samedi, mai 23

C’est l’histoire d’ »une perte de repères en Europe », d’un « point d’ancrage ». « Quand j’ai perdu mon père en 2019, je me suis rendu compte qu’il faisait le pont entre la Belgique et l’Algérie », raconte Safia Kessas. Peu avant la mort de Tayeb, la documentariste belgo-algérienne cherche à remonter le fil de son histoire, de l’exil. Une façon de reconstituer une histoire familiale parcellaire afin de mieux la sauvegarder. Elle découvre alors une tragédie longtemps restée silencieuse : le massacre par l’armée française de 75 personnes dans trois villages kabyles, le 23 mai 1956.

Parmi les victimes, la sœur aînée de Tayeb, Safia, dont elle porte le prénom. « Trois balles dans le dos, les mains levées », lui raconte-t-il, sans donner plus de détails. Lui était en Belgique. La terre d’exil choisie en 1945 après avoir assisté aux massacres du 8 mai 1945 à Guelma [10 à 30 000 Algériens tués, selon les historiens, à Sétif, Guelma et Kherrata, NDLR].

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Safia Kessas ignore tout de cette tante. Après la disparition de son père, elle décide de chercher « la vérité » sur cette parente parmi la communauté kabyle en Belgique, en France mais aussi en Algérie. Mais aussi auprès d’anciens soldats. Une enquête de longue haleine menée avec l’historien Fabrice Riceputi, d’abord publiée sur le site Mediapart, puis dans ce livre « Un massacre en Kabylie, Algérie 1956 » (Editions La Découverte, mai 2026).

Aït Soula, Tazrouts et Agouni, villages traumatisés en Kabylie

Tous les témoignages convergent vers cette date du 23 mai 1956. Les villages d’Aït Soula, Tazrouts et Agouni, dans la vallée de la Soummam, en petite Kabylie.

Vers 4 heures du matin, les habitants sont réveillés en sursaut par des tirs nourris. En continu. Pendant plusieurs heures, les familles se cachent chez elles. Puis, l’armée française rassemble 150 à 200 hommes dans le cimetière d’Agouni. Les cartes d’identité des indigènes sont vérifiées. Appelés les uns après les autres, ils sont triés. Ceux qui ne sont pas sur « le document » de l’officier sont exécutés sur le champ, d’autres un peu plus loin. Jusqu’à 16h30. Soixante-quinze personnes sont assassinées ce jour-là. Des pères, des frères, des fils, des époux. Des familles entières sont décimées. Les survivants traumatisés.

« Cette opération d’une extrême violence, c’est ce que l’armée française appelle à l’époque la pacification [le mot guerre n’est employé qu’en 1999 NDLR], explique Fabrice Riceputi. L’insurrection algérienne a commencé et le Front de Libération national (FLN) [mouvement pour l’indépendance de l’Algérie né en 1954, NDLR] est considérablement monté militairement en puissance, particulièrement en Kabylie. »

Actions de sabotage de routes, de ponts, de poteaux télégraphiques… L’administration coloniale semble perdre le contrôle de cette région montagneuse pourvoyeuse de quantité de dirigeants, militants et combattants pour le FLN. Les fellagha [combattants] sont dans le massif de l’Akfadou, une immense forêt devenue un sanctuaire du mouvement indépendantiste. L’armée soupçonne les villageois de soutenir les maquisards en leur pourvoyant nourriture et assistance.

« La guerre contre-insurrectionnelle, apprise en Indochine, est appliquée par l’armée française, poursuit Fabrice Riceputi. Il faut arracher la population à l’emprise des rebelles par tous les moyens. Ce soir-là, c’est un épisode particulier qui mobilise des centaines d’hommes, un avion, des gardes mobiles. Et on arrive avec une liste de familles dont des membres sont dans le maquis, ou simplement supporters du FLN. »

Un récit totalement dissonant avec la version française. Les archives militaires évoquent un simple « accrochage avec les rebelles ». Un ancien chasseur alpin caserné à quelques encablures des villages accepte de rencontrer les auteurs pour évoquer une affaire « étouffée ». L’appelé affirme ne pas y avoir participé mais avoir entendu des témoignages. Il évoque les tirailleurs sénégalais qui se seraient « vengés » de la mort d’un des leurs. « C’est un grand classique de dire que ‘ce sont les Sénégalais, ils étaient furieux, on ne pouvait pas les arrêter’, rappelle Fabrice Riceputi. En réalité, s’ils ont fait preuve d’une extrême violence, c’était sous le commandement français. »

