L’identité de certains médias est régulièrement usurpée pour promouvoir de faux placements en cryptomonnaies. Depuis quelques semaines, un article présenté comme provenant du Figaro, relayé sur les réseaux sociaux, relate un « clash » entre François Villeroy de Galhau, ancien gouverneur de la Banque de France, et Michel-Edouard Leclerc, président du comité stratégique des centres E. Leclerc: ce dernier y accuse le premier « de maintenir délibérément les Français dans la pauvreté » en les dissuadant d’investir dans la cryptomonnaie. Mais cet article est un faux et cache une escroquerie visant à séduire les internautes en leur faisant miroiter des gains rapides. L’AFP a recueilli le témoignage de plusieurs victimes et échangé avec un escroc.
Le piège est conçu en plusieurs étapes. Il commence sur X et Facebook, via des fausses publicités qui mettent en scène deux hommes en train de se battre sur le plateau de l’émission de Cyril Hanouna « Tout beau Tout Neuf« , sans aucune précision, si ce n’est une description visant à intriguer les internautes, comme « des vérités lancées sans filtre », « Il y a des choses qu’on ne peut pas taire », ou « Que s’est-il passé? ».
Capture d’écran d’une publicité sur X prise le 2 juin.
L’objectif est de pousser l’internaute à cliquer sur cette publicité pour ensuite être renvoyé vers une publication qui comporte un peu plus de détails : « Il n’aurait jamais dû dire ça en direct. Michel-Édouard Leclerc a parlé — et la diffusion s’est arrêtée d’un coup. Ensuite, l’enregistrement a été modifié discrètement ».
L’identité de plusieurs médias est utilisée dans des faux visuels : l’émission TBT9, BFMTV, France 24 et Le Monde.
Captures d’écran de publications sur X prises les 2 et 3 juin.
Un troisième clic renvoie ensuite l’internaute vers un prétendu article du journal Le Figaro intitulé « +Vous volez les familles françaises !+– une émission sur la chaîne M6 a provoqué un scandale : le gouverneur de la Banque de France a quitté le studio, furieux ».
L’article décrit le « chaos total » dans lequel se serait terminé une émission de « Tout beau tout neuf » (TBT9) présentée par Cyril Hanouna sur W9 (et non M6) : Michel-Edouard Leclerc y aurait accusé les banques de « voler les Français » via les taux d’intérêt élevés et fait la promotion d’une plateforme d’investissement appelée « Élan Syvor », présentée comme un outil d’intelligence artificielle permettant de générer des revenus importants « sans effort » et sans « aucune expérience en investissement ».
Dans ce prétendu article, une femme affirme avoir remboursé ses dettes et gagné plusieurs milliers d’euros. Les prétendues citations de deux experts (l’ancien directeur général de BNP Paribas Michel Pébereau et l’économiste Julia Cagé) y figurent, dénonçant les banques traditionnelles et valorisant cette technologie.
Un lien renvoyant vers la plateforme citée ouvre alors une prétendue fenêtre de conversation avec une « conseillère personnelle » nommée « Anne », qui promet de « générer un revenu passif… dès aujourd’hui! »
Pour ce faire, il est demandé à l’internaute de répondre à une série de questions sur sa nationalité, son âge, sa situation familiale et son domaine d’activité professionnelle puis d’indiquer ses coordonnées.
Mais tout est faux : l’article ne provient pas du Figaro, les témoignages d’experts sont fictifs et le site Elan Syvor figure sur la liste noire de l’Autorité des marchés financiers (AMF) depuis le 29 juillet 2025 (lien archivé ici).
Profils suspects
Le compte X de TBT9 alertait déjà le 28 mai dans un tweet d’une « arnaque (mettant) en scène un faux clash de #TBT9 avec Michel-Édouard Leclerc ! Faites attention » (lien archivé ici).
Les fausses publicités sont partagées par des profils suspects, avec un faible nombre d’abonnés, tous créés au même moment et avec la même description.
Captures d’écran de comptes diffusant des publicités mensongères prises les 2 et 5 juin.
Pour ce qui est de l’article du Figaro, quelques indices permettent de déceler qu’il s’agit d’un faux site : l’url commence par « rooflowers.com » et non « lefigaro.fr », la couleur du logo n’est pas la bonne, aucune date de publication n’est précisée, ni le nom de la ou du journaliste et les onglets économie, entreprises ou conso ne renvoient pas vers les rubriques en question, mais vers le formulaire de contact Elan Syvor.
Capture d’écran d’un faux article du Figaro (à droite) comparé à un vrai article (à gauche). Cadres rouges ajoutés par l’AFP.
De prétendus utilisateurs sont également cités en fin d’article. Outre des noms farfelus comme « Michael Cash » et des récits peu crédibles témoignant de gains de 2.000 euros en à peine trois semaines, il manque la date de leur publication.
