Depuis l’arrestation de Kemi Seba en Afrique du Sud le 13 avril pour des « faits présumés de facilitation d’entrée illégale au Zimbabwe« , plusieurs enregistrements d’une conversation téléphonique récente impliquant le militant panafricaniste ont beaucoup circulé en ligne.
Ces différents audios, issus d’une même conversation et d’une durée totale d’un peu moins de dix minutes, ont été relayés dans les jours suivant son arrestation sur plusieurs comptes sur X et Tiktok, cumulant plusieurs centaines de milliers de vues. Ils ont suscité une vague de réactions et d’interrogations face à des prises de position rarement tenues par le président de l’ONG Urgences panafricanistes.
« Maintenant, être panafricain, c’est faire l’atalaku de l’AES »
Relations avec les membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) ou la Russie : on peut y entendre Kemi Seba tenir un discours ouvertement hostile envers les juntes au pouvoir des pays de l’AES.
Il reproche ainsi aux militaires de ces juntes d’avoir utilisé la lutte panafricaniste pour « sécuriser leur poste de président » et regrette l’instrumentalisation et la « capture » de ce mouvement par ces pouvoirs. « Maintenant, être panafricain, c’est faire l’atalaku [l’éloge, NDLR] de l’AES. Moi, je ne suis pas à l’aise avec ça », peut-on l’entendre dire. Kemi Seba se montre aussi critique envers l’entourage du chef de la junte nigérienne Abdourahamane Tiani, dont il est conseiller spécial depuis 2024, constitué à ses yeux de personnes uniquement intéressées par le « business et l’argent ».
Depuis plusieurs années, Kemi Seba est critiqué pour sa proximité avec la Russie, une enquête de Jeune Afrique, Arte et Die Welt révélant en 2023 que Wagner avait financé à hauteur de 440 000 dollars des opérations de son ONG entre 2018 et 2019. Il dénigre pourtant la présence russe sur le territoire africain dans ces audios. « Moi je m’en bats les cou***** des Russes. […] Quand je vois des gens qui ont fêté l’anniversaire de Vladimir Poutine au Burkina Faso aujourd’hui ou hier, j’ai envie de pleurer. Ce sont des gens qui n’aiment pas les Noirs », ajoute-t-il, expliquant que ce ne « sont pas des amis », ni les « messies ».
Il estime cependant que la Russie aide tout de même à « contribuer » aux « intérêts » de la lutte anticoloniale du mouvement panafricaniste, affirmant par exemple qu’elle travaillait actuellement avec les pays de l’AES à déstabiliser la situation en Côte d’Ivoire. « Je sais que l’AES et les Russes contribuent à intoxiquer l’atmosphère pour fragiliser le régime d'[Alassane] Ouattara [président de la République de Côte d’Ivoire], c’est une réalité », peut-on entendre dire le militant.
Ces enregistrements éclairent aussi en partie sur les financements de son ONG Urgences panafricanistes : Kemi Seba soutient par exemple qu’il fait payer les opposants qui cherchent à obtenir des contacts avec son réseau en Russie ou dans d’autres pays. « Chaque personne qui veut des contacts, des Iraniens, du Hezbollah, des Russes […] : ok, vous financez ça par rapport à l’organisation, et nous on vous met en contact ».
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Une conversation d’octobre 2025
Ces audios sont-ils authentiques ? L’origine des fuites est encore inconnue à ce jour, mais cette conversation téléphonique a bien eu lieu, comme l’a lui-même confirmé l’interlocuteur que l’on entend à l’autre bout du fil, Zaga Bambo. Ce chanteur et activiste togolais, très critique en ligne vis-à-vis du président togolais Faure Gnassingbé, a expliqué le 19 avril sur sa page Facebook l’origine de cette conversation, tenue selon lui en « octobre 2025 ».
Se disant « profondément touché par l’arrestation de Kemi Seba », Zaga Bambo a toutefois affirmé n’avoir jamais eu « aucun lien » avec le militant panafricaniste. Le chanteur déclare avoir accepté de discuter avec lui après que Kemi Seba l’a contacté, mais pour dénoncer son discours sur le Togo et lui dire « que son soutien au régime de Faure Gnassingbé est en contradiction totale avec les idéaux panafricanistes qu’il revendique. »
Publication de Zaga Bambo diffusée sur Facebook le 19 avril 2026. Le chanteur et activiste togolais y décrit la conversation qu’il a eue avec Kemi Seba en « octobre 2025 ».
Depuis plusieurs mois, le soutien de différents militants panafricanistes comme Nathalie Yamb ou Franklin Nyamsi au président togolais Faure Gnassingbé suscite l’incompréhension chez une partie de l’opposition au chef de l’État, critiqué depuis son maintien au pouvoir via un changement majeur de la Constitution en 2024.
