Le 3 janvier 2026, alors que le Venezuela est en pleine crise après l’enlèvement de Nicolás Maduro, une figure familière du pouvoir chaviste émerge dans les rues de Caracas : Diosdado Cabello, vêtu d’un gilet pare-balles et entouré d’hommes armés. Il lance alors en défi aux États-Unis : « À la fin de ces attaques, nous vaincrons […]. Ce n’est pas la première lutte, ce n’est pas la première bataille […], nous avons su survivre en toutes circonstances ». Avec cette séquence, le ministre vénézuélien, recherché tout comme Nicolas Maduro par la justice américaine qui offre 25 millions de dollars pour sa capture, veut rappeler qu’il fait partie des jusqu’au-boutistes du régime chaviste.
Comme de nombreuses figures du pouvoir vénézuélien, Diosdado Cabello vient des rangs de l’armée. C’est d’ailleurs là qu’il rencontre Hugo Chavez – tous deux sont membres du mouvement bolivarien révolutionnaire, une loge clandestine de militaires. Lors du coup d’État raté de 1992, moment charnière dans la naissance du chavisme, Diosdado Cabello n’est encore qu’un lieutenant relativement effacé face aux figures des cinq commandants qui tentent de renverser le pouvoir. « Ce n’était pas un protagoniste de premier plan », pointe Fabrice Andréani, chargé de cours en science politique à l’université Lyon-2 et spécialiste du Venezuela.
Ce n’est qu’après l’accession de Hugo Chavez à la présidence en 1999 qu’il gravit rapidement les échelons de l’appareil d’État. Il est tour à tour ministre, gouverneur de l’État de Miranda, puis vice-président, notamment lors du coup d’État contre Hugo Chavez en 2002.
Le clan Cabello
Son ascension se double d’une capacité à tisser des réseaux dans l’appareil d’État, notamment dans les sphères sécuritaires et économiques. Habile architecte de loyautés, Diosdado Cabello a su s’entourer d’alliés fidèles, que ce soit des généraux de l’armée, des chefs de milices bolivariennes ou de figures montantes de la bureaucratie, consolidant ainsi une position charnière entre les institutions.
La puissance de Diosdado Cabello s’exprime aussi par la place qu’il a su garantir à sa famille. « Il faut bien voir que le chavisme au pouvoir, ça a toujours été différents clans politico-militaires qui se partagent des bouts d’État et des contrats », précise Fabrice Andréani. Son frère, José David Cabello, a été pendant quinze ans à la tête du fisc vénézuélien (le Ceniat), contrôlant ainsi un levier clé dans l’économie du pays : la fiscalité, les douanes et donc l’accès à la rente pétrolière et aux flux d’argent liquide. Plus récemment, sa fille Daniella Cabello a été nommée ministre du Tourisme, un portefeuille déjà occupé par sa mère, Marleny Contreras. Cette dernière est d’ailleurs actuellement députée.
Longtemps, Diosdado Cabello a d’ailleurs été perçu pour cela comme une figure ambiguë au sein du chavisme. « Il faisait partie de ce qu’on appelait au Venezuela à l’époque [de Hugo Chavez] la droite endogène : des gens qui font la courte échelle à la boli-bourgeoisie, c’est-à-dire la bourgeoisie bolivarienne qui s’est constituée à l’ombre de l’État », explique Fabrice Andréani. Cette position lui vaut d’être régulièrement soupçonné de mêler affaires politiques et intérêts privés, incarnant pour beaucoup la dérive affairiste du chavisme. En 2009, « il a été publiquement interpellé par Chavez dans une émission de télévision pour une histoire d’œuvre publique qui n’avançait pas, avec des comptes qui ne collaient pas », rappelle le chercheur.
Mais à la mort de Hugo Chavez en 2013, Diosdado Cabello réoriente son image. « Sa figure de radicalité, il l’a surtout cultivée après que Chavez est mort, c’est-à-dire qu’il apparaît comme un radical du régime prêt à prendre le maquis », souligne Fabrice Andréani.
L’homme fort de la répression et de la propagande
Sous Nicolás Maduro, il devient le numéro deux du pouvoir, mais aussi l’incarnation d’un régime de plus en plus autoritaire. Il est en effet le principal relais du pouvoir dans l’appareil sécuritaire. « Il a pris beaucoup plus de force dans l’appareil répressif à partir des grandes manifestations de 2014. »
Au poste de ministre de l’Intérieur et de la Justice depuis août 2024, il contrôlait déjà de nombreux corps de sécurité alors qu’il n’occupait pas officiellement ce poste. Il est considéré comme l’homme derrière les redoutés « colectivos », ces groupes armés à la solde du gouvernement qui matent les manifestations et intimident la population. En 2024, avec les élections contestées, la répression monte d’un cran et les arrestations se multiplient, comme de nombreuses ONG ont pu le documenter, dont Human Rights Watch ou Foro Penal. Près de 2000 personnes vont être arrêtées à la suite de ces élections, tandis que de nombreux opposants se cachent ou fuient le pays. Dans le même temps, le cousin de Diosdado Cabello, Gustavo González López, est nommé à la tête de la police politique (Sebin), resserrant le contrôle du clan familial sur les leviers de la sécurité intérieure, à un moment où le régime de Nicolás Maduro fait face à des tensions croissantes.
À lire aussiVenezuela: la prison de l’Helicoïde, d’une utopie architecturale au symbole de la répression sous Maduro
Son influence s’étend aussi à l’Assemblée nationale dont il a été plusieurs fois président. Il a poussé à l’adoption des lois les plus répressives du régime Maduro : loi contre la haine, loi contre les ONG. Des législations qui permettent de faciliter les arrestations d’opposants et complexifient la lutte pour les droits humains.
Il orchestre également un système de délation institutionnalisée, les « patriotas cooperantes », capables d’inventer ou de monter de toutes pièces des complots, souvent relayés dans son émission de télévision, « Con el mazo dando » (« À coup de massue » en français). Dans son émission télévisée, véritable tribunal télévisé, « il dictait presque l’agenda judiciaire, annonçait à l’avance des arrestations, jouant en quelque sorte le rôle de procureur général à la télévision », déclare Fabrice Andréani qui ajoute : « Dans la population, il est largement détesté, à la fois pour sa corruption et pour son autoritarisme. C’était une figure pratique pour Maduro, qui pouvait ainsi apparaître comme moins extrême, en jouant sur le contraste du « mauvais flic ». »
Un pouvoir qui vacille ?
Pour autant, la position de Cabello n’est pas celle d’un homme tout-puissant. Il fait partie d’un système où les alliances changent vite et où les luttes de factions sont permanentes, notamment avec Delcy Rodríguez, autre poids lourd du régime. Sa marge de manœuvre semble aujourd’hui réduite alors qu’il est dans le viseur des Américains, contesté par une partie de la population et concurrencé dans l’appareil d’État.
Sa radicalité assumée, qui a longtemps servi de bouclier au régime, pourrait maintenant se retourner contre lui. La pression internationale et la montée d’une contestation sociale – même modeste – fragilisent le pacte d’impunité sur lequel reposait son influence. « Le sort de Cabello dépendra de sa capacité à négocier avec Delcy Rodríguez et les Américains. Peut-être devra-t-il donner d’autres gens qui étaient en fait sous ses ordres pour se sauver lui-même », conclut Fabrice Andréani.











