mercredi, mai 13

Avec notre envoyé spécial à Cannes,

La Vénus électrique n’est pas un film pour comprendre le monde, mais une invitation à se laisser bercer par les illusions. L’œuvre, présentée hors compétition, semble vouloir nous amadouer avec cette réalité qui s’éloigne de nous à mesure qu’elle se rapproche de cette « réalité » virtuelle devenue omniprésente. Comment résister ? Salvadori a conçu pour l’ouverture du Festival de Cannes un film censé faire du bien.

« Le cinéma est un acte de résistance »

Des sourires partout et des colliers de diamants autour du cou… À Cannes, tout va encore pour le mieux dans notre monde. Sur le tapis rouge, les actrices portent des robes flamboyantes, les hommes respectent le code vestimentaire avec des nœuds papillon ; et même les femmes féministes s’accrochent au bras des hommes pour gravir les célèbres marches où, comme un père doté d’une autorité naturelle, le délégué général du festival accueille ses invités à la « table de fête » d’une famille de cinéma soudée.

Dans un Grand Théâtre Lumière rempli de stars, Eye Haïdara, la maîtresse franco-malienne de la cérémonie d’ouverture, cite Jean-Luc Godard (« on ne fait pas du cinéma pour être prudent ») et conjure le 7e art comme un rempart contre un monde où l’intelligence artificielle se substitue à la réalité et à l’humanité. Peter Jackson, le réalisateur néo-zélandais légendaire du Seigneur des anneaux, avoue n’avoir jamais pensé à Cannes en réalisant ses films, mais il reçoit quand même la Palme d’or d’honneur. Et avant de déclarer « ouvert » la 76e édition du Festival de Cannes, l’actrice américaine Jane Fonda, à l’unisson avec Gong Li, l’une des plus grandes actrices en Chine, rappelle que « le cinéma est un acte de résistance ».

L’actrice Jane Fonda lors de la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes 2026..

La Vénus électrique, 30 centimes, câlins inclus

Ces exigences se retrouvent-elles dans le film du roi français de la comédie, Pierre Salvadori ? Dans ses films, le mensonge est toujours un moteur central, avec des personnages qui se font passer pour d’autres, la trahison qui met l’histoire en mouvement, une tension joyeuse entre illusion et vérité…

Dans La Vénus électrique, tout commence par une fête foraine, avec ses lanceurs de couteau, ses acrobates, ses manèges, ses barbes à papa et… la « Vénus Electrificata ». Bienvenue au royaume, ou plutôt au lieu de souffrance de Suzanne, jeune femme endettée, obligée de se faire brûler les mains pour son numéro. Interprétée avec un esprit espiègle, une grande vivacité et une grande profondeur par Anaïs Demoustier, son travail consiste à donner des baisers « coup de foudre » aux visiteurs, « électrocutés » comme elle, à la vue de tous. L’éternel jeu du désir et de l’illusion, ici au tarif de 30 centimes, câlins inclus.

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Ici, la monnaie d’échange pour les illusions s’appelle la réalité, ou presque. Les actes sont dirigés par les émotions, les émotions prises en « otage » par les actes. Parfois, on a l’impression d’être dans un remake du film Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain avec sa phrase culte : « La vie n’est qu’une interminable répétition d’une représentation qui n’aura jamais lieu ». D’autant plus qu’une partie de La Vénus électrique a également lieu dans un Montmartre idéalisé. Sans oublier qu’Audrey Tautou a joué dans plusieurs films de Salvadori et que, tout comme Jean-Pierre Jeunet, le réalisateur du film d’ouverture ne cherche pas le succès auprès de la critique cannoise ou la Palme d’or, mais un succès populaire.

Et puis, le miracle se produit

L’histoire de La Vénus électrique est d’une simplicité désarmante, souvent beaucoup trop vite racontée voire, parfois, presque bradée. Nous sommes à Paris, en 1928. Le peintre en vue Antoine Balestro (incarné par Pio Marmaï), brisé par la mort de son épouse, n’arrive plus à peindre. Jusqu’au moment où il rencontre Suzanne, qu’il prend à tort pour une voyante. Il se met alors à croire à ces séances de spiritisme grassement payées, où cette jeune femme féérique, avec ses yeux bleus factices, lui fait croire qu’il peut entrer en contact avec sa bien-aimée tragiquement décédée. Ce qui devait arriver arrive : Suzanne tombe amoureuse de l’homme qu’elle continue de duper…

Au début, on n’y croit qu’à moitié, à cette tragédie trop affichée, à cet espoir trop visible où les tours de magie sont dévoilés à un prix dérisoire… Et puis, malgré les décors tape-à-l’œil, il y a un déclic. Le miracle se produit : nous sommes touchés, captés, devenus une partie de ce tour de magie. Le cinématographe mobile de ce manège de la tragédie humaine nous projette dans la vraie vie des rêves et des illusions. Une vie plus grande qu’un homme éléphant, plus étonnant qu’un jongleur, plus mystérieux qu’une femme à barbe.

Le cinéma et la vie, main dans la main

Puis, l’art du « coup de foudre » nous éclaire soudainement et nous réconcilie avec ce monde de la tromperie et de l’illusion, des rêves et des traumatismes, de l’univers infini de l’art et de l’amour. C’est là que l’histoire des foires rejoint le défi des salles de cinéma d’aujourd’hui. » Est-ce une culture condamnée au déclin ou ce lieu de résistance proclamé lors de la cérémonie d’ouverture ? Vu de Cannes, le cinéma incarne cette possibilité de rencontre irremplaçable, capable de réjouir les enfants et leurs familles, d’inciter des amis et des personnes de toutes origines à se retrouver et à se croiser, de semer la confiance dans un vivre ensemble en paix tout en se disputant après avoir vu un film.

Dans quel réel se déroule La Vénus électrique ? Le film porte presque le même titre que La Fée électrique, le chef d’œuvre de Raoul Dufy de 1937. À l’époque, avec sa peinture géante, l’artiste affichait sa croyance en un esprit innovant et incarnait une modernité heureuse. À l’image de Dufy, Salvadori utilise également, pour sa fresque de la fête foraine humaine, des couleurs voluptueuses et saturées.

La fin du film sera tragique comme l’est aussi souvent la réalité. Le cinéma et la vie, main dans la main. Car n’est-il pas préférable de risquer d’être trahi par son amour dans la vraie vie, ou de croire aux illusions projetées sur grand écran, plutôt que d’être manipulé par une machine de réalité virtuelle qui nous donne toujours raison ?

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