- Les automobilistes ont à peine senti la diminution de leurs frais d’essence que déjà, ils redoutent une nouvelle augmentation.
- Après une baisse à la suite du cessez-le-feu en Iran, le cours du pétrole est reparti à la hausse après l’échec des négociations.
- Spécialiste des matières premières, l’économiste Jacques Percebois explique à TF1info à quoi on peut s’attendre.
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Guerre au Moyen-Orient : les prix des carburants et du gaz s’envolent
La baisse des cours du pétrole aura à peine été ressentie par les automobilistes à la pompe. Sitôt après l’annonce d’un cessez-le-feu, le cours du baril de pétrole était repassé sous la barre symbolique des 100 dollars. Mais l’échec des négociations américaines, et l’annonce d’un blocus des exportations iraniennes de pétrole par le président américain, ont à nouveau orienté les prix à la hausse.
L’essence et le diesel vont-ils coûter encore plus cher ? Nouvelle baisse de l’offre de pétrole, blocage persistant du détroit d’Ormuz, des nuages noirs semblent s’accumuler pour les consommateurs de carburant. Professeur émérite à la faculté d’économie de Montpellier, spécialiste du secteur de l’énergie, Jacques Percebois relativise un risque immédiat, mais pointe des dégâts à terme plus inquiétants.
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Les cours du pétrole ont baissé lors de l’annonce d’un cessez-le-feu, et sont remontés lors de celle d’un blocus américain sur les ports iraniens. Peut-on se faire une idée de ce qui nous attend à la pompe dans une telle volatilité ?
Les marchés sont très sensibles aux anticipations. Dès qu’on dit qu’une négociation va peut-être reprendre, comme c’est le cas ce mardi, les cours ont tendance à baisser. Si on dit que les Américains cherchent à augmenter les sanctions, les prix remontent. Et il est certain que, tant que le prix du pétrole est élevé, les prix des produits pétroliers le seront aussi. Si d’ici à la fin annoncée de la trêve, le 21 avril, les négociations ont repris, on peut s’attendre à une baisse des prix, qui ne se traduira cependant pas par une chute à la pompe.
Attention, un élément nouveau peut atténuer la volatilité des prix, c’est le fait que la demande de pétrole dans le monde a déjà chuté. On assiste à un phénomène de destruction de la demande, comme on l’avait observé, dans d’autres proportions, au moment de la pandémie de Covid-19. On a déjà observé, alors que le conflit en Iran entre dans sa 7ᵉ semaine, une baisse de la consommation mondiale. Elle est de l’ordre de 2 à 3 millions de barils par jour, sur une consommation quotidienne à l’échelle du monde qui se situait autour de 103 ou 104 millions par jour. Ce n’est pas encore très important, mais c’est quand même une tendance orientée dans la direction d’une récession économique.
Les automobilistes ont remarqué que les prix à la pompe montent plus vite qu’ils ne redescendent ensuite. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Oui, il y a bien un effet asymétrique, qui peut paraître étonnant. Une explication partielle du phénomène est que quand les prix du brut ont tendance à monter, les raffineurs, et dans une moindre mesure les distributeurs, anticipent qu’ils vont devoir acheter le pétrole plus cher demain. Ils ont besoin de plus de liquidités, et justifient la hausse rapide des prix par ce besoin de réserves. Ils vendent donc des stocks plus chers que ce qu’ils leur avaient coûté. Leur attitude est rationnelle, et elle est la même pour n’importe quelle autre matière première, quand on doit prévoir de la liquidité. Certains en profitent quand même pour faire un peu de spéculation, c’est ce qu’on appelle les anticipations spéculatives.
À l’inverse, quand les prix du brut commencent à chuter, la thèse des raffineurs est qu’ils ne peuvent pas baisser trop vite. Ils attendent 15 jours, voire un mois, parce qu’ils estiment que le produit raffiné qu’ils vendent est issu d’un brut acheté à un prix plus élevé. Là aussi, même si l’effet est asymétrique, il est légitime tant que la répercussion de la baisse n’est pas retardée artificiellement. C’est cela que le gouvernement promet de surveiller.
De quels leviers dispose-t-on pour amortir les hausses ?
La seule marge de manœuvre sur laquelle le gouvernement français peut jouer, c’est sur les marges, essentiellement celles des raffineurs, d’ailleurs. Il faut d’ailleurs distinguer deux types de fournisseurs de pétrole. Vous avez d’un côté des distributeurs et des raffineurs qui dépendent de grosses multinationales, comme Total, qui ont l’avantage de produire du pétrole dans beaucoup de pays, à commencer par les États-Unis. Total a donc une marge de manœuvre, parce que quand les prix du pétrole brut augmentent, ses profits en amont augmentent. Ils peuvent donc se payer le luxe de faire des rabais au niveau de la pompe, parce que le manque à gagner est bien inférieur au profit supplémentaire en amont, c’est-à-dire au niveau de la production.
