Quel sera le prix à payer d’un futur accord de paix en Ukraine sous l’égide de Donald Trump ? Une question lancinante pour Kiev et les pays européens, alors que les négociations se poursuivaient ces 17 et 18 février à Genève. Le président américain sacrifiera-t-il une partie de l’Ukraine et la sécurité de l’Europe pour obtenir un accord avec Vladimir Poutine avant les élections de mi-mandat aux États-Unis le 3 novembre 2026 ? C’est la crainte exprimée par le président ukrainien, mais aussi par ses soutiens européens, désormais écartés des discussions.
Ce qui est aujourd’hui en jeu, ce sont les fameuses garanties de sécurité prévoyant notamment le déploiement de forces européennes en Ukraine après un cessez-le-feu pour dissuader la Russie de toute nouvelle agression. Un point clé suspendu au soutien des États-Unis alors même que ce sont les Européens qui en fourniraient les moyens. « C’est un ultime exemple de la dépendance des Européens vis-à-vis des États-Unis et des décisions de Donald Trump », explique l’écrivain et ancien officier français Guillaume Ancel qui dirige le blog « Ne pas subir ».
La responsable de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a estimé que la plus grande menace posée par la Russie serait qu’elle obtienne plus de choses à la table des négociations que sur le champ de bataille. Selon Frédéric Charillon, directeur de l’Observatoire des stratégies d’influence à l’Essec Business School et professeur à l’université Paris Cité, « la crainte, c’est évidemment que le président américain donne à Vladimir Poutine ce qu’il n’a pas réussi à obtenir après quatre années de guerre, c’est-à-dire l’intégralité du territoire du Donbass, à l’est de l’Ukraine, que les Russes ne contrôlent qu’en partie. Mais plus grave encore pour la sécurité de l’Ukraine et des Européens, ce serait la reconnaissance du fait accompli par la force, par un allié qui est censé protéger les Européens. »
Inquiétudes pour le jour d’après
Dans quel état l’Otan ressortira donc de ces négociations ? « Le rôle et la crédibilité de l’Otan vont se jouer dans l’implication ou non des États-Unis dans le jour d’après la guerre en Ukraine », poursuit Guillaume Ancel. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Donald Trump a envoyé beaucoup de signaux négatifs à ce sujet, jusqu’à risquer une confrontation avec ses alliés de l’Otan en voulant annexer le Groenland et en se retournant contre le Danemark, un des meilleurs élèves de l’Alliance atlantique. Selon Guillaume Ancel, « les Européens, habitués à être protégés par la puissance américaine, doivent aujourd’hui considérer qu’ils ne peuvent plus compter sur les États-Unis ».
Si les menaces et les gesticulations de Donald Trump inquiètent les Européens et les autres alliés de Washington, elles enhardissent au contraire ses adversaires, « qui parient maintenant sur la faiblesse de Trump », explique Frédéric Charillon. « Les Russes jugent ainsi que cet homme est faible, pointant même un certain manque de courage. On observe qu’il n’est arrivé à rien. Il a promis d’arrêter la guerre en Ukraine en 24 h, annoncé son aide au peuple iranien avant de reculer pour finalement négocier avec le régime. Au Venezuela, il a certes organisé la capture du président Maduro, mais le régime est toujours là. Ce n’est évidemment pas très bon pour la crédibilité stratégique des États-Unis » et donc de l’Otan dont ils restent le membre le plus important.
Dans le dossier ukrainien, « un affaiblissement de l’Alliance atlantique au profit de la Russie décrédibiliserait ainsi les États-Unis », explique Frédéric Charillon. « Tous les alliés des Américains recevraient à ce moment-là le signal que la garantie de sécurité offerte par les États-Unis ne vaut rien. Ça serait un affaiblissement très inquiétant pour les Européens à court terme. Mais à moyen terme, ce serait une défaite stratégique pour les États-Unis. Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois que le président Trump tire une balle dans le pied de son propre pays ».
