Celui qui se fera appeler Edgar Morin est né à Paris le 8 juillet 1921 sous le nom d’Edgar Nahoum. Son père Vidal Nahoum, est un commerçant juif sépharade immigré de Salonique qui se déclare athée, sa mère adorée, Luna Beressi, décédera à l’âge de ses dix ans des suites d’une grave maladie de cœur. Le jeune Edgar, inconsolable, dira plus tard avoir traversé ces années 1930 comme vivant dans un monde « somnambulique », élevé par son père et par sa tante Corinne Beressi.
Guerre et résistance
En 1938, au lendemain des événements de Munich, l’étudiant en histoire, en droit et en philosophie s’ouvre à la politique et adhère aux mouvements des Étudiants frontistes, un mélange de socialisme pacifiste et d’anti-nazisme. La guerre se propage sur toute l’Europe et l’occupation marque son enfance. En 1940, Hitler proclame « un Reich de mille ans » et en 1941 l’armée allemande s’enlise devant Moscou. Il comprend alors que l’histoire, malgré ses apparences de destin, peut dérailler de façon imprévisible à tout moment.
Edgar Morin reconsidère alors sa vision du monde, rejoint le Parti communiste français et entre, l’année suivante, jusqu’en 1944, dans la résistance clandestine. Il devient lieutenant des forces françaises combattantes, y rencontre un certain François Mitterrand, et durant cette période, il adopte définitivement le pseudonyme d’Edgar Morin.
Ces années de résistance ne quitteront jamais le philosophe. Dans une interview au journal La Croix, Edgar Morin disait : « Aujourd’hui, contre quoi faut-il résister ? Il faut résister contre deux barbaries. Une barbarie que nous connaissons tous, qui se manifeste par Daech, par les attentats, par les fanatismes les plus divers. Et l’autre barbarie, qui est froide, glacée, qui est la barbarie du calcul, du fric et de l’intérêt. Dans le fond, face à ces deux barbaries, tout le monde devrait, aujourd’hui, résister ».
Les premiers textes fondateurs
Attaché à l’État-major de la 1re Armée française en Allemagne en 1945, il devient l’année suivante chef du bureau « Propagande », au gouvernement militaire français, et publie son premier livre L’An zéro de l’Allemagne où il décrit la situation du peuple allemand de cette époque. Ce livre est apprécié par Maurice Thorez qui l’invite à écrire dans la revue Les Lettres françaises.
Sur les conseils de Georges Friedmann, qu’il a rencontré pendant l’occupation, et avec les appuis de Maurice Merleau-Ponty, de Vladimir Jankélévitch et de Pierre George, il entre au CNRS en 1950. Dès 1949, il s’éloigne du Parti communiste français, dont il est exclu en 1951, en tant que résistant anti-stalinien. La même année, il publie L’homme et la mort et en 1959, il fait un bilan de sa vie et de son engagement au Parti communiste français en publiant Autocritique, et cofonde la revue Arguments.
Le sociologue philosophe
Au début des années 1960, pendant près de deux ans, il part enseigner les sciences sociales en Amérique latine. Il rencontre, à l’Institut Salk de San Diego, Jacques Monod, l’auteur du Hasard et la Nécessité. À l’issue de cette rencontre, il publie Les fondements de la pensée complexe, et la même année, L’Esprit du temps.
Dans le cadre du CNRS en 1965, Edgar Morin conduit une étude pluridisciplinaire sur une commune de Bretagne où il séjournera près d’un an. Ce travail sera publié en 1967 sous le nom de La Métamorphose de Plozevet. En 1969, ce sera la publication d’un autre travail, La Rumeur d’Orléans.
En 1970, il est nommé directeur de recherche au CNRS et participe à la constitution d’un Centre international d’anthropologie, qui va devenir le Centre Royaumont pour une science de l’homme. Et il fonde et codirige de 1973 à 1989 le Centre d’études des communications de masse (CECMAS). Durant cette période, à l’occasion de différents séjours en Toscane puis en Provence, entre 1975 et 1976, il commence la rédaction de son œuvre majeure en six tomes, La Méthode.
Dans les années suivantes, il deviendra président de l’Agence européenne pour la culture (Unesco), co-directeur du Centre d’Études transdisciplinaires de l’École des hautes études en Sciences sociales de France. Et il crée et préside l’Association pour la Pensée Complexe. Publié en 1977, le premier tome de La Méthode dans lequel il expose en détail son concept fondateur de « complexité », est suivi par un tome 2 en 1980, puis en 1983, il écrit le tome 3, mais l’égare et poursuit néanmoins la publication des tomes 4 à 7, le dernier volume paraissant en 2004. Bien plus tard, Edgar Morin retrouva par hasard ou par chance le manuscrit perdu, le tome 3 étant finalement publié en avril 2024, à l’orée de ses 103 ans.