La rédaction des Observateurs a également pu faire confirmer auprès de l’entreprise spécialisée en biométrie vocale et détection de voix de synthèse Whispeak qu’aucun des différents sonores diffusés en ligne n’a été modifié ou généré par IA. Plusieurs éléments factuels de la conversation confirment qu’elle s’est probablement tenue en octobre, comme la mention de célébration au Burkina Faso de l’anniversaire de Vladimir, né le 7 octobre.
Le collectif d’enquête All Eyes on Wagner, qui a recensé les audios dans une compilation sur X, considère également que plusieurs éléments de la conversation concordent avec leurs informations. « Les détails sur le montage financier confirment les hypothèses que nous avions quant au rôle clé d’Urgences panafricainistes comme un véhicule pour réceptionner des fonds », indique le collectif à la rédaction de France 24.
Quant à l’origine de la fuite, l’activiste togolais Zaga Bambo assure ne pas avoir enregistré la conversation, contrairement aux accusations portées contre lui en ligne. Interrogé par la rédaction des Observateurs de France 24 le 17 avril, le chanteur affirme que la conversation, a duré entre 45 minutes et une heure et s’est tenue « sur l’application Telegram », sur le téléphone d’un proche.
Kemi Seba avait-il lui-même enregistré la conversation ? Encore en détention provisoire en Afrique du Sud, ni Kemi Seba ni son organisation Urgences panafricaines, contactée par notre rédaction, n’ont encore réagi à ces documents.
Intox de comptes pro-AES
Quelques heures après la diffusion de ces audios, ces documents ont été instrumentalisés par des comptes opposés au militant panafricaniste. Diffusé par de nombreux comptes anti-AES sur X et Facebook, un faux communiqué des autorités nigériennes a, par exemple, fait croire que la junte nigérienne, officiellement appelée Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), avait retiré le passeport diplomatique de Kemi Seba et mis fin à ses fonctions de conseiller spécial auprès d’Abdourahamane Tiani après ses critiques contre l’AES et le Niger.
Kemi Seba avait reçu ce passeport diplomatique de la part du pouvoir nigérien en août 2024, quelques jours après avoir été déchu de sa nationalité française par le gouvernement français.
Publication du compte Facebook Alerte Bénin, qui partage le faux communiqué du CNSP le 16 avril, 2026. Pour ce compte, les autorités nigériennes estimeraient que le comportement de Kemi Seba “ne cadre plus avec les attentes de l’État nigérien ».
Mais le document, devenu viral, n’a en réalité jamais été publié sur les canaux de communication officiels de la junte nigérienne, sur Facebook ou X. Il semblait crédible malgré plusieurs fautes d’orthographe car il empruntait la même charte graphique que le CNSP.
Le 19 avril, Juan Branco, un des avocats de Kemi Seba, a par ailleurs diffusé un document daté du 17 avril dans lequel l’ambassadeur du Niger en Afrique du Sud indique que Kemi Seba détient bien un passeport diplomatique nigérien. Un point également confirmé publiquement par le ministre des Affaires étrangères nigérien Bakary Yaou Sangaré auprès du média Voxafrica.
Au vu de sa circulation, l’origine du faux communiqué du CNSP laisse penser à une opération de désinformation anti-AES. Selon nos recherches, il a en effet été partagé à l’origine par le compte Scoop Africa. En mars, la rédaction des Observateurs et la cellule Info-Verif de RFI ont identifié ce compte comme l’un des principaux acteurs d’un réseau de désinformation visant les juntes au pouvoir au sein de l’AES.
Publié à 16h03 le 16 avril sur Facebook par le compte Scoop Africa, le communiqué a été relayé deux minutes plus tard sur X par l’autre compte central dans ce réseau de désinformation, La Dépêche Africaine, avant d’être repris en ligne par d’autres comptes d’actualité sur la région.
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Kemi Seba toujours en Afrique du Sud
Depuis décembre 2025 et la tentative de coup d’État manquée au Bénin, le militant béninois se trouve poursuivi au Bénin pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État et incitation à la rébellion » après avoir diffusé une vidéo de soutien au putschistes et salué « le jour de la libération » du Bénin.
Visé par une demande d’extradition béninoise, Kemi Seba a demandé l’asile politique à l’Afrique du Sud, selon son avocat. Le militant panafricaniste a comparu devant un tribunal à Pretoria ce lundi 20 avril. Il est accusé avec son fils et un ressortissant sud-africain d’avoir enfreint les lois sur l’immigration. L’examen de leur demande de libération sur caution a été renvoyée au 29 avril.




