jeudi, mai 28

Le nucléaire de la Guerre froide fait son grand retour aux États-Unis. L’administration Trump a sélectionné plusieurs start-up du secteur du nucléaire qui pourraient obtenir le droit de puiser dans les stocks de plutonium militaire – utilisé jusqu’au début des années 1990 pour fabriquer des bombes nucléaires. Il sera alors destiné à devenir du combustible pour faire fonctionner des mini réacteurs nucléaires.

En tout, cinq entreprises, dont le spécialiste franco-italien des petits réacteurs nucléaires Newcleo, vont entrer en « négociations avancées » avec les autorités américaines pour utiliser une partie des 99 tonnes de plutonium que les États-Unis conservent dans plusieurs sites hautement protégés.

Des stocks de plutonium encombrants

Ces start-up vont devoir prouver qu’elles pourront manipuler et transporter en toute sécurité ce matériau radioactif très instable, qui permettrait de mettre au point des dizaines de nouvelles armes nucléaires, voire plus.

C’est Donald Trump qui a eu l’idée en mai 2025 de remettre la question du plutonium sur le tapis, au plus grand dam des experts en non-prolifération nucléaire.

Les États-Unis peinent à trouver une solution pour se débarrasser de ces stocks depuis des décennies. « Les entreposer coûte de l’argent. Il faut s’assurer qu’ils sont conservés en toute sécurité, que les contenants pour le plutonium ne se corrodent pas. Ce sont des dépenses pour des stocks, dont les États-Unis ne veulent de toute façon pas car ils n’en ont plus besoin pour leur arsenal nucléaire », explique Noah Mayhew, spécialiste des questions de non-prolifération et de gouvernance nucléaire au Centre de Vienne pour le désarmement et la non-prolifération (VCDNP). Depuis les années 1990, l’uranium enrichi a supplanté le plutonium dans les programmes nucléaires militaires.

À la fin de la Guerre froide, les États-Unis et la Russie ont tenté de trouver un moyen pour tirer profit de ce plutonium en le transformant en source d’énergie… Ça n’a pas marché, et le plan a été abandonné durant le deuxième mandat de Barack Obama. Joe Biden voulait, quant à lui, enfouir ses stocks de manière sûre au Nouveau-Mexique. Un projet abandonné car trop cher et compliqué à mettre en œuvre durant son mandat.

Le retour de Donald Trump a la Maison Blanche a marqué un virage à 180°C. Pourquoi ne pas associer le secteur privé à la recherche d’une solution pour ce plutonium dont l’État cherche désespérément à se débarrasser ?

La piste des start-up semblait d’autant plus prometteuse à la nouvelle administration que Donald Trump a un ambitieux plan de renouveau nucléaire pour les États-Unis.

Du plutonium américain plutôt que l’uranium russe ?

Et puis, il y a la sacro-sainte IA, qui plane au-dessus de cette décision d’ouvrir les portes de stocks de plutonium aux entreprises privées. « L’une des raisons principales du soutien de Donald Trump au nucléaire est le besoin américain de générer toujours plus d’électricité pour les besoins immenses de l’industrie de l’IA et de ses centres de données », explique Noah Mayhew.

Les start-up du nucléaire sélectionnées par la Maison Blanche affirment toutes qu’elles ont un besoin urgent d’accéder à de nouvelles sources de combustible. Surtout depuis le début de la guerre d’invasion russe en Ukraine. « Il y a un élément géopolitique à cette histoire : en effet, le principal fournisseur d’uranium enrichi, utilisé comme source d’énergie pour ces réacteurs, était la Russie », souligne Chris Spedding, spécialiste des questions d’armes et de sécurité nucléaire au Centre Leverhulme pour l’humanité et l’espace de l’Université de Leicester.

« Les États-Unis veulent désormais produire plus d’électricité [grâce au nucléaire, NDLR] sans avoir à acheter de l’uranium enrichi à la Russie. Mais à quel prix ? », résume Moritz Kütt, physicien à l’université de Hambourg et fondateur du laboratoire de désarmement nucléaire de Hambourg. Pour Donald Trump c’est le moment de « Make Plutonium great again ».

À lire aussiEssais nucléaires américains : course aux armements, modernisation ou paroles en l’air ?

Sauf que « le plutonium est l’une des substances les plus toxiques jamais créées, bien plus que l’uranium. Il suffit d’en inhaler une quantité infime pour risquer de développer un cancer du poumon », souligne Mycle Schneider, coordinateur du rapport « The World Nuclear Industry Status Report » (WNISR).

Les experts interrogés sont très dubitatifs à l’idée de laisser des start-up gérer de telles substances. « C’est extrêmement difficile à manipuler, et il faudra des protocoles très stricts pour encadrer ce projet », assure Chris Spedding.

Obtenir du plutonium séparé est aussi plus facile qu’avoir à enrichir l’uranium pour faire des armes, assure Moritz Kütt. Et il n’en faut pas beaucoup pour créer une bombe. « Si la quantité exacte de plutonium pour réaliser un explosif nucléaire est une information confidentielle, on peut dire qu’une masse de la taille d’un melon suffit », précise Mycle Schneider.

Risque de prolifération

Actuellement, ce plutonium ne bouge pas et il est conservé dans des sites très sécurisés, « mais si on laisse des entreprises privées y avoir accès, on va mécaniquement multiplier les trajets et les acteurs qui le manipulent, ce qui va accroître le risque d’en perdre ou de se le faire voler », craint Chris Spedding.

Certes, des organisations internationales comme l’Agence internationale de l’énergie atomique pourront probablement contribuer à rendre le processus plus sécurisé mais au-delà des questions de sécurité, « le signal envoyé par les États-Unis n’est vraiment pas bon », regrette Noah Mayhew. En matière de désarmement nucléaire, « vendre à des entreprises privées du plutonium qui peut servir à faire des armes n’est pas du meilleur effet », précise cet expert. « D’autres pays peuvent se dire que si les États-Unis utilisent de plutonium pourquoi ne pas faire pareil », résume Chris Spedding.

L’argument des start-up qui veulent avoir accès au plutonium rapidement pour avoir une alternative à l’uranium enrichi en provenance de Russie ne convainc pas non plus les experts interrogés. « Ce n’est pas comme avec des stations-services où on pourrait choisir librement le type de carburant pour les réacteurs », note Moritz Kütt. Transformer ce plutonium en source d’énergie est coûteux et prend beaucoup de temps. « La production du tout premier kilowattheure à partir de plutonium prendrait des années, voire des décennies », assure cet expert. « L’économie de l’IA a besoin de plus d’énergie dès aujourd’hui, ce n’est donc sûrement pas un nouveau réacteur au plutonium qui est la solution », tranche Mycle Schneider.

Pour les experts interrogés, ce plan trumpien de « libérer le plutonium » pour les start-up du nucléaire semble mal ficelé et préparé à la va-vite.

Des médias, comme Reuters, et un sénateur démocrate ont en outre souligné d’éventuels conflits d’intérêts. Le ministre de l’Énergie, Chris Wright, a été membre du conseil d’administration d’Oklo, l’une des entreprises retenues par la Maison Blanche, avant de démissionner lorsqu’il a rejoint son poste dans l’administration Trump. De quoi se demander si tout ce plan n’est pas avant tout une grande opération de com’ pour ces start-up qui pourront ensuite aller lever plus facilement des fonds auprès d’investisseurs impressionnés par le soutien officiel de la Maison Blanche.

Share.
Exit mobile version