La pensée complexe
La première formulation de la pensée complexe date de 1982, dans le livre d’Edgar Morin intitulé Science avec conscience : « Le but de la recherche de méthode n’est pas de trouver un principe unitaire de toute connaissance, mais d’indiquer les émergences d’une pensée complexe, qui ne se réduit ni à la science, ni à la philosophie, mais qui permet leur intercommunication en opérant des boucles dialogiques ».
Ce concept exprime une forme de pensée acceptant les imbrications de chaque domaine de la pensée et leur transdisciplinarité. Une complexité que définissait Edgar Morin de la manière suivante : « Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot « complexus », « ce qui est tissé ensemble ». Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il vaut mieux apprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. Du reste, dans le mot relier, il y a le « re », c’est le retour de la boucle sur elle-même. Or la boucle est autoproductive. À l’origine de la vie, il s’est créé une sorte de boucle, une sorte de machinerie naturelle qui revient sur elle-même et qui produit des éléments toujours plus divers qui vont créer un être complexe qui sera vivant. Le monde lui-même s’est autoproduit de façon très mystérieuse. La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier. »
L’invitation au mystère
Celui qui fut directeur de recherche émérite au CNRS, et docteur honoris causa d’une trentaine d’universités à travers le monde, est toujours resté un homme engagé. En 1936, la guerre d’Espagne était son premier engagement politique. De la lutte contre l’évasion fiscale à la montée de la conscience écologique, en passant par son engagement contre la guerre d’Algérie, l’homme a toujours prôné la civilisation du « bien vivre ».
Il est l’auteur d’une soixantaine d’ouvrages, traduits dans de nombreuses langues. Dans ses dernières publications, comme L’aventure de la méthode, Edgar Morin résume l’essentiel de son message. Mais dans son Hymne à la vie, et plus particulièrement dans les pages sur « la compréhension du mystère », il livre peut-être l’un de ses messages les plus puissants de ces dernières décennies. Dans ce dernier texte, l’homme à la « rationalité complexe », témoigne : « nous approchons de l’extase également par l’invasion en nous du Mystère ».
En 2019, à 98 ans, il publiait ses mémoires Les souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard). À cette occasion, dans une émission de France Inter, Edgar Morin commente les époques traversées, des années 1930 à aujourd’hui, par ce constat : « Le futur qui était promis comme un progrès, plus personne n’y croit. Le point commun entre aujourd’hui et il y a 80 ans, c’est l’angoisse. Elle trouve des boucs émissaires. À l’époque de la crise économique, de la crise de la démocratie, les gens se sont renfermés et il y a eu cette tendance à l’hypernationalisme, où l’on dénonçait les métèques et les immigrés. Mais la conjoncture entre hier et aujourd’hui : aujourd’hui, le risque c’est le péril de la planète, une planète en convulsions… J’ai vu dans ma vie que le probable peut devenir improbable. Il y a des prises de conscience qui peuvent surgir, il peut y avoir des tournants. J’ai misé ma vie sur l’improbable, déjà quand j’étais résistant, et je continue aujourd’hui . »
Le 10 février 2024, à l’occasion d’un événement littéraire au Maroc, le Festival du livre africain de Marrakech dont il était l’invité d’honneur, Edgar Morin n’a pas mâché ses mots pour dénoncer la guerre menée par Israël dans la bande de Gaza : « Je suis à la fois ahuri et indigné par le fait que ceux qui représentent les descendants d’un peuple qui a été persécuté pendant des siècles (…) puissent non seulement coloniser tout un peuple (…) mais en plus, après le massacre du 7 octobre, se sont livrés à un véritable carnage, massif, sur les populations de Gaza. »
Edgar Morin en 5 dates :
1921 Naissance le 8 juillet
1941 Adhésion au Parti Communiste français (jusqu’en 1951)
1950 : Chercheur au CNRS, où il accède au rang de directeur de recherche en 1970
1982 Publication de Science avec conscience (Fayard), ouvrage où il élabore pour la première fois sa théorie de « l’homme complexe »
2024 Parution de La méthode de la méthode, tome 3 (Actes Sud)











