RFI : La France n’avait pas déjà plus d’ambassadeur au Burkina Faso. Ses forces avaient quitté le pays et la coopération militaire était interrompue. Cette rupture diplomatique change-t-elle réellement le rapport de force ? Ou ne fait-elle qu’officialiser une rupture déjà consommée ?
Frédéric Lejeal : Je rejoins ce que vous dites. La rupture est consommée depuis longtemps. C’est vrai que la fin des relations diplomatiques, qui ont été notifiées vendredi par la voix du porte-parole du gouvernement, marque la logique d’un très long délitement, qui s’est manifesté par le renversement de plusieurs diplomates, mais aussi la censure de plusieurs médias, dont RFI et France 24. Sur fond de revendications antioccidentales assumées, il y a des accusations régulièrement portées contre la France depuis le départ de la force Barkhane.
D’ailleurs, les Français ne sont pas partis, ils ont été chassés. Le point de départ de cette défiance du Burkina Faso envers la France, pour moi, c’est le remerciement de la force Barkhane, que les autorités burkinabè ont jugée incapable de venir à bout de la menace terroriste dans le pays. Une menace qui est, malgré ce départ, toujours très préoccupante.
La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est surtout l’intervention du général Christophe Gomart devant le Parlement européen il y a quelques jours. C’est un eurodéputé qui a défendu une résolution contre le contexte de privation de liberté au Burkina Faso et, selon lui, contre les faibles résultats obtenus par les autorités burkinabè dans la lutte antiterroriste.
Cette déclaration a soulevé l’ire d’Ibrahim Traoré et de toutes les autorités burkinabè. D’ailleurs, l’ambassadeur de l’Union européenne à Ouagadougou a été convoqué quelques jours plus tard. Comme vous le dites, le fait d’entériner la rupture diplomatique suit une logique que l’on pressentait depuis assez longtemps.
Mais cette rupture risque-t-elle d’accélérer la recomposition des équilibres géopolitiques au Sahel, notamment au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ou au contraire d’isoler davantage le Burkina Faso sur la scène internationale ?
Il y a une recomposition géopolitique évidente entre les trois États de l’Alliance du Sahel, Burkina Faso, Niger et Mali, qui sont d’ailleurs très solidaires les uns vis-à-vis des autres. Le Burkina réagit aussi à ce que disent les autorités nigériennes d’une prétendue implication de la France contre les intérêts nigériens. C’est une sorte de discours, de narratif qu’on entend dans ces trois pays – un diplomate vient aussi d’être condamné au Mali, etc.
Il y a une vraie recomposition sur une logorrhée antioccidentale. Ibrahim Traoré s’inscrit dans une révolution populaire qui se revendique de la période des années 80 du Sankarisme. Sauf que Thomas Sankara n’avait pas rompu définitivement les liens avec la France, bien au contraire – il voulait une modification de la relation, mais le contexte, sécuritaire, n’était évidemment pas du tout le même.
Aujourd’hui, on voit que ce bloc de trois pays se rapproche de la Russie, et il y a une alliance avec une espèce de Sud global – y compris avec des pays comme la Corée du Nord, d’ailleurs – qui est en train de se forger au détriment d’alliances plus occidentales.
Le Burkina Faso a justifié cette décision par des accusations de néocolonialisme et le soutien à des réseaux subversifs. Faut-il y voir une stratégie de politique intérieure destinée à renforcer la légitimité du régime, ou le signe d’un basculement géopolitique durable vers la Russie, la Turquie et l’Iran ?
On voit très bien que les trois pays de l’Alliance des États du Sahel sont extrêmement fragilisés, avec des attaques, notamment au Niger – encore récemment, il y a eu une deuxième attaque sur l’aéroport de Niamey. Il y a un aussi blocus sur Bamako… Donc, nous avons affaire à des autorités qui sont de plus en plus fébriles sur le terrain sécuritaire.
Les menaces jihadistes sont persistantes. Au Burkina Faso, les deux principaux groupes armés que sont le Jnim et l’État islamique au Sahel n’arrêtent pas de harceler les forces de sécurité, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), ces civils qui sont enrôlés pour défendre le Burkina Faso et leur village.
Et pour maintenir la cohésion du peuple burkinabé et l’adhésion de la population, il est bien évident que les autorités ont impérativement besoin de montrer qu’elles font face à de prétendus complots, qu’elles réagissent et qu’elles ne restent pas sans solution.
Pour moi, ces décisions sont assez illusoires, car, au Burkina Faso, le contrôle territorial – même si les autorités revendiquent des avancées – est quand même extrêmement fragmenté, avec un État burkinabé qui ne contrôle plus certaines régions, notamment dans l’est et au nord.
La situation humanitaire s’aggrave avec des millions de personnes qui sont affectées, qui se déplacent à l’intérieur du pays et qui, de plus, ont des difficultés d’accès à l’aide humanitaire. Donc, face à cette situation, Ibrahim Traoré doit afficher une certaine cohérence dans l’action et notamment contre la France, qui, depuis le début, est accusée non seulement d’avoir échoué dans la lutte antiterroriste, mais aussi d’avoir armé et de s’appuyer sur les terroristes justement pour essayer d’inquiéter la junte au pouvoir – et ça, c’est un argument qui est évidemment farouchement contredit par les autorités françaises !
Quelle pourrait être la conséquence concrète de cette rupture pour les populations, les entreprises et les intérêts français au Burkina ?
À ma connaissance, les entreprises françaises ne sont pas officiellement inquiétées et même les Français. D’ailleurs, c’est dit dans le communiqué. Les Français peuvent toujours aller au Burkina Faso, les entreprises peuvent toujours prospecter ou réaliser leurs activités, mais dans l’intérêt de la « révolution ». Bon, c’est aux acteurs économiques de s’adapter.
Si vous voulez, c’est une crise majeure qui était attendue. Je pense que certains canaux vont être utilisés pour essayer de pacifier la relation et essayer de renouer le dialogue. Après, c’est la vie des nations, c’est-à-dire qu’on est dans une phase extrêmement défiante envers la France, [mais] dans le temps, la relation va s’aplanir et se normaliser. On a pu constater qu’avec le Rwanda, par exemple, il y a eu des relations diplomatiques qui ont été rompues pendant des années et puis, ensuite, les choses se sont normalisées.
Il y a des crises, il y a des rapprochements. Mais c’est vrai que dans le bloc de l’Alliance des États du Sahel, on sent une vraie solidarité antifrançaise, qui est assez préoccupante et qui isole effectivement de plus en plus ce bloc de pays, même s’ils essaient de trouver par ailleurs une coopération avec la Russie. Mais qui ne se traduit pas dans les faits par une amélioration du contexte.
►Politologue, Frédéric Lejael est spécialiste de l’Afrique depuis plus de 25 ans. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Le Burkina Faso, paru aux éditions Karthala.
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