jeudi, avril 16

Historien et militant des droits humains, le Franco-Marocain Maâti Monjib est confronté à une longue procédure judiciaire à l’issue incertaine. Depuis 2020, il ne peut quitter le Maroc. Le 30 mars 2026, la police aux frontières de l’aéroport de Rabat-Salé l’a empêché d’embarquer, malgré la présentation d’une convocation universitaire officielle.

Ce spécialiste reconnu de l’histoire du Maroc devait donner une série de conférences à l’université Panthéon-Sorbonne 1 à Paris à l’invitation de son confrère français Pierre Vermeren, spécialiste du royaume chérifien.

Les restrictions ne se limitent pas à cette interdiction de voyager, s’étendant à divers aspects de sa vie professionnelle et personnelle. En avril 2019, il a été suspendu de ses fonctions universitaires à Rabat, privé de son salaire, et son compte bancaire a été gelé. Une décision de confiscation de ses biens a été prise, mais n’a pas encore été mise en œuvre.

De nombreux militants des droits humains décrivent cette situation comme une « mort sociale » car l »historien se retrouve isolé matériellement et professionnellement. Sa situation ressemble à une « prison ouverte », selon ses propres termes, dans laquelle les obstacles administratifs se multiplient et les moyens de subsistance se raréfient.

« La pression sur moi a commencé sous le règne du roi  Hassan II »

« Cela a a commencé il y a des décennies, sous le règne du défunt roi Hassan II, en raison de mon activisme au sein de l’Union nationale des étudiants du Maroc », raconte Maâti Monjib au téléphone.

À l’époque, le jeune homme travaille sur une thèse intitulée « La monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir ». Publié aux éditions l’Harmattan en 1992, il est arrêté une première fois en 1995.

« J’ai été libéré suite à une campagne médiatique et de défense des droits humains rapidement lancée, notamment par l’Association marocaine des droits de l’Homme et l’Organisation marocaine des droits de l’homme. J’ai également bénéficié d’un soutien important et efficace de la part de certains journaux, en particulier Al-Ittihad Al-Ishtiraki et Al-Alam. »

Après cet épisode, le jeune doctorant s’exile au Sénégal où il enseigne à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis pendant plusieurs années. « Il y a une quinzaine d’années, une campagne de diffamation a été lancée contre moi, notamment pendant ce qu’on a appelé le Printemps arabe, raconte-t-il. Les accusations se résumaient à des abus de confiance, de la trahison envers la nation et des agressions sexuelles ». Des charges que l’historien a toujours rejetées et qui ont visé, selon lui, d’autres journalistes et intellectuels.

Il fait ensuite l’objet d’un mandat d’arrêt international, mais continue de se rendre au Maroc, sans être inquiété. « Par la suite, j’ai protesté et publié des déclarations, expliquant la surveillance étroite dont j’étais victime dans la rue, la diffamation et la publication de ce qui était présenté comme des photos intimes. Je pense avoir été trop dur, et des personnalités influentes du régime, que j’avais vivement critiquées, se sont senties visées. Il est possible qu’elles n’aient pas été personnellement à l’origine de cette campagne. Une enquête officielle a été ouverte contre moi et quatre de mes amis, dont Hicham Mansouri, pour atteinte à la sûreté de l’État », explique l’universitaire, âgé de 64 ans.

En août 2015, il est finalement interpellé à son retour de vacances à l’aéroport de Casablanca. Avec six autres militants, il fait alors l’objet de poursuites dans le cadre d’un procès pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’État » par « propagande » de nature à ébranler « la fidélité que les citoyens doivent à l’État et aux institutions du peuple marocain » et « escroquerie ».

En 2021, il est finalement condamné à un an de prison pour « atteinte à la sûreté de l’État et fraude » en lien avec sa gestion d’un centre de formation au journalisme d’investigation. Il est libéré au bout de trois mois, après une grève de la faim de 20 jours, sous la pression d’organisations de défense des droits humains, notamment Amnesty International. Parallèlement, une seconde enquête est ouverte pour blanchiment d’argent. Elle est toujours en cours et non résolue, ce qui, selon sa défense, explique le maintien des restrictions qui lui sont imposées, notamment l’interdiction de voyager.

