Un immense Donald Trump la bouche cousue domine l’avenue Valiasr, l’une des plus fréquentées de Téhéran. La bouche du président américain est scellée par un voile bleu qui épouse la forme du détroit d’Ormuz. Au-dessus de lui, un slogan en persan que les graphistes ont pris le soin de traduire en anglais : « At the breaking point » ( « Au point de rupture »).
La fresque murale anti-américaine représentant Donald Trump bouche cousue, place Valiasr à Téhéran, le 3 juin 2026.
L’affiche a été installée le 2 mai, alors que la guerre battait son plein et que les négociations sur la réouverture du détroit d’Ormuz étaient au point mort. Ce passage maritime, par lequel transitent près de 25 % du pétrole mondial et sur lequel l’Iran tente d’imposer son contrôle, est présenté comme l’arme capable de réduire Washington au silence.
Depuis le début de la guerre contre les États-Unis et Israël, ces fresques murales colorées ont essaimé dans la capitale.
Tandis que les journalistes sont soumis à un contrôle renforcé et qu’Internet a été largement coupé dans les premiers mois de la guerre, très peu d’images parviennent à quitter le pays. Mais les clichés de ces affiches officielles, eux, nourrissent les agences de presse, autorisées à les prendre en photo.
Un panneau géant place de la Révolution, représentant Donald Trump dans un cercueil, avec une inscription en persan disant « Nous tuons Trump », le 15 juillet 2026.
Symbole de la communication de guerre réussie de la République islamique, le panneau géant représentant Donald Trump la bouche cousue a été photographié et repris dans les médias étrangers, puis largement diffusé sur les réseaux sociaux. Le message est directement arrivé jusqu’au président américain.
Fresque murale anti-israélienne à Téhéran, le 3 juin 2026.
Sur d’autres clichés relayés, on peut voir des drones iraniens brisant l’étoile de David ou encore des manifestants scandant « Mort à l’Amérique ». Une bannière représente aussi la lignée de dirigeants religieux à la tête de l’Iran, depuis le fondateur de la République islamique, Ruhollah Khomeini, en passant par Ali Khamenei, tué lors des premières frappes de la guerre le 28 février, jusqu’à son successeur et fils, Mojtaba Khamenei.
Une banderole déployée place Valiasr, le 10 mars 2026 représentant le défunt guide suprême, l’ayatollah Khomeini (à gauche), observant son successeur, le défunt ayatollah Ali Khamenei (au centre), remettre un drapeau national à son fils et nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei (à droite).
Une ville transformée en support de propagande
Mais si ces affiches monumentales sont aujourd’hui conçues pour circuler bien au-delà des frontières iraniennes, elles s’inscrivent dans une longue tradition de propagande visuelle.
Pour les Iraniens, ces immenses panneaux font partie du paysage urbain. Depuis la révolution islamique de 1979, les murs constituent un « espace d’expression politique », explique Sepideh Parsapajouh, chercheuse en anthropologie au CNRS.
Portraits de martyrs de la guerre Iran-Irak (1980-1988), slogans révolutionnaires, anti-américanisme et haine d’Israël… les grandes fresques participent à la mise en récit permanente des valeurs défendues par la République islamique. « La ville devient alors un immense espace narratif », explique la chercheuse.
La célèbre fresque anti-américaine « À bas les États-Unis », peinte en 1979 sur un mur à proximité de l’ex-ambassade américaine, a été récemment rafraichie.
Pourtant, cette culture de l’image est bien plus ancienne que le régime actuel. Selon Sepideh Parsapajouh, cette manière de raconter des histoires par l’image s’inscrit dans une tradition plus ancienne. Elle évoque notamment le « pardeh-khâni », une pratique populaire où un conteur racontait des récits religieux ou épiques devant une immense toile peinte représentant les différentes scènes de l’histoire.
Une propagande industrielle
« Au début de la guerre Iran-Irak, beaucoup de peintures étaient réalisées par des artistes engagés, des étudiants en art, des amateurs parfois talentueux », raconte Sepideh Parsapajouh. « Mais il y avait aussi des initiatives locales. Certaines naissaient à la demande des familles de martyrs ou pour les consoler. Des artistes racontent qu’ils peignaient le portrait d’un jeune homme mort au front sur le mur de sa maison pour l’offrir à sa mère. Il y avait une dimension très personnelle et très affective. »
Cette dimension artistique a progressivement disparu. « Très rapidement, tout cela s’est institutionnalisé. Les fresques sont devenues de véritables commandes publiques », souligne-t-elle.
Aujourd’hui, le processus est entièrement centralisé. Les immenses panneaux qui remplacent désormais les peintures murales sont directement commandés par des organisations gouvernementales. Certaines conceptions sont assurées par la « Maison des designers de la Révolution islamique », une organisation artistique et médiatique semi-gouvernementale.
Leur installation est pilotée par plusieurs institutions, parmi lesquelles figurent l’Organisation de la propagande islamique ou encore le Bureau d’embellissement de la municipalité de Téhéran.
Le changement est aussi technique. Les fresques peintes laissent place à des bâches géantes imprimées, capables d’être installées ou remplacées en quelques heures. Le régime peut désormais adapter presque en temps réel son discours visuel.
