Le 17 juin 2022, Laëtitia pousse la porte d’un commissariat des Alpes-de-Haute-Provence. Elle dénonce sept années de violences qu’elle a subies de la part de son compagnon, Guillaume. Elle a notamment été victime de violences physiques, psychologiques et sexuelles répétées. Allant même jusqu’à la contraindre de se prostituer avec des dizaines d’hommes.
Guillaume B. est jugé du 18 au 22 mai 2026 à Digne-les-Bains pour « proxénétisme aggravé », « viols aggravés » et « actes de torture et de barbarie ». Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Dans son expertise psychiatrique, un médecin le décrit comme un homme présentant un détachement affectif, une absence de remords et de culpabilité, ainsi qu’une tendance à considérer l’autre « comme un objet essentiellement sexuel ». L’expert conclut à un déséquilibre psychique de type pervers narcissique et à une dangerosité. Alors qu’un huis clos pouvait être accordé, Laëtitia a choisi de ne pas le demander. Elle souhaite que son témoignage puisse aider d’autres victimes à dénoncer des faits similaires. Dans ce nouvel épisode d’Affaire Suivante, Maître Philippe-Henry Honegger, avocat de Laëtitia, revient sur cette affaire sordide.
Est-ce que les enregistrements que Laëtitia a pu fournir aux enquêteurs ont été déterminants dans l’instruction? Est-ce qu’elle les avait rassemblés et conservés dans l’éventualité de porter plainte un jour?
On a la vie d’un couple, comme tous les couples d’un point de vue informatique, c’est-à-dire des échanges quotidiens de SMS sur différentes plateformes, sur WhatsApp. On a parfois des photos qui sont prises, parfois des vidéos qui viennent narrer le quotidien, presque minute par minute, de ce que vivait ce couple. La particularité ici, c’est que ce que vivait Laëtitia, c’est ce que vous avez appelé un calvaire, un enfer, une horreur. Et donc, on a en grande partie le récit de cela. Parce que tout a été conservé le jour où elle a décidé de déposer plainte. Elle a ainsi pu verser aux policiers les éléments qu’elle avait en sa possession.
Il s’agit donc de documents précieux pour les enquêteurs de police?
C’est extrêmement précieux parce que cela permet d’avoir tout un tas d’éléments qui viennent confirmer, étayer ce qu’elle a pu raconter et parfois même compléter. Parce que sur certains aspects, quand on vit ce genre de choses, c’est tellement horrible que le cerveau, pour vous protéger, oublie certaines choses ou vous les dissimule à vous-même. Et donc, à la lecture de ces éléments, il y a un ensemble de choses dont elle ne voulait peut-être pas se souvenir et qui sont ressorties. Et il y a aussi beaucoup de choses que vous n’avez pas racontées. Je vous en remercie parce qu’il y a une certaine pudeur par rapport à ces faits dont on ne parle pas et qui vont bien au-delà de ce qu’on peut imaginer en termes d’horreur.
Comment est-ce qu’il s’y prenait, quel était son mode d’emploi?
Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce qui ressort notamment des expertises, c’est qu’on a un homme qui structure sa vie autour de ce qui, cliniquement, est appelé une perversion, une forme de plaisir qu’il tire de la souffrance des autres. Il a mis en place avec Laëtitia, dès le premier jour, un plan, une stratégie, dont le but était de l’enfermer dans une prison mentale, psychologique, à partir de laquelle il pouvait disposer d’elle comme il le voulait, de la manière dont il le voulait, et disposer de son corps.
En matière de prostitution, comme pour le reste, elle se retrouve dans une situation psychologique telle qu’il décide de tout à chaque instant. Il décide quand elle sort, quand elle s’habille, quand elle va aux toilettes, ce qu’elle mange, ce qu’elle boit, quand et où elle a le droit de le faire, avec qui elle parle. Il décide de tout.
Et comme elle est enfermée dans cette prison psychologique, un jour, il suggère puis lui impose la prostitution, au départ sous un prétexte ridicule: l’idée de payer d’éventuelles dettes qu’elle aurait, mais qui sont en réalité liées au mode de vie qu’il lui impose. Elle accepte, mais comme on accepte quelque chose quand on n’a pas le choix. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que cette relation est marquée quotidiennement par des violences extrêmement graves, des menaces de mort, des menaces sur les enfants, sur leur relation. En réalité, on n’accepte pas: on se soumet, on cède à la pression, à la contrainte et aux violences. Elle accepte donc au départ dans ces conditions-là. Et très rapidement, comme il l’a fait à chaque fois, cela commence par quelque chose de petit.
Qu’est-ce qu’a révélé l’expertise psychiatrique de Laëtitia après toutes ces années de violence?
