Au lendemain des élections législatives en Arménie, le Premier ministre sortant Nikol Pachinian apparaît renforcé. Son parti, Contrat civil, est arrivé largement en tête du scrutin, dans un contexte de fortes tensions entre Erevan et Moscou. Depuis la défaite arménienne face à l’Azerbaïdjan et la perte du Haut-Karabakh, une partie croissante de l’opinion publique accuse la Russie d’avoir abandonné l’Arménie, pourtant longtemps considérée comme son alliée dans le Caucase du Sud.
Pour Tigrane Yégavian, spécialiste de l’Arménie, ce scrutin confirme la volonté d’Erevan de s’éloigner de sa dépendance historique envers Moscou. Mais il souligne aussi une réalité plus complexe : si la Russie a tenté de peser sur l’élection, les pays occidentaux ont eux aussi soutenu très ouvertement Nikol Pachinian.
RFI : Jusqu’où Nikol Pachinian peut-il aller dans son rapprochement avec l’Union européenne sans provoquer une rupture avec Moscou ?
Tigrane Yégavian : La question est de savoir quelles sont les lignes rouges de la Russie. Depuis des mois, voire des années, Nikol Pachinian teste Moscou. Il sait que la Russie est affaiblie et qu’elle n’a plus les mêmes moyens qu’avant pour imposer ses vues par la force.
À chaque fois que les relations se dégradent avec Moscou, Nikol Pachinian a tendance à relativiser en disant qu’il ne s’agit pas d’un abandon de la Russie, mais simplement d’une diversification de la politique étrangère arménienne. Le problème, c’est que pour Moscou, il y a une incompatibilité claire entre un rapprochement avec l’Union européenne et le maintien de l’Arménie dans l’Union économique eurasiatique. C’est une ligne rouge.
La Russie dispose encore de plusieurs moyens de pression. Le premier est économique : elle peut augmenter brutalement le prix du gaz, aujourd’hui encore très avantageux pour l’Arménie. Elle possède aussi des positions importantes dans des secteurs stratégiques, comme les chemins de fer, les télécommunications ou certaines grandes entreprises. Il y a également la question de la très importante communauté arménienne en Russie, qui compte près de deux millions de personnes, dont de nombreux travailleurs saisonniers. Moscou peut utiliser cette présence comme un levier.
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Mais le scénario le plus dangereux serait sécuritaire. Si la Russie, mécontente de la trajectoire politique de l’Arménie, encourageait l’Azerbaïdjan à attaquer le sud du pays ou entretenait un climat de tension larvée, cela placerait Erevan dans une situation très difficile. L’armée arménienne n’est pas encore suffisamment opérationnelle pour faire face seule à une nouvelle offensive. Ce n’est pas le scénario le plus certain, mais il ne faut pas l’exclure en tant que punition.
Pourquoi l’ingérence russe n’a-t-elle pas fait basculer le scrutin en faveur de l’opposition pro-russe ?
Il y a aujourd’hui un climat très exacerbé dans l’opinion arménienne contre la Russie. Beaucoup d’Arméniens reprochent à Moscou ses ingérences, mais surtout son abandon lors des précédents conflits avec l’Azerbaïdjan. Cela a profondément changé la perception de la Russie dans le pays.
Mais il faut aussi regarder l’autre versant de cette élection. Beaucoup de ressources ont été déployées par le parti au pouvoir pour remporter le scrutin, avec un soutien évident de la communauté internationale, notamment de l’Union européenne, de la France et des États-Unis. Il y a bien eu une ingérence russe, mais il y a aussi eu une ingérence européenne. Ce n’est pas le même degré d’ingérence, mais elle existe.
Voir des pays occidentaux appuyer aussi ouvertement un candidat, au lieu de garder une certaine réserve, traduit le fait que l’Arménie confirme sa volonté de diversifier sa politique étrangère. Mais la tension n’est pas retombée pour autant. La Russie n’a pas encore vraiment digéré cette séquence.
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Que révèlent le score plus élevé que prévu des partis de l’opposition pro-russe et l’absence de majorité constitutionnelle pour Nikol Pachinian ?
Le score de l’opposition n’est pas une surprise. Dans les villes, notamment, il existe un vote assez fort contre Nikol Pachinian, lié à une forme d’exaspération face à son populisme. Mais cette opposition n’est pas suffisamment organisée pour proposer une véritable alternative politique. Elle n’a pas de plan clair sur les questions essentielles : la sécurité, le processus de paix avec l’Azerbaïdjan, l’économie ou encore la reconstruction de l’État. On retrouve au Parlement des forces aux ego incompatibles, sans projet commun solide.
Ce qui est inquiétant, c’est l’absence d’une troisième voie. Il manque en Arménie une force issue de la société civile capable de porter à la fois une légitimité démocratique — le refus de l’ancien ordre oligarchique post-soviétique — et une légitimité étatique, c’est-à-dire une vision de la construction de l’État.
L’État arménien reste fragile. Il manque de résilience institutionnelle. Les régimes se succèdent, mais il n’y a pas encore de véritable volonté de bâtir un État inclusif et solide. La pratique politique de Nikol Pachinian reste populiste : elle consiste souvent à apporter des réponses conjoncturelles à des problèmes structurels, et à adapter son discours en fonction du contexte.
Aujourd’hui, l’Arménie aurait besoin d’un gouvernement d’unité nationale, car les défis sont colossaux. Or ni l’opposition ni le parti majoritaire ne semblent en mesure de proposer une offre politique à une population encore marquée par l’apathie, malgré une participation en hausse.
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