Les sciences sociales s’intéressent depuis une quinzaine d’années à la fabrication des politiques relatives aux risques environnementaux et sanitaires et à la façon dont les savoirs scientifiques sont mobilisés pour informer l’action politique, ou au contraire écartés de la prise de décision. Le cas du glyphosate est typique d’une évolution des réglementations qui peut donner le tournis. Y a-t-il un pilote dans l’avion ?
Ce pesticide est classé comme « cancérogène probable » par l’Organisation mondiale de la santé depuis 2015. Pourtant, les politiques qui concernent le glyphosate sont instables et la science produite sur ses effets, marginalisée.
Fin novembre 2025, l’une des études les plus citées sur la sûreté du pesticide était finalement désavouée par la revue de toxicologie et pharmacologie qui l’avait publiée en 2000. Le 16 janvier, la Cour suprême des Etats-Unis d’Amérique annonçait, quant à elle, qu’elle acceptait d’examiner un recours présenté par Bayer sur la recevabilité des plaintes déposées contre la firme dans différents Etats américains. La cour du Missouri a condamné Monsanto (acquise par Bayer en 2018) à 1,25 million de dollars (1,07 million d’euros) d’amende en 2023 pour défaut d’avertissement sur les risques de cancer du glyphosate. Bayer argue que le produit a été approuvé sans avertissement sanitaire par l’Agence fédérale de protection de l’environnement (EPA), pour laquelle le glyphosate n’est pas cancérogène. La firme, soutenue par l’administration Trump, considère que le cadre réglementaire fédéral devrait ici primer sur celui des Etats.
Les processus décrits par l’historienne des sciences Naomi Oreskes dans Les Marchands de doute (Le Pommier), l’ouvrage publié avec Erik Conway en 2010, expliquent ces atermoiements ou ces paradoxes. A propos des effets du tabac, du trou dans la couche d’ozone, des pluies acides dues à la pollution, du changement climatique, les mêmes méthodes ont été utilisées. Il s’agit de manipuler des scientifiques, usant d’arguments financiers et/ou mobilisant des motivations idéologiques, afin d’exagérer le niveau de doute ou d’amplifier les incertitudes qui peuvent exister. Laisser entendre que les savoirs ne sont pas assez solides pour minimiser le problème et écarter la science, organiser le retard de l’action, l’ajournement. Derrière les utilisations d’un soi-disant débat sur la science, il s’agissait de bloquer l’action politique, et spécifiquement la régulation de l’Etat.
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