Malgré la grâce royale qui lui a été accordée en 2024 par le roi Mohammed VI, sa situation ne s’est guère améliorée. Ses droits civiques n’ont pas été rétablis, ses comptes bancaires restent gelés et il n’a pas été autorisé à reprendre son travail. Il vit toujours avec les mêmes restrictions.

« Ma vie est un fardeau »

« Je n’ai plus de vie. C’est devenu un fardeau, notamment à cause de la diffamation et de la surveillance »

Selon plusieurs organisations de défense des droits humains, sa situation est principalement liée à son militantisme et à ses écrits portant sur la structure du pouvoir au Maroc. Pour l’avocate au barreau de Casablanca Maryam Jamal Al-Idrissi, les accusations portées contre Monjib « relèvent du pouvoir discrétionnaire du ministère public, dans le cadre légal. Malgré les décisions prises par ce dernier, elles demeurent de simples accusations qui ne remettent pas en cause la présomption d’innocence, principe universel et constitutionnel, pilier fondamental des conditions et garanties d’un procès équitable ».

Maître Jamal Al-Idrissi refuse d’affirmer que « le procès de Monjib ne respecte pas le principe de la nécessité de juger dans un délai raisonnable ». Selon elle, il s’agit d’une « exagération illogique, notamment du point de vue des opinions politiques qui cherchent à saper l’indépendance de la justice au Maroc ». À cet égard, elle souligne que « la justice française est parmi les autorités les plus souvent qualifiées de lentes ». Dans des arrêts clairs et définitifs, la Cour européenne des droits de l’Homme a estimé qu’elle ne respectait pas le principe établissant la nécessité de juger dans un délai raisonnable. « Je suis donc surprise de cette focalisation sur les affaires marocaines, étant donné que la justice marocaine est réputée pour sa diligence dans le traitement des affaires en cours », explique-t-elle.

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La France, Sansal et Monjib

Alors que Paris a apporté un soutien indéfectible à l’écrivain Boualem Sansal durant son incarcération en Algérie, l’Élysée garde le silence sur l’affaire Maâti Monjib, Français depuis 1991. Cette différence a été pointée du doigt par le journaliste Edwy Plenel, fondateur du site Mediapart, qui s’est interrogé sur les raisons de ce traitement différencié réservé à deux citoyens français possédant la double nationalité.

Des intellectuels et des militants des droits humains, dont Abdellatif Laâbi et Abdelrahim Afarki, ont également estimé dans une tribune commune qu’ils y avaient « deux poids, deux mesures ».

« Alors que l’Élysée s’est mobilisé pour libérer Boualem Sansal en Algérie, la France reste silencieuse face à la persécution persistante de l’historien franco-marocain Maâti Monjib. Ce double standard se manifeste également dans le consensus presque unanime des partis politiques français », ont-ils écrit.

Pour eux, Boualem Samsal a bénéficié « d’une mobilisation diplomatique exceptionnelle : déclarations présidentielles, résolution du Parlement européen, pétitions d’intellectuels internationaux, médiation interétatique », alors qu’à l’inverse, « aucune initiative diplomatique française notable » n’a accompagné Maâti Monjib. « Le Quai d’Orsay se contente d’indiquer qu’il ‘suit le dossier' », note le communiqué.

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Pour ces intellectuels, la différence de traitement réside dans des considérations géopolitiques. « Face à Alger, la confrontation diplomatique est devenue structurelle : mémoire coloniale, tensions politiques, dossiers migratoires. Défendre Boualem Sansal permettait à la France d’afficher une posture morale à faible coût stratégique », estiment-ils. « Face à Rabat, en revanche, la relation est jugée ‘stratégique’ : coopération sécuritaire, investissements, politique migratoire, réseaux politico-économiques imbriqués. Défendre publiquement un intellectuel critique marocain serait perçu comme un risque diplomatique excessif ».

« La diplomatie française n’a pas seulement choisi ses combats. Elle a choisi ses silences. Et ce silence n’est pas une neutralité. C’est une complicité », conclut le communiqué.

Les avocats de Maâti Monjib vont « déposer des plaintes auprès des organes compétents des Nations Unies à Genève et à New York ».

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