« Nos institutions ont failli dans la protection de nos enfants », a déclaré Anne Hidalgo, qui a dirigé la capitale pendant douze ans, devant la commission d’enquête sénatoriale où elle est entendue.
L’heure est venue de s’expliquer pour l’ancienne maire de Paris, Anne Hidalgo et son successeur, Emmanuel Grégoire.
Les sénateurs de la commission de la Culture et de l’Éducation ont déjà entendu les collectifs de parents. Son premier adjoint de 2024 à 2026, Patrick Bloche, était chargé des affaires scolaires et sera lui aussi, sur le grill.
Mercredi, ce sera au tour du maire PS de Paris, Emmanuel Grégoire qui fut lui aussi adjoint à l’Hôtel de ville pendant dix ans.
Les trois sont visés par des investigations pénales ouvertes après plusieurs plaintes de familles. Les plaintes accusent les responsables et la Ville de Paris de non-assistance à personne en danger et de non-dénonciation d’infraction sur des enfants. Les victimes étaient parfois âgées de deux à quatre ans.
« Le ciel est tombé sur la tête des parents de cette école du XIᵉ arrondissement ». C’est ainsi que Barka Zerouali, porte-parole de l’association MeTooEcole, résume la dernière année, marquée par la révélation de plusieurs affaires de violences sexuelles dans le périscolaire parisien. « Ils étaient tous à terre, et tout a dysfonctionné. »
Le 4 septembre dernier à 8 h 30, alors que 136 457 enfants parisiens faisaient leur rentrée des classes, l’association annonçait porter plainte contre la Ville de Paris et ses responsables, dont l’actuel maire Emmanuel Grégoire et son prédécesseure Anne Hidalgo.
Face à la presse, l’avocat de l’association et de plusieurs familles, Maxime Delacarte, énonce les trois principaux motifs de plainte : « mise en danger délibérée d’autrui », « non-assistance à personne en danger » et « non-dénonciation d’infraction » sur des petits, parfois âgés de deux à quatre ans.
Qui doit répondre des défaillances ?
Cette plainte ne vise pas les agresseurs, mais les services administratifs parisiens. Elle poursuit plusieurs objectifs : briser l’omerta au sein des administrations, mais surtout déterminer à qui revient la responsabilité dans un système qui aurait permis à plusieurs animateurs d’agresser des enfants dans le cadre d’activités périscolaires organisées par la mairie centrale.
« On ne peut pas demander aux parents de tourner la page avant de savoir comment celle-ci a été écrite », explique Barka Zerouali à Euronews. En moyenne, MeTooEcole reçoit chaque semaine les appels d’une quinzaine de familles, qu’elles se déclarent victimes ou simplement préoccupées. « Ce qui revient à chaque fois, c’est pourquoi, quand et quelles sont les responsabilités. »
« Il faut comprendre ce qu’il s’est passé entre l’alerte et la protection. Où sont les chiffres des alertes que reçoit la mairie de Paris? Moi, j’aimerais bien savoir ! »
Sauf que faire lumière sur ces affaires prend du temps. Pour Me Delacarte, la plainte permettra d’avoir accès à plus d’informations. « Il va y avoir des auditions, il va y avoir des remontées d’informations, des demandes de communications de pièces, plein d’éléments qu’on n’arrive pas à avoir », énumère-t-il.
« Par exemple certaines pièces qui datent de 2015 n’ont jamais été vraiment publiées, des rapports dans lesquels on sait qu’il y a la signature d’Emmanuel Grégoire, par exemple. »
À l’époque, alors que la municipalité parisienne renforçait ses compétences en matière d’accueil périscolaire, l’actuel maire était premier adjoint.
« Une personne qui a été citée dans une plainte doit être auditionnée. Donc on veut que l’intégralité des personnes qui, à un moment ou un autre, ont eu une once de pouvoir sur la réponse donnée aux familles soit interrogée par les services de police », conclut l’avocat.
« C’est une victoire d’obliger la mairie à réagir »
Pour l’avocat, libérer la parole et établir les responsabilités sont essentiels pour faire avancer les affaires de violences.
« L’arme qui permet de cacher le crime, c’est le silence. Les enfants sont réduits au silence dans un premier temps. Et le problème, c’est qu’au silence de l’enfant s’est ajouté le silence de l’administration qui a eu honte, qui a pas eu le courage de se saisir du dossier. »
La mairie de Paris aurait eu une connaissance « très fine » des failles du système depuis 2015, affirme Me Delacarte. Cinquante recommandations avaient été formulées, sans toutefois être pleinement mises en œuvre.