Héros nationaux et « Seigneur des anneaux »
Autre évolution majeure : ces images sont désormais conçues à l’aide de l’IA, ce qui permet de produire rapidement des rendus spectaculaires. Le contenu des affiches change lui aussi. « Les compositions sont aujourd’hui beaucoup plus sophistiquées. Elles empruntent les codes de la publicité, du cinéma, de l’affiche de blockbuster », observe Sepideh Parsapajouh.
Certaines vont même jusqu’à puiser dans la culture populaire occidentale. L’une d’elles, déployée sur la façade d’un immeuble de la place Fatemi, dans le centre-est de Téhéran, a notamment retenu l’attention de plusieurs médias occidentaux, en raison de sa référence au « Seigneur des anneaux ». L’émission d’Arte, « Le dessous des images », revient notamment sur cette fresque représentant deux figures colossales, dressées telles des statues monumentales de part et d’autre du détroit d’Ormuz, les bras tendus pour barrer la route à des porte-avions et des navires de guerre.
Grand panneau place Fatemi le 15 avril 2026, évoquant le détroit d’Ormuz et rendant hommage à Alireza Tangsiri, ex-chef de la marine des Gardiens de la révolution tué dans une frappe israélo-américaine.
À gauche apparaît Alireza Tangsiri, ancien commandant en chef de la marine des Gardiens de la révolution, tué le 26 mars 2026 lors d’un bombardement revendiqué par Israël. À droite figure Rais Ali Delvari, héros national iranien, célèbre pour avoir organisé la résistance locale contre les forces britanniques dans la région du Tangestan en 1915.
Plusieurs observateurs y ont vu un clin d’œil à l’Argonath, « La Porte des rois » du « Seigneur des anneaux », qui marquent symboliquement l’entrée du royaume du Gondor et mettent en garde les ennemis qui s’y aventurent.
Ce type de représentations « immortalise en quelque sorte les figures politiques en les héroïsant », analyse Sepideh Parsapajouh.
Des hommes politiques, soldats, scientifiques immortalisés
Les murs de Téhéran sont ainsi couverts des portraits de l’ex-guide suprême Ali Khamenei ou de Gardiens de la révolution, tués dans des bombardement israélo-américains. Ils côtoient d’autres figures iconiques de la République islamique, comme le général Qassem Soleimani, ancien chef de la Force Al-Qods, tué dans une frappe américaine en Irak en 2020.
« Dans cette perspective, le héros peut mourir, mais il devient immortel parce qu’il entre dans le récit. À Karbala, l’imam Hussein meurt en martyr, mais son sacrifice devient une mémoire, constamment réactualisée. Les fresques contemporaines reprennent exactement cette logique. Le soldat, l’homme politique, le scientifique, assassinés, n’est pas seulement représenté comme une personne disparue. Il devient un héros, un martyr, un personnage d’une histoire nationale et étatique qui continue de s’écrire », explique Sepideh Parsapajouh.
Un panneau, photographié le 29 juin 2026 à Téhéran, représentant le défunt guide suprême Ali Khamenei, en train d’embrasser le défunt commandant des Gardiens, Qasem Soleimani, près du mausolée de l’imam Hussein dans la ville sainte irakienne de Karbala.
« Les murs de Téhéran ne constituent pas simplement une succession d’images. Ensemble, ils forment un véritable texte visuel. En circulant dans la ville, on passe d’une histoire à une autre, d’un martyr à un autre, d’un épisode historique à un autre. La ville raconte en permanence une certaine vision de l’histoire nationale, celle racontée par le pouvoir. »
« Beaucoup de passants ne les regardent presque plus »
Aux abords de l’ancienne ambassade américaine, les fresques célèbrent l’anti-impérialisme. La place de la Palestine accueille régulièrement des messages adressés à Israël, parfois même traduits en hébreu. La place Valiasr voit les affiches les plus monumentales installées, tandis que la place de la Révolution reste l’un des principaux espaces de communication visuelle du régime. Avec cette géographie, ces images sont vues quotidiennement par des milliers de Téhéranais.
Pour autant, l’omniprésence des fresques murales ne garantit pas l’adhésion de la population. « La plupart des habitants de Téhéran vivent avec ces images depuis des décennies. Elles sont devenues une partie du décor urbain. Beaucoup de passants ne les regardent presque plus, tandis que certains les regardent avec émotion et d’autres encore les interprètent de manière critique », observe Sepideh Parsapajouh.
Quoi qu’il en soit, souligne l’anthropologue, « la ville reste un espace de dialogue » et certains Téhéranais n’hésitent pas à se réapproprier les murs là où subsistent des interstices.
« Les grands murs monumentaux restent très largement contrôlés par les institutions, mais il existe aussi d’autres formes d’expression plus discrètes : des graffitis, des inscriptions, des détournements, et parfois des effacements. Ils sont beaucoup moins visibles, souvent éphémères, mais eux aussi photographiés et partagés sur les réseaux sociaux ». Ce qui permet aux Téhéranais, malgré tout, et plus discrètement, de réécrire leur propre récit sur les murs de leur capitale.