Évidemment, ce qu’on appelle un syndrome post-traumatique. Quand vous avez vécu un traumatisme tellement grave, qu’il soit physique ou psychologique, vous développez ensuite un état de stress permanent dans lequel vous revivez de manière extrêmement forte le traumatisme initial. Puis vous avez un rapport au monde totalement déformé par ce traumatisme. Dans son cas, c’est un traumatisme physique avec des conséquences physiologiques d’une extrême gravité. Je ne rentrerai pas dans les détails. Mais sa vie ne sera plus jamais la même.
Est-ce que ce sont des séquelles physiques qu’elle gardera à vie?
Il y a aujourd’hui des infirmités permanentes. Jusqu’à la fin de sa vie, elle aura des séquelles très graves de ce qu’elle a pu subir. Et puis il y a les séquelles psychologiques, qui sont parfois liées aux conséquences physiques. Quand on a été tellement frappé par un traumatisme psychologique, cela peut aussi avoir des conséquences physiologiques. Elle a été détruite pendant huit ans par un homme dans son intimité, dans sa féminité, dans le simple fait d’être un être humain. C’est donc un travail de reconstruction permanent, une lutte quotidienne pour vivre avec les répercussions de ce traumatisme.
À quoi ressemble la vie de Laëtitia aujourd’hui? Et comment va-t-elle à l’approche de ce procès?
Laëtitia est vraiment une survivante, au sens propre du terme. Aujourd’hui, elle est déterminée à aller jusqu’au bout. Son combat, c’est de faire reconnaître sa qualité de victime, de pouvoir dire ce qu’elle a subi et que celui qui lui a fait subir cela puisse être condamné.
Et puis elle a une détermination extrêmement forte. C’est aussi pour cela qu’elle veut que le procès soit public: pour montrer que la honte et la peur doivent changer de camp. Elle a envie, comme elle a pu être inspirée par l’histoire de Madame Pelicot, de dire ces choses-là publiquement et que, si d’autres femmes vivent la même chose, elles puissent avoir le même courage qu’elle pour dénoncer les faits, aller en justice et se dire qu’il est possible de s’en sortir.
Elle a surtout cet immense courage de vouloir montrer à cet homme qu’il n’a pas gagné, qu’il a essayé pendant huit ans de la réduire au silence et qu’à la fin, c’est elle qui l’emportera, qu’elle parlera jusqu’au bout. Cette force qui l’habite est extrêmement impressionnante.
L’histoire de Gisèle Pelicot fait écho à celle de Laëtitia. Comment cette affaire a-t-elle fait l’effet d’un déclic pour libérer sa parole?
Elle a déposé plainte avant que l’affaire Gisèle Pelicot ne devienne médiatique, donc elle n’en avait pas forcément connaissance. Mais sa volonté que le procès soit public vient aussi de cela et d’un mouvement plus général. Je défends beaucoup de victimes de ce genre de faits et il y a effectivement un mouvement général qui consiste à dire: on veut que cela soit public parce que, encore une fois, la peur doit changer de camp. Mais aussi pour que le grand public puisse avoir connaissance de ce qui se passe dans cette intimité-là et mieux comprendre des mécanismes psychologiques d’emprise, de contrainte et de violence qui ne sont pas forcément évidents.
Dans cette affaire, nous avons parfois été confrontés à des commentaires de personnes qui demandent « Comment cela se fait-il que pendant huit ans elle ne soit pas partie? ». Je réponds de manière très simple: la question n’est pas de savoir si elle avait la possibilité de partir ou non. La question, c’est quels sont les mécanismes qui l’ont empêchée de partir? Et la réalité, ce qui sera d’ailleurs intéressant dans ce procès, c’est qu’on va comprendre comment un homme a réussi à mettre en place tout un système qui l’empêchait effectivement de partir. La porte est peut-être ouverte, mais la prison mentale, elle, reste totalement verrouillée.
Qu’est-ce que votre cliente espère de ce procès? Faut-il attendre quelque chose de la parole de l’accusé?
Il y a un espoir possible: qu’elle puisse s’exprimer, verbaliser, être entendue par un jury populaire et qu’une décision de condamnation soit prononcée. Et cela va arriver. C’est très important. Est-ce qu’on attend autre chose? Est-ce que cet homme aura la décence, à un moment donné, de reconnaître les faits et éventuellement de présenter une forme d’excuse? Je n’y crois pas. Et très honnêtement, ce n’est pas ce qu’on attend. Les miracles existent parfois, mais ce n’est pas du tout l’enjeu. L’enjeu du procès, c’est vraiment qu’on voie ce qu’elle a vécu, qu’il soit condamné. Et je crois aussi qu’on comprenne qui est cet homme.
On va être face à une personnalité très singulière. Personnellement, je n’avais jamais été confronté à ce type de personnalité avec un tel degré de gravité. Ce sera aussi l’occasion, pour le grand public peut-être pour la première fois, de voir concrètement ce que ce genre de personnalité signifie réellement.
Article original publié sur BFMTV.com