En revanche, ce n’est pas vrai pour les raffineurs ou les distributeurs indépendants. C’est plus compliqué pour eux, parce qu’ils achètent la matière première, c’est-à-dire le pétrole brut, sur les marchés internationaux. Leur marge de manœuvre est beaucoup plus faible.
Le gouvernement français veut vérifier que les raffineurs, et dans une moindre mesure les distributeurs, évitent d’anticiper par spéculation, comme on vient de l’évoquer. Le gouvernement ne veut pas bloquer les prix, donc il lui reste deux méthodes. D’abord, la vérification qu’il n’y a pas de marge excessive. Pour cela, il faut faire des contrôles, ce qui n’est pas évident. Comment définir quelle est la marge appropriée ? Les contrôles seront probablement aléatoires, et certains seront sanctionnés pour envoyer un signal aux autres.
La deuxième mesure qui a actuellement la préférence en France, ce sont des aides ciblées, pour les gros rouleurs comme les transporteurs ou les infirmières, ou pour les agriculteurs. Une aide pour tous créerait un effet d’aubaine potentiellement contre-productif.
Est-ce que le blocus américain sur les exportations maritimes iraniennes peut faire monter à nouveau les cours du pétrole ?
Les Iraniens exportaient entre 1,5 et 2,1 millions de barils par jour avant le début du conflit le 28 février dernier, et déjà beaucoup moins depuis. En soi, cela n’aura qu’un effet marginal sur la hausse des prix. Il passait 20 millions de barils par jour dans le détroit d’Ormuz, soit le cinquième de la consommation mondiale. Quelques centaines de milliers de barils par jour passaient encore, et aujourd’hui c’est cela qui est bloqué. Certains estiment que les Iraniens ont encore une marge de manœuvre grâce au terminal du port de Djask, à l’est du détroit, directement sur la mer d’Oman. Mais l’oléoduc ne peut transporter que 300.000 barils par jour, et la marine américaine pourra vraisemblablement bloquer le port d’où le brut est exporté.
En tout état de cause, le fait que les ports iraniens soient bloqués, et les exportations complètement interrompues, ne va pas modifier fondamentalement l’équilibre du marché pétrolier international. Cela va gêner un peu plus directement les pays d’Asie, un peu le Japon et l’Inde, mais surtout la Chine. Ils peuvent toutefois espérer trouver un peu plus de pétrole en provenance soit des États-Unis, soit des pays d’Afrique, qui continuent à produire. La tension majeure sur le marché du pétrole est due au fait que les 20 millions de barils qui traversaient chaque jour le détroit d’Ormuz, 20% de la consommation mondiale, ne le font plus.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) met en garde sur le fait qu’il n’y a pas eu de nouveaux chargements de brut en avril, et que les prix actuels ne traduisent pas encore l’ampleur du blocage. Doit-on s’attendre à une nouvelle hausse des cours ?
Il est vrai qu’à l’heure actuelle, il y a un coussin, un amortisseur, du fait que l’on puise dans les stocks, y compris les réserves stratégiques. Il va falloir les reconstituer à un moment ou un autre. Si la situation se détend, les stocks stratégiques en pétrole se reconstitueront assez vite. En revanche, c’est beaucoup plus problématique pour le gaz, auquel nous sommes très dépendants en Europe. Nous devons disposer d’au moins 90 jours de stocks de gaz, ce qui prend du temps : il faut généralement s’en préoccuper dès la fin de l’hiver, ce qui n’est actuellement pas le cas.
Je ne suis pas trop pessimiste quant à une poursuite de la hausse. Nous sommes déjà à des niveaux relativement élevés, même si des précédents étaient allés encore plus haut. Le risque supplémentaire serait qu’on introduise un péage sur le détroit d’Ormuz, comme cela a été évoqué. Le principe d’un péage est contraire au droit international, et ce serait un précédent dangereux, car des détroits, il y en a beaucoup.
Par ailleurs, le risque d’une récession n’est pas à exclure, même s’il est plus lointain. La destruction de la demande de pétrole, que l’on observe déjà, correspond vraisemblablement à une érosion globale de l’activité économique, et le retour à la normale ne sera pas instantané, même quand le détroit d’Ormuz aura été rouvert à la circulation maritime.