Capture d’écran de faux avis d’utilisateurs prise le 8 juin. Cadres rouges ajoutés par l’AFP.
Jointe par l’AFP, la direction du groupe Figaro dit avoir « confié ce dossier à ses services juridiques et ne fera aucun autre commentaire ».
L’économiste Julia Cagé, citée dans le faux article, s’est dite auprès de l’AFP « absolument scandalisée » et « démunie » pour « protester ou faire en sorte de mettre fin le plus rapidement possible à cette usurpation d’identité ».
« Pris dans leurs filets »
Elise Lucet, Elon Musk, Bernard Arnault et plus récemment Brigitte Bardot… l’identité de nombreuses personnalités publiques est régulièrement usurpée et utilisée dans de fausses interviews où elles révèleraient leur secret pour faire fortune.
Le problème, explique Jocelyn Ziegler, avocat spécialisé en accompagnement des victimes d’arnaques sur Internet au sein du cabinet Ziegler & Associés (lien archivé ici), c’est « qu’à partir du moment où un internaute clique sur un faux article, il est pris dans leurs filets parce qu’il va cliquer sur le lien et inscrire ses données. Dans les heures qui suivent, il recevra un coup de téléphone d’un faux commercial ou un trader qui va lui proposer un investissement entre 100 euros et 250 euros et lui fait croire qu’il y a un robot trading qui va travailler sur l’argent qu’il est en train d’investir. »
Cette faible somme permet de « tester » la victime, selon l’avocat. « Quelques jours après, les escrocs vont le recontacter en disant que le robot trading a très bien travaillé et que ça a généré un certain montant et que s’il veut avoir beaucoup plus de gains, il faut investir davantage. »
Une fois les sommes transférées, parfois jusqu’à en vider des comptes bancaires, les pseudo traders prétextent une fausse taxe ou une commission pour retirer leurs supposés gains. C’est souvent à ce moment-là que les victimes se mettent à douter. Mais il est trop tard.
« Nous avons des clients qui ont perdu 800.000 euros sur ce principe de fausses publicités », raconte Jocelyn Ziegler.
Aujourd’hui, 70% de la clientèle de son cabinet (soit plus de 800 personnes) a été escroquée via cette méthode, et ils ont tous a minima été volé de 10.000 euros.
Si la clientèle est hétérogène, et constituée autant d’hommes que de femmes, la majorité a entre 50 et 80 ans.
« Ils ont tous un point en commun, ce sont quand même des personnes isolées, c’est-à-dire qu’ils n’échangent pas beaucoup avec leur entourage, ils viennent de subir un divorce, ou alors c’est un couple qui est ensemble mais qui ne parle pas beaucoup à leur propre famille », c’est « l’idéal » pour un escroc qui n’hésitera pas à « isoler au maximum la victime » en lui intimant de ne pas en parler à sa banque ou à ses proches.
Florent, 45 ans, qui préfère ne pas donner son nom de famille pour ne pas que des proches l’apprennent, s’est « fait avoir » en septembre 2025 avec un faux article sur Facebook citant Bernard Arnault, PDG du numéro un mondial du luxe LVMH, faisant la promotion de l’investissement en cryptomonnaie.
Il admet ne pas avoir pris assez de recul : « on m’a proposé monts et merveilles et je me retrouve dépouillé, c’est rageant », explique ce fonctionnaire qui souligne avoir « pourtant un bac +5 ».
Après une première mise de près de 1.800 euros, une pseudo conseillère le rappelle régulièrement pour lui proposer d’acheter d’autres produits financiers fictifs. Au total, il transfère plus de 10.000 euros. Lorsque la fausse plateforme d’investissement lui indique qu’il a gagné plus de 300.000 dollars, il demande à retirer 6.000 euros. « Impossible« , lui répond un pseudo conseiller, sans virer 21.000 euros au préalable, ce qu’il refuse.
Pression psychologique
« La personne m’insultait : +Vous êtes un loser, vous êtes un bon à rien, les cryptomonnaies c’est maintenant si vous faites pas les investissements maintenant, de toute façon les banques vont s’écrouler et vous aurez plus rien à la fin+ », se souvient Florent, amer.
« Il y a une sorte de pression psychologique qui est organisée jusqu’à la fin, jusqu’à ce que les comptes bancaires de la victime soient vidés« , confirme son avocat Jocelyn Ziegler.
Une pression que l’AFP a également pu constater. Quelques heures après avoir indiqué de fausses coordonnées sur la plateforme frauduleuse, un pseudo conseiller en investissement financier nous contacte, son ton est agressif et nous reproche même de ne pas avoir compris le fonctionnement des investissements qu’il propose. Lorsque nous émettons des doutes quant aux placements proposés, il nous dissuade d’en parler à notre banque.
