Fils d’immigrés, né en 1928 à Pittsburgh, Andrew Warhola expose à l’âge de 24 ans pour la première fois. Les œuvres présentées : 15 dessins basés sur les écrits de Truman Capote. Devenu Andy Warhol, l’icône du pop art et l’enfant terrible de l’histoire de l’art, il présentera ses derniers dessins un mois avant sa mort en 1987 : des images inspirées du Dernier Souper de Léonard de Vinci.
RFI : Andy Warhol est un personnage avec beaucoup de facettes. Vous avez écrit plusieurs livres sur cet artiste célèbre. Quel aspect inédit avez-vous découvert en préparant cette exposition, Alain Warhol, la ligne et l’image ?
Alain Cueff : Le dessin. Généralement, chez Warhol, le dessin est sous-estimé. Il m’a semblé important de pouvoir reconsidérer son œuvre à partir de ce médium. Le dessin a une grande importance dans sa formation, dans son développement comme publicitaire dans les années 1950 et aussi une grande importance dans les années suivantes, surtout à partir de 1972 [quand Warhol se remet à la peinture et commence sa série de portraits de Mao, NDLR]. C’était une façon judicieuse de relire son œuvre, de se donner les moyens de comprendre des aspects négligés de son travail et de rentrer aussi dans l’intimité de la fabrication de ses icônes. Par exemple, tout le monde connaît Marilyn Monroe, mais il y a tout un travail derrière qui est passionnant et qui se révèle avec les dessins.
Vue sur deux portraits de « Mao » (détail), 1973, crayon sur papier Manille ; et acrylique et encre sérigraphique sur toile de lin. Œuvres de Andy Warhol, dans l’exposition « Andy Warhol » au musée du Luxembourg.
Le peintre Paul Klee disait : « Une ligne est un point qui est parti marcher ». Qu’est-ce qu’une ligne pour Andy Warhol ?
Pour Warhol, la ligne est essentiellement le contour. C’est-à-dire que vous n’allez pas trouver de modelés dans les dessins de Warhol. Vous n’allez pas trouver d’intériorité à la forme extérieure du dessin. Ça, c’est très important parce que c’est ce qui permet aussi de faire le rapport avec la technique de la photo-sérigraphie. Je parle volontiers d’appauvrissement de l’image.
En réalité, il y a aussi bien dans le dessin que dans la photo-sérigraphie une tentative d’appauvrir l’image. C’est-à-dire de la ramener à l’essentiel, de chercher sa force d’impact immédiate, de comprendre les mécanismes de l’image. C’est vraiment pour ça que le dessin me semble une donnée importante pour comprendre de quoi il s’agit dans son travail.
L’affiche de l’exposition montre un autoportrait à deux têtes de Warhol avec une ligne traversant son visage. Cette ligne, que révèle-t-elle de Warhol à cette époque ?
C’est un autoportrait [de 1978] et évidemment un jeu sur Janus, sur les différentes facettes d’un même personnage. Un jeu d’ombres. Il faut bien réaliser : Warhol a toujours une capacité à associer différents niveaux de signification à ses images. On se trompe si on veut avoir une lecture unilatérale et littérale de son travail. En réalité, c’est beaucoup plus complexe, malgré toute une accessibilité immédiate. Mais il y a une profondeur sémantique qui me semble aussi plus accessible, plus compréhensible, plus persuasive quand on considère ses dessins.

Vue sur un « Self-Portrait » (1978) de Andy Warhol à côté d’un portrait de Mao (1973), crayon sur papier Manille, dans l’exposition « Andy Warhol » au musée du Luxembourg.
Le portrait de Mao a toujours été considéré comme une image très importante pour Andy Warhol. Dans l’exposition, il trône à côté de l’autoportrait de l’artiste américain. Pourquoi ?
