Il n’a eu besoin que de quelques jours pour devenir un phénomène météorologique hors norme. Le violent typhon Sinlaku s’approchait, mardi 14 avril, des îles Mariannes du Nord. Au début de soirée, les habitants de cet archipel américain isolé en plein cœur de l’océan Pacifique commençaient à se mettre à l’abri tandis que les vents violents et les pluies torrentielles provoquaient de premiers dégâts et des inondations.
« Ça nous frappe de plein fouet », témoigne auprès d’Associated Press Ramon José Blas Camacho, maire de l’île de Saipan, la plus grande de l’archipel. « Avec cette pluie et ce vent, il nous est très difficile d’aider les habitants. Les objets volent dans tous les sens. »
Un peu plus au sud, à Guam, qui abrite une base militaire américaine et où vivent quelque 170 000 personnes, les services météorologiques ont eux aussi signalé des « pluies torrentielles » et des « inondations soudaines », appelant la population à rester à l’intérieur et loin des fenêtres.
La situation devrait encore empirer dans les prochaines heures. Selon les prévisions du Joint Typhoon Warning Center (JTWC), le principal centre américain d’observation des cyclones, le typhon, avec ses vents pouvant atteindre jusqu’à 241 km/h, devrait toucher dans les prochaines heures les Mariannes, près de Tinian ou sur le petit îlot inhabité d’Aguijan.
Face à la situation, le président américain Donald Trump avait déclaré l’état d’urgence pour Guam et les Îles Mariannes du Nord dès samedi. La FEMA, l’agence fédérale de gestion des crises, a mobilisé près de 100 agents sur place. « Nous sommes prêts à intervenir », a assuré Robert Fenton, son administrateur régional, depuis Guam.
Un monstre né en 72 heures
Mais à Guam comme dans les îles Mariannes, le typhon a surpris. Formé à l’origine sous la forme d’un groupe d’orages au-dessus des mers de Micronésie, il n’était au départ qu’une simple tempête tropicale comme cette région en connaît très régulièrement.
En à peine 72 h, il est passé du stade de simple dépression à super typhon de catégorie 4, voire 5, le maximum pour ce type de phénomène extrême, avec des vents dépassant les 250 km/h.
De quoi surprendre, et encore plus à cette période de l’année. Si les typhons peuvent en effet se produire à tout moment dans cette région, le pic intervient généralement entre juin et novembre. Depuis le début des mesures dans les années 1950, seuls dix super typhons ont ainsi été enregistrés entre janvier et avril, rapporte Yale Climate Connections, un média dépendant de la célèbre université américaine de Yale.
« Sinlaku se classe ainsi comme le typhon le plus intense jamais enregistré aussi tôt dans l’année depuis Hester en janvier 1953 », rapporte le média. Le typhon Surigae, en avril 2021, reste en revanche le plus puissant jamais enregistré en avril avec ses rafales atteignant les 310 km/h. Par chance, ce dernier était resté au large des Philippines.
« Des conditions parfaitement réunies »
« Des super typhons comme celui-ci se produisent chaque année dans la région », nuance Ralf Toumi, spécialiste des cyclones tropicaux à l’Imperial College de Londres. « Mais pour qu’il ait lieu maintenant, il fallait une conjonction de conditions météorologiques rares en cette période de l’année. »
Or, tout s’est effectivement parfaitement aligné pour que Sinlaku puisse s’épanouir et prendre de l’ampleur avec « des vents d’une puissance similaire au niveau de l’eau et au-dessus du typhon, des températures chaudes et stables », liste le spécialiste.
Puis, selon Yale Climate Connections, Sinlaku a achevé l’exploit en atteignant son « intensité maximale potentielle, c’est-à-dire le plafond théorique qu’un typhon peut atteindre compte tenu des conditions océaniques et atmosphériques environnantes ». « Rarissime », selon les experts.
Un signe du retour d’El Nino ?
Malgré ce cocktail explosif, les habitants des îles de Guam et Mariannes devraient éviter le pire, ne se trouvant pas en plein cœur de la trajectoire du typhon. Mais il reste un phénomène « notable et rare », souligne Ralf Toumi.
Surtout, il soulève une interrogation : faut-il voir dans cet épisode, et dans ces conditions météorologiques propices au développement d’un typhon, un avant-goût des mois à venir ?
Depuis plusieurs semaines, les agences météorologiques mondiales s’inquiètent en effet d’un retour probable du phénomène El Nino, ce phénomène cyclique naturel, qui se caractérise par un réchauffement des eaux du Pacifique équatorial, et qui affecte par effet domino le climat mondial pendant plusieurs mois.
Selon la NOAA, l’agence américaine d’observation océanique et atmosphérique, la probabilité de son retour atteint 62 % entre juin et août, et grimpe à 80 % à l’automne. L’Institut de recherche international pour le climat et la société de l’université de Columbia l’estime à 80 % dès l’été. Parmi les signaux d’alerte : les océans ont atteint en mars un niveau de chaleur quasi-record, selon l’observatoire européen Copernicus.
Or, en réchauffant les eaux, El Nino tend globalement à faciliter la formation de cyclones dans le Pacifique central et oriental.
« Il est cependant beaucoup trop tôt pour voir dans le typhon Sinlaku le signe de quoi que ce soit », tranche Ralf Toumi.
Un effet ou une cause ?
« S’il n’en est pas un effet, le typhon Sinlaku pourrait cependant être l’un des tremplins d’El Nino », poursuit le climatologue.
Au moment où le typhon s’est formé dans l’hémisphère nord, deux autres cyclones — Maila et Vaianu — tourbillonnaient eux simultanément dans l’hémisphère sud. « Or deux ouragans tournant en sens inverse de part et d’autre de l’équateur agissent comme une paire de mains qui pousse l’eau dans la même direction, vers l’est, le long de l’équateur, à contre-courant des alizés habituels. C’est ce que les météorologues appellent ‘une rafale de vent d’ouest’ et c’est l’un des mécanismes déclencheurs classiques d’El Nino », explique t-il.
« Quoi qu’il en soit, tout cela reste très théorique. Il faudra encore plusieurs semaines d’observations avant d’y voir plus clair sur le retour d’El Nino et encore plus sur l’intensité de l’épisode à venir s’il se déclenche ». Le dernier épisode El Nino, en 2023 et 2024, avait fait de ces années les deux plus chaudes jamais enregistrées.