« C’est une victoire d’obliger la mairie de Paris, le procureur à réagir, » se félicite-t-il_._
Si l’association MeTooEcole et les familles victimes peuvent transmettre leurs dossiers à la justice, seul le procureur peut décider des infractions à retenir et des personnes susceptibles d’être poursuivies.
Quelques jours après le dépôt de plainte, la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, a indiqué que les plaintes de familles contre l’ancienne maire Anne Hidalgo et son successeur, Emmanuel Grégoire, « ont été reçues et les enquêtes ont été ouvertes ».
Contactée par Euronews, la mairie précise que « ses services se tiennent à disposition pour fournir tous les documents utiles à la manifestation de la vérité. »
Plus que la figure du maire, le système en cause
L’équipe juridique de l’ancienne maire n’a pas répondu à nos sollicitations. Le mercredi 9 septembre, Anne Hidalgo était toutefois au micro de France Inter pour réagir au dépôt de plainte.
L’ancienne édile socialiste s’y défend, assurant que « tous les faits contredisent » la non-assistance à personne en danger. Elle affirme avoir pris des mesures dès 2015, après les premiers signalements, notamment pour renforcer les contrôles lors du recrutement des animateurs périscolaires.
Anne Hidalgo exprime cependant des regrets, celui de ne pas avoir reçu les familles des victimes lors de l’apparition de nouveaux signalements au printemps 2025 dans des écoles du VIIᵉ, du XIᵉ et du XVᵉ arrondissements.
« Je suis bien contente pour Anne Hidalgo qui est passée à autre chose, mais qu’est-ce qu’on dit aux parents qui passent pas à autre chose et qui sont brisés? » s’énerveen réponseBarka Zerouali de l’association MeTooEcole.
« On confie quand même la chair de nos chairs. À 8 h du matin, quand on dépose notre enfant, on se dit pas qu’on va le récupérer avec des taches de sang, avec des traumatismes qu’il n’aurait jamais dû avoir. »
Dans une interview à Euronews, la porte-parole déclare : « On ne veut plus regarder les affaires comme des cas isolés, quand c’est systémique. »
Selon le parquet de Paris, près de 235 enquêtes sont en cours dans ces affaires concernant les violences physiques et sexuelles dans le périscolaire, qui concernent 184 établissements. Parmi ces procédures, « une petite dizaine » ont donné lieu à l’ouverture d’une information judiciaire.
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Barka Zerouali reconnaît que depuis 2025, des mesures ont été prises pour protéger les écoliers parisiens. Son association travaille actuellement en lien avec la nouvelle équipe municipale.
Le système n’est, selon elle, pas encore adapté à la réalité. « J’ai des parents dont les enfants ont parlé, ils attendent depuis sept mois. Il faut avoir une chaine de signalement claire et ne pas demander aux parents de comprendre l’organigramme de nos institutions pour pouvoir protéger leurs enfants. »
À Paris, le point de départ d’un débat national
Au-delà d’établir les responsabilités dans les affaires passées, l’association MeTooEcole demande des mesures concrètes : la sensibilisation des adultes, la mise en placed’un « circuit d’alerte clair, rapide et donné aux équipes », et la possibilité de tracer la personne mise en cause.
« Pour cela, il faut un cadre national, » insiste-t-elle. « La protection d’un enfant ne peut pas dépendre de la commune où vous vivez. Tant que ce problème ne sera pas pris au niveau national, on ne va faire que répéter les choses. »
Alors que l’association s’est d’abord constituée autour d’un noyau parisien, les appels affluent désormais de toute la France. De Bordeaux à Lyon, en passant par Marseille ou encore des zones plus rurales. Barka Zerouali dit recevoir de nombreuses sollicitations de parents inspirés par la plainte déposée par les familles de victimes parisiennes.
« Poursuivre la mairie de Paris pour ses défaillances, c’est étape 1. Pour l’étape 2, on travaille avec les avocats, les familles pour imaginer une action plus large, » détaille la porte-parole.
Alors que les élections présidentielles françaises approchent, l’association cherche à contacter les différentes forces politiques engagées dans la course à l’Élysée. Leur objectif est clair : mettre la protection de l’enfance au centre des débats, comme elle l’avait fait lors de la campagne municipale parisienne au printemps dernier.
« Il faut qu’on se pose une question universelle : est-ce que nos institutions savent réellement écouter et protéger nos enfants ? Et cette question, on doit tous se la poser collectivement. »