Warhol choisit le président Mao tout simplement parce que, à l’époque, Mao est la personne la plus connue au monde – devant Richard Nixon qui lui rend visite quelque temps avant, une visite historique d’un président américain en Chine. Évidemment, Mao est une icône politique propulsée par la propagande du Parti communiste chinois. C’est à ce titre que ça intéresse Warhol. Quand il va s’emparer de cette image, il va aussi la subvertir. À travers de très nombreuses déclinaisons, que ce soit en peinture, en papier peint, en dessin, en édition, il va lui donner des accents chaque fois différents. Et on peut s’interroger au fur et à mesure de la répétition de cette image sur la diversité des significations qu’il veut prêter ou qu’il veut imposer au président Mao.
La plupart des visiteurs vont entrer dans cette exposition avec une image Warhol = pop art dans la tête. En sortant, que souhaitez-vous que les visiteurs gardent de lui et de son œuvre au-delà de l’étiquette « icône du pop art » ?
Andy Warhol travaille à une époque où l’industrie médiatique est en formation. On a l’impression ou on oublie que les choses n’étaient pas encore parfaitement réglées. Un artiste pouvait se donner pour mission de décrypter le fonctionnement de cet afflux d’images assez soudain.
Je voudrais que le spectateur retienne que tout ce travail couronné d’un grand succès, que ce soit à travers les portraits de Marilyn, à travers les portraits de Mao, de Jackie Kennedy, de tant d’autres icônes de notre culture, que cela a fait l’objet d’un très long travail préparatoire. C’est un travail qui s’est poursuivi jusqu’à la fin. Je voudrais aussi que le spectateur se crée sa propre image ou sa propre interprétation de l’œuvre de Warhol. Je pense qu’en rentrant dans l’atelier de Warhol, au fil des ans, on a plus de chances de le comprendre que quand on est plongé immédiatement dans les images les plus célèbres qu’il a pu produire.
Vue sur « Ladies and Gentlemen » (1975), détail d’une série d’estampes en sérigraphie de Andy Warhol, réalisée à partir de photographies de drag-queens.
Vous montrez aussi des autoportraits en drag queen et une iconographie gay longtemps réservée au cercle intime de Warhol. À l’époque du mouvement LGBTQ+, la signification de ces images et l’importance pour l’histoire de l’art ont-elles changé ?
Andy Warhol, quand il arrive à New York, s’intéresse beaucoup à la culture « camp » [« prendre la pose » ; un style basé sur l’exagération ou la provocation, souvent considéré comme faisant partie de la culture gay, NDLR] qui est le phénomène majeur du quartier du Lower East Side à New York. C’est un « bouillon » de culture au sens propre. Évidemment, lui-même étant homosexuel, c’est un des lieux de formation de sa pensée visuelle. Cela passe par le travesti, la transformation de soi, la reconsidération de l’identité, toutes ces problématiques qui sont en effet très actuelles.
Ce qu’on vit aujourd’hui avec le mouvement LGBTQ+ trouve son origine dans la fin des années 1950. Warhol a suivi les traces et les marques de cette évolution. La culture homosexuelle, dans les années 1960, était encore très tenue à l’écart et il fallait développer un certain nombre de stratégies pour la faire passer ou pour pouvoir en parler. Ce qui va culminer au moment du sida, qui a un impact terrible sur la communauté artistique à New York. Et Warhol va aussi en tenir compte dans un certain nombre d’œuvres.
Après avoir échappé à une tentative d’assassinat commise par une féministe radicale en juin 1968, Andy Warhol était obsédé par la mort. Quel est le dernier dessin qu’il a réalisé ?
Ce sont des dessins inspirés de la Cène de Léonard [Le dernier souper, réalisé entre 1495 et 1498 par Léonard de Vinci, NDLR] qui l’occupent jusqu’à l’exposition ouvrant en janvier 1987. Il meurt en février 1987.
Vue sur « Jesus Christ » (détail), 1986, et « The Last Supper » (détail), 1986, œuvres de Andy Warhol, dans l’exposition « Andy Warhol » au musée du Luxembourg.
« Andy Warhol, la ligne et l’image », du 16 septembre 2026 au 10 janvier 2027 au musée du Luxembourg, Paris.



