C’est le côté obscur de notre satellite. Un lieu mystérieux qui se dérobe sans cesse au regard des Terriens. Dans la nuit du lundi 6 au mardi 7 avril, l’équipage d’Artemis II volera autour de la Lune et verra sa face cachée, un moment rarissime dans l’histoire de la conquête spatiale.
Lors de leur mission, les astronautes en ont déjà aperçu des portions jamais observées directement par l’Homme. Dans une interview diffusée dimanche depuis le vaisseau Orion, l’Américaine Christina Koch s’est réjouie d’avoir pu observer le Grand Canyon de la Lune, une formation géologique née de l’impact d’un astéroïde géant il y a 3,8 milliards d’années.
« Aucun œil humain n’avait vraiment vu ce cratère jusqu’à aujourd’hui », a expliqué celle qui est devenue la femme ayant voyagé le plus loin dans l’espace.
Les quatre astronautes – trois Américains et un Canadien – ont observé directement l’hémisphère de la Lune qui se situe en permanence du côté opposé à la Terre, avec un point de vue panoramique permettant de profiter d’un meilleur champ de vision que leurs prédécesseurs du programme Apollo il y a plus de cinquante ans.
Les vols Apollo étaient passés à une altitude de 110 kilomètres au-dessus du sol lunaire alors qu’Artemis II gardera une altitude d’environ 6 400 kilomètres, permettant aux astronautes d’avoir plus de recul et une vue complète circulaire de la surface de la Lune, y compris la région des pôles.
Début 2019, l’atterrisseur chinois Chang’e-4 a été le premier engin de fabrication humaine à s’être posé sur la face cachée de la Lune. Avant cela, de nombreuses sondes ont été placées en orbite autour de la Lune en 60 ans et ont eu l’occasion d’en faire des images. La première fut prise par la sonde soviétique Luna 3, en 1959.
Deux faces, deux ambiances
Cependant, beaucoup de mystères continuent d’entourer cette zone invisible depuis la Terre. Rappelons que dans un temps très lointain, la Lune n’avait pas de face caché car elle tournait sur elle-même plus vite qu’aujourd’hui. Entre-temps, un phénomène d’attraction avec la Terre, appelé « verrouillage gravitationnel », a conduit à leur rotation synchrone.
La Lune met donc exactement le même temps à faire un tour sur elle-même qu’à faire un tour autour de la Terre. À ce titre, sa face cachée connaît les mêmes périodes d’ensoleillement que sa zone visible.
Depuis les premiers clichés de Luna 3 jusqu’à la mission Artémis, cette face cachée ne cesse d’intriguer astrophysiciens et passionnés de l’espace en raison d’une apparence bien différente de sa moitié visible.
À voir aussiArtemis II : « Le cœur de la mission est de vérifier que le voyage se passe bien »
Là où la face que nous voyons quotidiennement compte de nombreuses taches sombres ou « mers » lunaires, des anciennes coulées volcaniques causées par l’impact de météorites, la face cachée, plus claire, en est totalement dépourvue.
La face cachée présente également un relief beaucoup plus accidenté. « L’autre face ressemble à un tas de sable avec lequel mes enfants ont joué autrefois. Tout est comme détruit, il n’y a pas de mots pour la décrire, juste beaucoup de bosses et de trous », expliquait en 1968 l’astronaute américain William Anders, premier homme à l’avoir directement observé avec la mission Apollo 8.
D’autres différences intriguent comme l’épaisseur de la croûte ou encore l’âge apparent de la surface lunaire. Pour le moment, les astrophysiciens et les planétologues n’ont pas de réponse complète sur le sujet.
Au printemps 2025, la Nasa a notamment révélé une différence de température entre les deux faces de la Lune, la partie proche étant plus chaude que la partie éloignée. Selon les scientifiques américains, cette différence pourrait s’expliquer par une activité volcanique datant de 3 à 4 milliards d’années, qui aurait façonné la surface de la Lune.
Selon la théorie la plus largement admise, la Lune serait née il y a 4,5 milliards d’années de la collision entre la Terre et une planète de la taille de Mars. Un cataclysme qui aurait projeté dans l’espace un immense nuage de débris en fusion.
« Lorsque la Lune était encore une boule de roche en fusion et que la croûte commençait à se solidifier, il y a probablement eu quelques impacts importants du côté qui nous fait face, puis il y a eu d’immenses épanchements de lave qui se sont solidifiés pour former ces mers », explique l’astrophysicien Robert Lamontagne interrogé par Radio-Canada.
Coupés du monde
Pour tenter de récolter un maximum d’informations sur le versant caché de l’astre lunaire, les quatre membres de l’équipage d’Artémis auront les yeux grands ouverts : ils se sont préparés pendant plus de deux ans à reconnaître des formations géologiques et à les décrire avec précision aux scientifiques ici-bas, en particulier les teintes brunes ou beiges du sol.
Leurs descriptions orales ainsi que leurs notes et photographies – trois appareils photo Nikon ont été embarqués – devraient permettre d’en apprendre un peu plus sur la géologie de notre satellite naturel. Leurs observations pourraient renseigner sur la composition de la Lune et son histoire, et par extension celui de notre système solaire.
À lire aussi« On est au début du chemin » : trouverons-nous un jour d’autres vies dans l’univers ?
Au-delà de son aura de mystère, la face cachée présente également une autre particularité qui devrait donner quelques sueurs froides du côté du Centre spatial Kennedy. Pendant 40 minutes, les communications seront coupées entre le vaisseau et la Terre, bloquées par la masse de la Lune.
« Ce sera palpitant mais aussi un peu effrayant », prédit auprès de l’AFP Derek Buzasi, professeur d’astronomie et d’astrophysique à l’université de Chicago. À l’époque d’Apollo, se souvient-il, « on retenait tous notre souffle ».
Pour finir en apothéose, l’équipage assistera à un phénomène rare vers la fin du survol : une éclipse solaire. Concrètement, leur vaisseau ainsi que la Lune et le Soleil s’aligneront et le Soleil disparaîtra pendant environ 53 minutes.
Ils verront également la Terre disparaître et réapparaître derrière la Lune.
À cette occasion, ils tenteront de reproduire la célèbre photographie « lever de Terre » prise en 1968 lors de la mission Apollo 8, la première à avoir tourné autour de la Lune, et qui avait bouleversé notre vision du monde.
Avec AFP