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Des femmes victimes de violences sexuelles

Au gré des rencontres en Kabylie, l’enquête prend une tout autre dimension. Safia Kessas et Fabrice Riceputi découvrent que les femmes n’ont pas été épargnées par les soldats. Lors de la visite de la mosquée d’Ait Soula, ils apprennent l’existence d’un « crime de déshonneur ». Alors que les hommes des trois villages ciblés cette nuit-là étaient exécutés, environ 200 femmes étaient rassemblées dans ce lieu sacré. « Ils ont rassemblé nos femmes, les ont dénudées et prises en photo ! », leur confie ainsi Ghani Haddak à Tazrouts dont la mère est un témoin direct des massacres.

Déshabillées de force, sans doute photographiées, parfois violées. Comment recueillir les témoignages de ces violences sexuelles et sexistes ensevelies sous un sentiment de honte ?

« Btitra, 90 ans, nous a confirmé qu’elle avait été obligée de se dénuder devant « un char bazooka (sic) » et que des femmes d’Agouni avaient été violées, raconte Safia Kessas. Certaines l’ont porté silencieusement jusqu’à leur mort, et au moins une femme, enceinte, a mis fin à ses jours quatre mois après. » Impossible d’avoir le nombre de victimes ou de connaître leur identité. « C’est la guerre, on ne pose pas de questions, il faut accepter, oublier, la vie continue, la lutte », leur confie la nonagénaire.

Le dénudement de force ou encore les viols ont été documentés par les historiens français comme Claire Mauss-Copeaux. D’anciens appelés lui ont raconté des viols collectifs. « L’originalité de cette enquête c’est que nous avons pu documenter ces violences faites aux femmes, souligne Fabrice Riceputi. Ce dénudement collectif a peut-être été filmé ou photographié. Cela faisait partie de la pacification : briser à tout prix la résistance des populations paysannes. »

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Briser les hommes à travers les femmes. Une histoire se répète dans les conflits. Inlassablement. Sans que leur sacrifice soit toujours pris en compte.

« Ces paysannes n’ont pas pris les armes comme les hommes, souligne Safia Kessas. Pourtant, elles ont été des héroïnes. Malgré le continuum de la violence coloniale, elles ont maintenu le tissu social dans les milieux ruraux en prenant sur elles et en silence. Ma démarche est aussi contre l’oubli de ces femmes. »

Déplacements forcés et camps de regroupements 

Après le 26 mai 1956, les rescapés sont d’abord rationnés, privés de tout. Un an plus tard, leurs maisons sont détruites, la zone devient progressivement « interdite » et les villageois déportés dans « des camps de regroupement » [à partir de 1957, l’armée déplace de force les populations rurales, NDLR].

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« Il fallait continuer à vivre avec ses traumas pendant la guerre, à survivre, puis entrer dans une forme de normalité après cette période horrible, poursuit Safia Kessas. Aujourd’hui, cette population ne veut pas être définie que par cela. Il y a une fierté d’avoir continué, d’avoir recommencé une vie. Quelque chose de très fort lie cette communauté. »

Chaque année des commémorations sont organisées dans les trois villages, les monuments aux morts sont décorés, les cimetières entretenus. Personne ne veut, ne peut oublier. « Tous les témoins sont heureux que cette mémoire orale soit transmise. Désormais, cette histoire est écrite noir sur blanc. Elle est publique et va être transmise, insiste la documentariste. Ce n’est pas une démarche personnelle ou émotionnelle. Quand j’ai entendu parler de ce massacre, je ne pouvais plus détourner les yeux.  C’est un travail de fond, une enquête vérifiée au cordeau. Tout est documenté, ça a pris du temps. Ce n’est pas une démarche politique, une volonté d’accablement, d’amertume ou de revanche. Les rescapés et leurs descendants ne veulent pas que l’on oublie ».

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