vendredi, août 7

Assassiné en plein direct. Il est aux alentours de 20 heures ce mardi soir. Cesar Gastelum tourne une vidéo diffusée sur la plateforme de streaming Kick avec deux amis, à l’extérieur d’un fast-food de Culiacan. Tous trois sont habillés en livreurs. Ça s’amuse. Ça rigole fort. Deux hommes coiffés de casques intégraux s’approchent alors à moto. Cesar Gastelum se tourne vers eux, ils l’abattent d’une balle en pleine tête et s’enfuient. La scène n’aura duré qu’une poignée de secondes, à 200 mètres à peine du bureau du procureur général du Sinaloa.

Depuis, la vidéo a été retirée de la plateforme. La présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a annoncé que les services fédéraux participaient à l’enquête ouverte par les autorités locales. « Les auteurs et les commanditaires de ce crime doivent être arrêtés, et toute la lumière doit être faite sur les raisons de ce meurtre tragique », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse le lendemain du crime. Selon le cabinet de sécurité du gouvernement, les enquêteurs s’intéressent notamment à certains contenus publiés par la victime dans lesquels il était fait référence à « une faction d’un groupe criminel ».

La piste du chapeau

À première vue, pourtant, rien dans ce que Cesar Gastelum partage sur ses réseaux ne semble concerner les cartels. Encore moins expliquer qu’il soit ainsi abattu en pleine rue. Le créateur de contenu aux 600 000 abonnés sur TikTok et 200 000 sur Instagram s’y affiche en Californie, à Las Vegas, posant à côté de voitures haut de gamme ou arborant de lourds bijoux. Un influenceur comme internet en compte des milliers. Le jeune homme de 25 ans nourrit aussi une passion pour les casquettes, dont il fait collection. Certaines coûteraient 100 000 pesos pièce, l’équivalent de 5 000 euros.

Ces simples accessoires de mode auraient-ils pu conduire à sa mort ? C’est en tout cas la thèse avancée par le quotidien Milenio, qui a notamment identifié une photo publiée par Cesar Gastelum sur TikTok, montrant une casquette brodée d’un chapeau posée sur le tableau de bord d’une voiture. Le post était accompagné d’un morceau interprété par Los del Sombrero et Herencia de Grandes. En légende : « Comme tout habitant de Culi [Culiacan], avec un chapeau dans la voiture ». Le journal y voit un hommage à Ismael « El Mayo » Zambada Garcia, cofondateur du puissant cartel de Sinaloa, aujourd’hui sous les verrous aux États-Unis.

Depuis son arrestation en juillet 2024, ses partisans – baptisés Los Mayos – livrent une guerre sans merci à la faction des Chapitos, celle des fils de Joaquin « El Chapo » Guzman Loera, l’autre fondateur du cartel de Sinaloa, lui aussi détenu aux États-Unis où il purge une peine de prison à vie. Les deux groupes, qui disposent d’armes lourdes, de drones et de véhicules blindés, ont mis l’État de Sinaloa et sa capitale à feu et à sang. Depuis, Culiacan vit au ralenti, plongée dans la terreur. Le nombre d’homicides y a explosé. La ville est devenue la plus dangereuse du pays l’année dernière. Dans ce conflit, les réseaux sociaux se transforment aussi en champ de bataille, à coups de hashtags ou de symboles : le chapeau de fermier pour les partisans des Mayos, la pizza pour ceux des Chapitos. Les influenceurs deviennent alors des cibles privilégiées.

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Propagande et blanchiment

Entre septembre et décembre 2024, quatre créateurs de contenu sont tués dans le Sinaloa. L’affaire prend une nouvelle tournure le 9 janvier 2025. Ce jour-là, un avion largue dans le ciel de Culiacan des centaines de prospectus. Vingt-cinq noms et visages y sont imprimés. Parmi eux, des chanteurs et des influenceurs. Tous sont accusés de collaborer d’une manière ou d’une autre avec Los Chapitos. Dans les mois qui suivent, quatre autres créateurs de contenu sont assassinés à Culiacan ou ses environs.

« Le problème des influenceurs au Mexique, c’est qu’ils se situent dans un camp ou un autre, relève Stéphane Quéré, enseignant en criminologie au Conservatoire national des Arts et Métiers à Paris et directeur du site spécialisé crimorg.com. Ils sont visés pour leurs prises de position en faveur de tel ou tel cartel, ou de telle ou telle faction. » Une nouvelle forme de propagande, après celle pratiquée depuis des années par les interprètes de narcocorridos, ces chansons à la gloire des narcotrafiquants.

Certains participent aussi aux activités de blanchiment d’argent, en organisant des tombolas ou des tirages au sort pour leurs abonnés, ou encore en reversant aux cartels une partie des revenus générés par la publicité. Le mécanisme est simple : les organisations criminelles identifient dans un premier temps des profils populaires ; elles utilisent des fermes à bots pour augmenter la visibilité de leur contenu ; les vues génèrent des revenus publicitaires, dont un pourcentage est reversé aux narcos. En juillet 2025, le quotidien Milenio rapporte que 64 influenceurs du Sinaloa font ainsi l’objet d’une enquête menée par l’Unité de renseignement financier (UIF), dépendant du ministère des Finances. Tous sont soupçonnés d’avoir utilisé leurs réseaux sociaux pour blanchir de l’argent sale.

La violence des cartels peut aussi revêtir une dimension plus personnelle. En mai 2025, l’influenceuse beauté Valeria Marquez est abattue à Zapopan, dans l’État de Jalisco, elle aussi en plein milieu d’un direct sur TikTok. Ce féminicide aurait été commandité par Ramon Angel Alvarez Alaya, alias « El R-1 », l’un des chefs du Cartel de Jalisco Nouvelle Génération, à la demande de son fils, ex-compagnon de la jeune femme. « R-1 » a été arrêté le mois dernier. Son fils, lui, court toujours.

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