RFI : Au sortir de la réunion entre Donald Trump et les patrons du secteur pétrolier, le PDG d’ExxonMobil, Darren Woods, a notamment fait savoir qu’il n’entendait pas se lancer à la hâte dans la course à l’or noir au Venezuela. Pourquoi les entreprises américaines sont-elles frileuses à l’idée d’y investir ?
Homayoun Falakshahi : Cela tient à deux raisons. La première, c’est que le pétrole vénézuélien est un pétrole qui est coûteux à extraire. Même si la situation politique est très calme et très stable, les projets ne sont pas forcément rentables d’un point de vue financier parce que les prix du pétrole sont assez bas.
La seconde, c’est que, depuis une dizaine d’années, les compagnies américaines ont un peu tendance à se replier sur le territoire américain. ExxonMobil est par exemple sortie d’un pays comme l’Irak pour des raisons politiques, mais aussi parce qu’encore une fois, les projets y étaient peu rentables. Elle investissait beaucoup d’argent, en perdait certes peu, mais n’en gagnait pas beaucoup non plus.
Pourquoi dites-vous qu’investir dans le pétrole vénézuélien ne serait pas forcément rentable ?
Parce qu’il s’agit d’un pétrole dont les caractéristiques sont assez spécifiques : très visqueux, il a besoin d’être mélangé avec d’autres types de produits pour être transporté. Des produits chimiques, ou même des produits pétroliers légers comme du naphta, qui ressemble un peu à l’essence. Cela rend donc les projets très coûteux.
Les coûts d’exploitation dans un projet au Venezuela tournent, en moyenne, autour de 35-40 dollars le baril, notamment dans le bassin de l’Orénoque où se trouve la grosse majorité des réserves. Or, le pétrole vénézuélien, compte tenu de sa moindre qualité par rapport à d’autres types de pétrole dans le monde, est vendu avec un rabais d’environ 15 à 20 dollars au-dessous du Brent – qui est aujourd’hui vendu environ 62 dollars. Actuellement, les projets vénézuéliens sont donc à peine rentables. Pour qu’ils le deviennent, il faudrait que les prix du pétrole soient plus élevés au cours des années à venir, ou que l’État américain apporte des garanties. Je pense que Donald Trump en a mis certaines en avant, mais je ne sais pas dans quelle mesure son administration peut vraiment subventionner les entreprises américaines. Je pense que c’est peu envisageable sur le long terme.
Vous avez parlé d’un repli de ces compagnies pétrolières sur le territoire américain. Est-ce dû à l’instabilité dans le monde ?
Cela a pu jouer un rôle, oui. Par exemple, certaines de ces entreprises étaient très présentes au Moyen-Orient, notamment en Irak, surtout durant la décennie 2010 pendant laquelle il y a eu la guerre contre le groupe État islamique. Si cela n’a finalement pas réellement posé de problème dans les champs pétroliers, il y a pu y avoir des inquiétudes… Tout comme en Russie, où ExxonMobil avait de gros projets et a dû quitter le pays.
Mais la principale raison, c’est aussi et surtout que les grandes compagnies pétrolières étaient, jusqu’à récemment, peu présentes aux États-Unis. Ce sont de petites entreprises, parfois familiales, qui ont contribué au boom du pétrole de schiste sur le territoire américain. [Les grandes compagnies] se sont alors dit : pourquoi ne pas acheter ces territoires aux petites entreprises et développer ces champs-là ? Ce fut le cas dans le bassin permien notamment, entre le Texas et le Nouveau-Mexique.
Ainsi, depuis la fin de la décennie 2010, Exxon et Chevron sont devenus les plus gros producteurs de cette zone alors qu’historiquement, ils y étaient très peu présents.
Cela veut dire que les entreprises américaines veulent de moins en moins exploiter du pétrole non américain ?
Oui, c’est ça. Après, cela reste évidemment à relativiser puisque la majorité des ressources sont situées hors du territoire américain. Exxon et Chevron sont aussi les premiers producteurs au Guyana, qui se trouve juste à côté du Venezuela, et dont la production va augmenter lors des cinq ou dix prochaines années.
Je pense que ce n’est pas parce ces compagnies ont émis quelques doutes lors de la réunion de vendredi que les choses ne se feront pas : au cours des prochaines années, on risque effectivement d’être dans une situation où, potentiellement, le prix du pétrole pourrait être amené à un peu augmenter. Or, avec l’Iran, le Venezuela reste l’un des deux seuls pays au monde à disposer d’énormes ressources à développer.
Vous dites qu’à certaines conditions, ces entreprises pourraient donc finalement investir au Venezuela ?
Oui, absolument. Je pense que s’il y a une situation politique un peu plus stable, que si le risque de non-expropriation est, par exemple, garanti, et que si les contrats sont ajustés de manière à ce qu’une entreprise étrangère dispose d’un profit supérieur à celui actuellement autorisé par le code légal vénézuélien, alors il y aura un regain d’intérêt de la part de ces entreprises : cela reste assez probable.
Il faut donc que Donald Trump prouve aux compagnies pétrolières qu’elles peuvent investir sans risque au Venezuela…
Absolument. Après, les entreprises ont chacune une approche un peu différente des risques. Par exemple, historiquement, les entreprises européennes sont un peu plus enclines à accepter le risque politique que les entreprises américaines.
Pendant très longtemps, Chevron s’est ainsi tenu loin du Moyen-Orient : le seul projet dans lequel elle avait commencé à investir se trouvait en Israël.
Si l’histoire s’est montrée douloureuse pour Exxon et ConocoPhillips au Venezuela, l’une et l’autre risquent de rechigner un peu à y retourner. À l’inverse, pour Chevron qui y a connu une expérience relativement plus positive, il va y avoir moins de doute.
On a ainsi appris vendredi que Chevron était déjà en négociation pour bénéficier d’une extension de l’exemption dont elle dispose actuellement dans le pays. Si celle dont elle profite à ce jour lui permet d’opérer, elle ne l’autorise pas, en revanche, à y investir ou à augmenter sa production.
Voilà à peine une semaine que Maduro est tombé : je pense donc que si la situation évolue d’ici quelques mois, ces compagnies vont revoir leur jugement.











