Paris, 14 novembre 2023. Un chauffeur de taxi se stationne à proximité d’un immeuble du sixième arrondissement. Il est 22h11, lorsque sa cliente s’engouffre dans son véhicule. Cette cliente, c’est Sandrine Josso, la députée Modem de Loire-Atlantique. Et à cet instant, ce taxi va pour elle prendre la forme d’un refuge.
Car la députée vient de quitter précipitamment l’appartement d’un sénateur fraîchement réélu, Joël Guerriau. Dans le taxi, elle retrace les minutes qui viennent de se dérouler: le champagne qu’elle a bu en petite quantité, son goût inhabituel. Au chauffeur, elle confie s’être sentie mal dès le premier verre.
Près de trois ans après cette soirée, le procès de Joël Guerriau, désormais ex-sénateur de Loire-Atlantique, s’ouvre ce lundi 26 janvier devant le tribunal correctionnel de Paris pour « administration à une personne, à son insu, d’une substance de nature à altérer son discernement ou le contrôle de ses actes pour commettre un viol ou une agression sexuelle » et « détention illicite de stupéfiants ». Des accusations qu’il réfute depuis le début de l’affaire.
Vertiges, palpitations cardiaques
Le 14 novembre 2023, Joël Guerriau, un père et mari de 66 ans, convie Sandrine Josso à son appartement. Les deux « amis politiques », selon les termes employés par la députée, se connaissent depuis une dizaine d’années. Et ce soir-là, ils se réunissent pour célébrer la réélection du sénateur de Loire-Atlantique, une rencontre qui devait initialement avoir lieu au restaurant.
Sandrine Josso arrive chez Joël Guerriau à 20h05. Elle emprunte les escaliers qui la mènent jusqu’à son domicile, puis s’installe dans le canapé une fois l’entrée franchie. Joël Guerriau lui propose alors un rafraîchissement: une flûte de champagne. Sandrine Josso, surprise d’être la seule invitée à la soirée, patiente dans le salon tandis que son hôte se rend à la cuisine préparer deux verres.
Selon la députée, au fil de la soirée, Joël Guerriau insiste pour qu’ils trinquent encore et encore à sa réussite. Elle multiplie donc les gorgées, mais alors qu’il lui remplit à nouveau son verre, la députée est prise de vertiges, de palpitations cardiaques et sueurs froides.
Sans rien laisser paraître, et parce qu’elle soupçonne Joël Guerriau de l’avoir droguée pour tenter de la violer, Sandrine Josso quitte l’appartement du sénateur à 22 heures, puis monte dans un taxi qui la conduit à l’Assemblée nationale. La députée y raconte le déroulé de sa soirée à deux confrères. La décision est prise: Sandrine Josso appelle les secours.
À l’hôpital, les examens médicaux confirment la présence de MDMA dans l’organisme de la députée. Sandrine Josso se rend sans plus tarder au commissariat où elle dépose plainte. Elle explique d’abord ne pas être une consommatrice de produits stupéfiants, et dit aussi ne jamais avoir vu Joël Guerriau en consommer.
Elle se replonge dans la soirée, et juge anormal le comportement de Joël Guerriau qui lui avait paru agité. Dans l’appartement, il a joué avec la lumière du plafonnier, passant de tout à rien, de la pleine lumière à l’obscurité. Il aurait aussi insisté pour que son hôte mange entre deux tours de magie. Un tour incompréhensible, mais aussi « très évocateur » pour Sandrine Josso, le sénateur-magicien ayant fait passer une chaîne dans un anneau.
Il y a aussi ce goût inhabituel du champagne. Au lendemain de la soirée, face aux policiers, Sandrine Josso raconte la scène: Joël Guerriau qui part dans la cuisine préparer son verre, mais aussi et surtout Joël Guerriau qui manipule un petit sachet en plastique transparent dissimulé dans un tiroir, l’arrivée des premiers symptômes et son départ précipité. Elle raconte aussi cette question inhabituelle que lui aurait posé le sénateur: lui arrive-t-elle de faire des choses « par conscience ou par plaisir ».