Bataille interne aux États-Unis
Une situation qui inquiète aux États-Unis, au sein même du Parti républicain. Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, plutôt favorable à des liens transatlantiques resserrés, est venu le rappeler à la conférence de Munich sur la sécurité, en expliquant que « les États-Unis et l’Europe étaient faits pour être ensemble, mais que Washington avait besoin d’une Europe forte ». Venu pour recoller les morceaux après le discours anti-européen tenu par le vice-président américain, JD Vance, un an plus tôt, Marco Rubio a néanmoins réaffirmé la stratégie de Donald Trump.
Selon Frédéric Charillon : « Marco Rubio fait partie de ceux qui sont inquiets de voir les États-Unis s’isoler en se fâchant avec leurs alliés. Il y a un changement d’attitude profond du Canada, vis-à-vis de Washington. C’est également le cas en Europe, du fait de la situation en Ukraine et autour de la question du Groenland. Mais cela va toucher les autres cercles. Les pays asiatiques proches des États-Unis sont également inquiets de constater le peu de cas fait par l’administration Trump de ses alliés. Ça risque également de toucher les partenaires du Moyen-Orient, qui doutent aujourd’hui de la parole américaine, et il faudra du temps pour que les États-Unis retrouvent une crédibilité auprès de leurs alliés ».
La place des États-Unis au sein de l’Otan
Alors que la question d’un éventuel désengagement américain de l’Alliance atlantique a été posée ces derniers mois, force est de constater que pour l’instant, les États-Unis y sont toujours bien présents. Déjà détenteurs du commandement central des forces terrestres et aériennes, ils ont mis la main sur le commandement maritime de l’Otan. Lors de la réorganisation entérinée le 6 février 2026 par les alliés, les Européens ont récupéré, quant à eux, le commandement des bases interarmées du Sud, à Naples, en Italie, et du Nord, installé à Norfolk, aux États-Unis. Le désengagement américain est donc très relatif et même calculé pour que Washington garde un contrôle et un droit de regard sur les opérations de l’Otan.
Le jour du retrait des États-Unis de l’Alliance atlantique n’est donc pas arrivé. Si c’était le cas, signifierait-il la mort de l’Otan ? Pour Guillaume Ancel, « les Européens devront peut-être un jour faire sans les États-Unis au sein de l’Alliance ». Mais aujourd’hui, ils ne sont pas prêts à un tel scénario, comme l’affirme le chef de l’Otan Mark Rutte. Outre la suprématie américaine en matière de renseignement, pour l’instant irremplaçable pour les Européens, se pose également la question des réserves en hommes et en matériels, en transports de troupes et bien sûr en munitions. Des moyens dont les Européens disposent en quantité insuffisante.
Un exemple très concret vient illustrer ce constat pour la défense du flanc est de l’Otan, face à la Russie. Que se passerait-il en cas de tentative d’invasion russe dans un pays balte ? Une hypothèse sur laquelle les membres de l’Alliance travaillent actuellement. Guillaume Ancel explique « qu’il faudrait au moins 50 000 soldats européens en Ukraine et 50 000 autres dans les pays baltes pour prévenir toute attaque russe. Cela signifie que 100 000 hommes seraient mobilisés. Avec les problèmes de rotation, d’entraînement et de préparation, il faudrait compter 300 000 hommes monopolisés en permanence rien que pour ces deux pôles. Si les Européens s’organisent pour déployer seuls des troupes en Ukraine (hors Otan, selon les termes négociés avec la Russie), ils ne peuvent aujourd’hui le faire que d’une façon réduite. »
Un manque de moyens pour les Européens alors que l’Otan, mieux équipée, connaît elle-même des difficultés opérationnelles. Selon le Wall Street Journal, lors d’un exercice en Estonie en mai 2025, une équipe de seulement dix soldats ukrainiens aurait neutralisé de façon fictive deux bataillons de l’Otan à l’aide de drones. Un épisode traduisant un décalage potentiel entre les doctrines établies par l’Alliance atlantique et les réalités du champ de bataille actuel.
