- Une publication en ligne nous explique qu’en Russie et en Amérique du Nord, des ours consomment des champignons toxiques pour leurs effets psychoactifs.
- Ce message s’accompagne d’une vidéo sur laquelle on observe un ourson en quelque sorte « drogué » après avoir mangé une amanite tue-mouches.
- Gare à cette séquence, tirée d’un film de 1988 : les chercheurs étudiant le comportement des ours n’observent pas ce type d’habitudes alimentaires à l’état sauvage.
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L’info passée au crible des Vérificateurs
Partagée sur le réseau social X, une séquence (nouvelle fenêtre) interpelle : elle montre un ourson dans une forêt, en train de consommer de gros morceaux d’amanite tue-mouches. Peu après avoir ingéré ce champignon toxique, le petit mammifère semble déboussolé, perdant ses repères comme s’il était sous l’emprise d’une drogue. Le message qui accompagne ces images assure que « des biologistes et des gardes forestiers (notamment en Russie et en Amérique du Nord) ont rapporté des cas d’ours ayant consommé ces champignons et présentant des signes d’ébriété »
. Les symptômes seraient les suivants : « marche chancelante, désorientation et comportement léthargique »
.
La publication ajoute que « certains chercheurs suggèrent que les ours ne mangent pas ces champignons par accident »
. À l’instar d’autres espèces telles que les « rênes en Sibérie, ils pourraient les rechercher spécifiquement pour leurs effets psychoactifs, agissant comme une sorte de divertissement ou d’évasion sensorielle »
.
Un comportement très inhabituel pour un ours
En s’intéressant à la vidéo, rien ne laisse a priori penser à des images générées par IA. Les effets de caméra et le montage ont toutefois de quoi surprendre, venant accentuer les prétendus effets des champignons sur le comportement de l’animal. Nous ne sommes pas ici devant l’extrait d’un documentaire animalier, mais en présence d’un extrait du film L’Ours
, sorti au cinéma en 1988 et réalisé par le Français Jean-Jacques Annaud. Dans ce long-métrage, des ours ont été dirigés par un dresseur, suivant les indications du cinéaste. La scène repartagée en ligne montre un jeune ourson orphelin, pris sous son aile par un vieux mâle. Alors qu’il tente de tuer l’ennui, le petit animal consomme des champignons et se fait surprendre par leurs effets hallucinogènes.
Si ces images ne nous montrent pas une scène qui s’est réellement déroulée dans la nature, s’agit-il pour autant d’une illustration fidèle du comportement des ours dans leur environnement ? Pour le savoir, TF1info a interrogé la chercheuse en écologie du CNRS Mathilde Tissier, membre de l’Institut pluridisciplinaire Hubert Curien de Strasbourg. Spécialiste de la nutrition des pollinisateurs, elle a longtemps travaillé sur les mammifères sauvages et notamment étudié l’alimentation des ours.
Habituée à observer ces imposants mammifères, elle a d’emblée su que ces images n’étaient pas authentiques. « On voit bien que ce n’est pas un ourson sauvage qui consomme des champignons dans la nature »
, glisse-t-elle. « Les ours sont en réalité beaucoup plus méticuleux, ils vont d’abord utiliser leur odorat, puis goûter de petits morceaux. »
Par ailleurs, « la probabilité qu’un ourson mange une amanite tue-mouches en milieu naturel est infime »
. Le petit a effectivement tendance à « copier sa mère »
et son régime alimentaire.
La probabilité qu’un ourson mange une amanite tue-mouches en milieu naturel est infime
La probabilité qu’un ourson mange une amanite tue-mouches en milieu naturel est infime
Mathilde Tissier, chercheuse en écologie
Les champignons sont des aliments très communs pour ces espèces, qui « consomment également de très nombreux végétaux »
. Pour autant, les mammifères évitent en général « ce qui va être rouge, très coloré »
. Il s’agit en effet de signaux qui sont le plus souvent synonymes de toxicité. Un danger potentiel dont les animaux ont conscience, et qui est en général accompagné de signaux clairs sur le plan gustatif. « Ce qui est très toxique est souvent extrêmement amer »
, assure ainsi Mathilde Tissier.
La chercheuse est formelle : tout comme ses collègues, elle n’a jamais observé de tels comportements alimentaires dans la nature. La littérature scientifique ne nous en apprend pas davantage, puisqu’aucune étude solide n’a mis en évidence la consommation par des ours d’aliments aux substances psychoactives dans la nature. « Cela ne veut pas dire qu’aucun chercheur n’a un jour observé un individu isolé manger de tels champignons »
, note la spécialiste, mais il convient de se méfier des généralisations.
Les animaux répondent avant tout à leurs besoins
En effectuant quelques recherches, Mathilde Tissier a observé que les éléments mis en avant sur le réseau X s’appuyaient assez largement sur les écrits d’un ethnobotaniste nommé Giorgio Samorini. On lui doit un livre intitulé Les animaux qui se droguent
, paru au début des années 2000, mais il n’a pas apporté de preuves formelles de ces choix d’aliments par les ours dans des travaux de recherche. « Il y a bien
une étude
(nouvelle fenêtre) dans laquelle il évoque des éléments concordants, mais il n’a pas démontré que les ours consomment des champignons spécifiquement pour leurs effets psychoactifs »
, observe la représentante du CNRS.
Si la science est prudente, c’est parce qu’il est « très difficile de prouver l’intentionnalité »
d’un tel comportement spécifique chez un animal sauvage. La chercheuse note que dans des milieux périurbains, des écureuils ont déjà été observés dans des états d’ébriété, suite à la consommation de fruits fermentés. Étaient-ils en quête d’une forme d’ivresse ? « On peut ici supposer que ce serait plutôt leur appétence pour le sucre qui a expliqué ce choix initial d’aliment. »
Le fait que des ours cherchent à ingérer des champignons est également très rationnel, puisque ces derniers se révèlent « très nutritifs »
. Ces ursidés « ont besoin de protéines et d’acides aminés »
. Il faut garder à l’esprit que « les animaux ne sont généralement pas dans un contexte récréatif et ludique »
, mais plutôt de « compétition dans des espaces naturels où la ressource alimentaire n’est pas forcément abondante »
.
« Les ours sont une espèce saisonnière, qui ne peut compter que sur une période très courte pour trouver de la nourriture et se reproduire »
, rappelle Mathilde Tissier. Dès lors, envisager une recherche d’aliments à des fins « récréatives »
apparaît assez peu crédible, a fortiori
lorsque les observations dans la nature n’en montrent pas. Il n’en demeure pas moins que certaines espèces animales optimisent leurs choix alimentaires. À l’instar de certains cervidés, qui vont consommer des bourgeons et écorces d’arbres riches en composés antiparasitaires ou antifongiques comme certains conifères. Des études suggèrent que « les individus les plus contaminés ont tendance à se tourner plus fréquemment vers ces aliments, autrement absents de leur diète »
, mais les chercheurs restent divisés lorsqu’il s’agit d’évoquer une forme « d’automédication ».
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