Les résultats de l’expertise toxicologique du sang de Sandrine Josso, prélevé à l’issue de sa plainte, confirment la présence en quantité importante de MDMA, deux à trois fois supérieure à la dose récréative. Le 15 novembre 2023, Joël Guerriau, qui ne s’est jamais présenté au commissariat pour y être placé en garde à vue, est interpellé.
Perquisition et MDMA
Un sachet de 0,30 gramme d’un produit s’apparentant à l’ecstasy est découvert dans un tiroir, situé au niveau du plan de travail, dans la cuisine du sénateur lors d’une perquisition. D’après les résultats de l’analyse, ce petit sachet plastique contenait de la MDMA, une substance qui pourrait être celle retrouvée dans le sang de la députée.
Interrogé par les enquêteurs, et après avoir d’abord affirmé ne pas savoir de quoi il s’agissait, le sexagénaire explique s’être vu fournir deux petits sachets par un collègue du Sénat, six mois avant les faits. Il le lui aurait alors présenté comme étant des « euphorisants contre l’angoisse » sans en préciser la nature exacte.
Pour tenter d’expliquer la présence de cette substance dans le verre de son invitée, Joël Guerriau évoque un « acte d’inadvertance ». Encore marqué par la mort de son chat, il raconte avoir versé la poudre dans l’une de ses coupes de champagne la semaine précédente, puis finalement, la veille de la venue de Sandrine Josso pour l’ingérer, avant de se raviser. Il aurait alors rangé le verre sans le nettoyer et l’aurait ressorti le lendemain. Les analyses de sang et d’urine de l’ex-sénateur sont par ailleurs revenues négatives aux produits stupéfiants.
Depuis le début de l’affaire, Joël Guerriau conteste avoir intentionnellement fait ingérer à son insu de la MDMA à Sandrine Josso. Au cours de l’instruction, il déclare néanmoins s’être rendu compte que la députée avait peut-être bu la poudre présente dans le verre sans toutefois le lui signaler, affirmant penser le produit inoffensif et confiant s’être senti « un peu bête ».
« Où se procurer de l’ecstasy? »
L’exploitation des données téléphoniques et de l’historique de recherches internet de l’ex-sénateur met néanmoins à mal sa ligne de défense. Les enquêteurs découvrent en effet qu’il a effectué un peu plus d’un mois avant son rendez-vous avec la députée des recherches sur la drogue: « drogues du viol: les bonnes réactions si on est victime », « où se procurer de l’ecstasy » ou encore « drogue et viol ».
Interrogé sur ses recherches, Joël Guerriau affirme avoir échangé à ce sujet avec différents interlocuteurs, notamment un policier de la Loire-Atlantique qui lui aurait parlé d’un point de vente qui générait un important chiffre d’affaires. Par ailleurs interrogé sur la suppression du message d’invitation adressé à Sandrine Josso, il affirme l’avoir fait car son épouse ne l’appréciait pas.
En novembre 2023, l’éclatement de l’affaire avait généré des remous au sein de la classe politique. Joël Guerriau avait été rapidement suspendu par le parti Horizon, où il était encarté. Le président du Sénat, Gérard Larcher lui avait par ailleurs demandé de démissionner, mais Joël Guerriau s’était seulement mis en retrait. Il a finalement annoncé sa démission en septembre dernier.
Au cours d’un entretien accordé en décembre dernier à BFM, Sandrine Josso expliquait quant à elle être « comme un sportif qui se prépare à une compétition » à quelques semaines de l’ouverture du procès.
« Je souhaite bien préparer cette audience et aussi faire en sorte que ce procès soit un procès pédagogique. C’est ça qui m’anime, que l’on explique bien ce qu’est la soumission chimique, ce qu’elle induit », ajoutait la députée engagée dans cette lutte contre la soumission chimique.
Me Arnaud Godefroy, l’avocat de la députée, attend du procès que sa cliente puisse « raconter ce qu’elle a vécu, de confirmer ce qu’elle a subi aussi à la suite du 14 novembre, parce que ce n’est pas neutre pour elle ».
« Elle a choisi d’en faire un combat politique, mais elle a réussi, ce qui n’est pas facile, à faire la différence entre son dossier et le combat qu’elle mène depuis », conclut-il, rappelant que la version de Sandrine Josso « n’a pas changé d’un iota depuis ses premières déclarations ».
Article original publié sur BFMTV.com