« La banque quoi qu’il arrive, sur n’importe quel investissement que vous allez lui demander, elle vous dira non. Parce qu’ils ont peur que vous transfériez vos fonds sur une autre plateforme pour faire plus de gains avec. Si vous en parlez à votre banque, c’est sûr à 100% qu’elle va vous dire de ne pas le faire. Sachez-le, moi, j’ai travaillé au Crédit Agricole pendant cinq ans, dans l’antifraude je sais comment ça se passe », assure-t-il.
D’autres pseudo conseillers jouent la carte de la sympathie pour amadouer leurs victimes, comme avec Yvonne (prénom d’emprunt) en arrêt maladie depuis deux ans et marquée par le deuil de plusieurs proches. « J’étais mal, elle a dû le ressentir. Elle a trouvé ma faiblesse », réalise-t-elle aujourd’hui.
« Elle m’appelait tous les deux ou trois jours pour me proposer des actions. Elle m’a mise en confiance, elle me parlait de son chien, je lui donnais des conseils pour son Yorkshire. C’était comme si je parlais à une amie », confie Yvonne, 54 ans.
Sous pression et pensant faire fructifier son argent, Yvonne a versé 55.000 euros entre novembre et avril 2026.
Elle espère revoir environ la moitié de cet argent, via les assurances bancaires.
« Les banques sont tenues à un devoir de vigilance, d’information et de sécurité. À partir du moment où la victime a un comportement anormal sur l’utilisation de son compte bancaire, sa propre banque est censée la contacter à titre personnel, lui poser une série de questions et lui faire signer une décharge de responsabilité. S’il y a absence de décharge de responsabilité, on peut lancer une action civile pour lancer l’assurance de la banque », explique Jocelyn Ziegler.
« On n’arrive quasiment jamais à récupérer l’argent via la procédure pénale, donc en lançant une plainte pour escroquerie contre la plateforme », a-t-il ajouté.
De plus en plus d’arnaques
Florent et Yvonne sont loin d’être les seuls à s’être fait escroquer une partie de leurs économies. Chaque jour, le cabinet de Me Ziegler reçoit une dizaine de nouveaux messages de victimes de ce type d’escroquerie.
« L’usurpation d’identité gagne du terrain, que ce soit celle des autorités et de leurs collaborateurs, celle des établissements financiers et de leurs conseillers ou encore celle d’entreprises non financières« , avait indiqué l’Autorité des marchés financiers (AMF) à l’AFP le 22 janvier 2026, précisant qu’en 2025, 2.137 cas d’usurpation ont été déclarés sur sa plateforme Epargne Info Service, contre 1.868 l’année d’avant.
L’autorité alerte en particulier face aux arnaques aux cryptomonnaies : « ces actifs suscitent l’engouement des escrocs et les fausses plateformes se sont multipliées » est-il expliqué sur leur site (lien archivé ici).
Selon une enquête BVA Xsight réalisée pour l’AMF auprès de 5.001 personnes de 18 ans et plus interrogées du 2 au 16 septembre 2024, 3,2 % des Français seraient victimes d’arnaques à l’investissement financier (lien archivé ici). Cette proportion a pratiquement triplé en trois ans (1,2 % en 2021).
La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), qui veille notamment à la loyauté des pratiques de commercialisation et de distribution des produits financiers proposés par différents types de professionnels, tels que les banques, les courtiers, les influenceurs ou encore les divers intermédiaires, a mis en place une plateforme de signalements de contenus suspects ou illicites en magasin ou sur internet.
« Les consommateurs évoquent sur SignalConso des problématiques ‘crypto’ dans 345 signalements pour l’année 2025 et 183 pour l’année 2024 », a indiqué la DGCCRF à l’AFP.
« C’est très très facile d’organiser ce type d’arnaque. Tout se fait sur le ‘dark web’ (réseau parallèle qui a pour principal but l’anonymat, NDLR) : vous faites appel à un ingénieur ou un webmaster qui vous crée un faux site avec des fausses publicités ou vous la fabriquez vous-même car avec l’IA c’est encore plus simple. Et à partir de là, vous achetez de la publicité très facilement sur Google Ads , Meta Ads ou sur X « , décrit Jocelyn Ziegler.
« En même pas deux heures », vous avez un faux site, des fausses publicités et une arnaque opérationnelle, assure-t-il.
Les escrocs sont souvent basés en Israël, en Asie du Sud Est, en Afrique de l’Ouest ou aux Emirats arabes unis mais également en Albanie, devenu l’un des centres des arnaques à la cryptomonnaie comme le décrit cette enquête de l’AFP.
Ce pays des Balkans est devenu une destination privilégiée pour ces centres d’appels frauduleux, grâce au faible coût du travail, à une main d’oeuvre jeune et multilingue, et à une facilité à blanchir l’argent.
L’AFP a consacré plusieurs articles sur les arnaques à la cryptomonnaie, virales sur les réseaux sociaux, que vous pouvez lire ici ou ici.




