour la Russie, « relier à ses discours sur la décadence de l’Europe »,
analyse Julien Nocetti.
Quelles conséquences ?
Si la désinformation climatique alerte autant en Europe, c’est aussi parce que dans ce domaine, elle est particulièrement ciblée. « Ces attaques des États-Unis et de la Russie, ça veut aussi dire quelque chose : les politiques climatiques et énergétiques européennes marchent. Elles ont un impact et elles inquiètent, sinon Donald Trump ne se poserait pas la question de les attaquer ou non,
pointe Mathilde Jourde. Il faut donc les protéger, pour permettre à l’UE d’être plus autonome et plus indépendante énergétiquement parlant ».
Pour cela, la Commission européenne a lancé, en janvier 2026, la campagne ClimateFactMatter pour renforcer l’information fiable sur les questions climatiques alors que près d’un Européen sur deux déclare rencontrer des difficultés à distinguer les informations fiables des contenus trompeurs sur ce sujet.
L’UE s’est aussi dotée du Digital Services Act (DSA) (nouvelle fenêtre) qui ne mentionne toutefois pas spécifiquement la désinformation climatique. Une donnée que déplorent les auteurs de l’étude, qui estiment qu’elle est « trop peu prise en compte dans les dispositifs de lutte plus large d’intégrité et de manipulation de l’information »
.
D’autant que la désinformation climatique fait peser des risques réels sur les populations européennes : elle alimente la crise de l’information fiable et amplifie l’impréparation et l’absence de sensibilisation des populations dans la lutte contre la crise actuelle.
Une inaction qui pourrait coûter cher. Selon un rapport de la Cour des comptes publié en 2025, en France, un scénario de statu quo des politiques menées face au dérèglement climatique « entraînerait une perte de 11,4 points de PIB à l’horizon 2050 ».











