Le 3 novembre 2018, plus d’une centaine de personnes se retrouvent pour un anniversaire à Epuyén, petit village de Patagonie de quelques milliers d’habitants. Parmi elles, un ouvrier agricole de 68 ans, qui a récemment cueilli des champignons en zone rurale, présente des symptômes grippaux. Quelques jours plus tard, le diagnostic tombe. Ce sera le cas index d’une épidémie d’hantavirus qui fera 34 malades et 11 morts entre novembre 2018 et mars 2019.
« À l’époque, on savait très peu de choses sur la maladie. La transmission d’humain à humain a été découverte pour la première fois en 1996 » à El Bolsón, à 40 km d’Epuyén, rappelle à l’AFP Jorge Díaz, épidémiologiste au ministère de la Santé de Chubut. L’hantavirus est endémique en Argentine – autour de 100 cas par an – mais la souche Andes, seule à avoir montré une transmission entre humains, est concentrée dans des provinces patagoniennes de Chubut, Neuquen et Rio Negro.
« Notre expérience avec ce virus est très limitée », confirme le microbiologiste Gustavo Palacios, aujourd’hui à l’École de médecine Icahn du Mont Sinaï à New York, interrogé par CNN. « On compte probablement moins de 300 cas de transmission interhumaine du virus Andes depuis son apparition […] et environ 3 000 cas confirmés au total. »
Transmission rapide
L’enquête épidémiologique, analysée dans une étude publiée en 2020 dans le New England Journal of Medicine, reconstitue une chaîne de transmission d’une rare précision. Le premier patient, présent à la fête du 3 novembre, contamine cinq personnes en 90 minutes : deux assises à 30 cm de lui, deux à plus d’un mètre, et une cinquième croisée brièvement sur le chemin des toilettes. L’étude révèle donc que des contacts de courte durée ont suffi à la transmission, généralement par « inhalation de gouttelettes ».
Deux autres « super‑contaminateurs » alimentent la flambée : un homme de 61 ans, à la vie sociale active, infecte six personnes avant de mourir 16 jours après le début des symptômes ; son épouse, fiévreuse lors de sa veillée funèbre, en infecte dix autres, tombées malades entre 17 et 40 jours après l’événement. L’épidémie d’Epuyén montre que la fenêtre de contagiosité est très courte, environ une journée, avec un pic le jour où la fièvre se développe chez le patient. Favorisée par des évènements collectifs, comme des fêtes, réunions familiales et funérailles.
Isolement respiratoire sélectif
Face à cette dynamique inhabituelle, les autorités de Chubut et le ministère de la Santé rompent avec les pratiques classiques. Fin décembre 2018, elles instaurent un dispositif inédit : l’« isolement respiratoire sélectif » (IRS). Toute personne asymptomatique ayant vécu avec un cas confirmé ou ayant eu un contact étroit avec lui doit rester à domicile, porter un masque à haute efficacité et bénéficier d’un suivi clinique quotidien.
« La quarantaine obligeait les contacts d’une personne positive à s’isoler 45 jours », détaille Jorge Díaz à l’AFP. L’incubation, d’abord estimée à 30 jours, est portée à 45 après l’observation de cas tardifs. À Epuyén, jusqu’à 142 personnes sont isolées à différents moments, dans une ville de 3 000 à 4 000 habitants. Un juge ordonne même à 85 résidents de rester confinés chez eux pendant un mois, rapporte ABC. Les rues se vident, des panneaux « No pasar » apparaissent aux portes de l’hôpital.
Cette politique, très intrusive pour une petite communauté, s’accompagne de visites médicales quotidiennes avec des prises de température, des prélèvements et du soutien psychologique. « Des familles entières ont été mises en quarantaine, les entreprises et les écoles ont adapté leur fonctionnement […] les personnes isolées étaient confrontées à la peur, à l’incertitude et à la stigmatisation sociale », résume le média argentin Infobae. L’évènement constitue encore aujourd’hui un souvenir traumatique pour la localité.
Zéro infection professionnelle
L’Organisation mondiale de la santé souligne que la réponse repose sur des équipes pluridisciplinaires, le renforcement de la surveillance, la recherche active de cas, le contrôle environnemental, la mise en œuvre de mesures de prévention et la prise en charge sécurisée des patients. Plus de 80 professionnels de santé – médecins, infirmiers, microbiologistes, épidémiologistes, travailleurs sociaux – se sont mobilisés à Epuyén et dans la région. Et malgré des contacts étroits avec des patients gravement malades, aucun de ces soignants n’a été infecté au cours de l’opération.
Deux cas ont été signalés dans un petit hôpital rural, probablement exposés avant l’application stricte des protocoles. Pour les experts, cela confirme les vertues des mesures une fois en place. Un rapport de la Société argentine des maladies infectieuses (SADI) a mis en avant « l’efficacité des mesures épidémiologiques, le travail conjoint des différents acteurs, la réactivité des équipes de santé et l’élaboration de protocoles désormais considérés comme un modèle », pointe Infobae.
Un modèle, selon l’OMS
Le virus se transmet habituellement par les rongeurs – le « ratón colilargo », rat à longue queue –, mais la souche Andes fait exception. Dans la « comarca andina » – corridor de villages dans un paysage andin de lacs et forêts – les habitants ont appris à « vivre avec le hanta » : aération des garages et hangars, nettoyage à l’eau de Javel des espaces susceptibles d’abriter des rongeurs, vigilance accrue. Désormais, conclut Jorge Díaz, « chaque fois que survient un cas d’hantavirus (Andes), l’isolement est prescrit ou recommandé ».
Lorsque les premiers cas d’hantavirus Andes ont été détectés à bord du navire de croisière MV Hondius, parti d’Ushuaia, plusieurs pays européens se sont inspirés directement de cette expérience. Les autorités des Pays-Bas et l’Espagne ont adopté des approches similaires à celles mises en œuvre en Argentine, rappelle ABC: « elles ont isolé les patients dans des établissements médicaux sécurisés tout en s’efforçant de suivre leurs déplacements ».
« Si nous suivons les mesures de santé publique et les enseignements tirés de l’expérience argentine, nous pouvons briser cette chaîne de transmission », a déclaré Abdi Rahman Mahamud, responsable des alertes et ripostes de l’OMS. Il n’existe toujours ni vaccin ni traitement spécifique validé contre l’hantavirus Andes. Mais pour l’agence onusienne, le cas argentin illustre qu’une réponse rapide et coordonnée peut enrayer une épidémie locale, même avec un pathogène émergent.