Dans ce contexte difficile, Guillaume Ancel souligne « l’intérêt des Européens à rester dans l’Otan pour continuer à bénéficier de son système de normes opérationnelles, des états-majors communs et des capacités logistiques. » Le maintien au sein de l’Otan garantit aussi aujourd’hui à ses membres le parapluie nucléaire américain, qui n’existe pas à l’échelle européenne. Pour Frédéric Charillon, « l’Alliance atlantique est encore aujourd’hui en état de marche. Je pense qu’il y a encore une crédibilité pour l’Otan, même si elle est affaiblie par l’attitude du président américain. »
Augmenter les dépenses de défense
Si Donald Trump inquiète par son côté imprévisible, il ne fait bien souvent que dire tout haut ce que beaucoup d’autres présidents américains pensaient tout bas. Dans le cas présent, Donald Trump dit aux Européens : « Vous devez prendre en charge votre défense ». Sous la pression du président américain, les pays de l’Otan ont ainsi décidé en juillet dernier d’y consacrer au moins 5% de leur PIB d’ici 2035.
Nombre d’États sont toutefois encore loin du compte et, vu le contexte actuel, souligne Frédéric Charillon, « certains pays européens font preuve d’irresponsabilité en voulant dépenser moins de 1 % de leur produit intérieur brut (PIB) pour leur défense. Les Européens doivent cesser de penser qu’ils peuvent éternellement être des consommateurs de sécurité américaine, tout en se dispensant d’être eux-mêmes des fournisseurs de sécurité. »
Les incertitudes soulevées par Donald Trump sur sa volonté de rester un allié des Européens et la menace russe ont également donné une nouvelle impulsion à l’idée de créer une défense européenne. La Commission européenne a fixé à 2030 l’échéance pour que les vingt-sept États membres de l’UE s’équipent d’une capacité militaire indépendante pour laquelle 800 milliards d’euros d’investissements ont été annoncés. Pour le commissaire européen à la Défense, le lituanien Andrius Kubilius, une force militaire permanente de 100 000 hommes est nécessaire pour remplacer les troupes américaines stationnées en Europe. Seul moyen, selon lui, pour faire face, à la fois, à la menace russe et au désengagement américain.
Une défense qui reste à construire
Il reste encore à créer des géants européens de l’industrie militaire. Les pays de l’UE achètent aujourd’hui 60% de leur armement hors de l’Union européenne et en premier lieu aux États-Unis, d’où cette dépendance accrue. Créer une défense européenne, cela signifie également la mise en place d’une Europe politique. Or, selon Guillaume Ancel, « la question d’une perte de souveraineté nationale est encore soigneusement évitée par les dirigeants européens, qui prônent pourtant une Europe de la défense, mais avec des désaccords persistants. La question n’est finalement ni organisationnelle, ni militaire, ni financière, mais politique : à quelle autorité on confie cette défense de l’Europe ? »
Pour les États-Unis, l’Europe n’a pas de valeur stratégique si elle ne se renforce pas. Guillaume Ancel rappelle ainsi que « pour Donald Trump, l’Otan ne sert à rien puisqu’elle ne peut l’appuyer dans sa priorité en Asie, face à la Chine. Persuadé que Vladimir Poutine n’ira pas plus loin que le Donbass, il préfère retirer ses billes de l’Alliance et peu importe qu’elle en soit affaiblie. Donald Trump n’a pas de vision stratégique, c’est un businessman. »
Jusqu’où ira le président américain ? Selon Frédéric Charillon, « ça va dépendre aussi de qui va gagner la bataille aux États-Unis entre la tendance très anti-européenne du vice-président JD Vance et celle de Marco Rubio, plus atlantiste. La question, c’est de savoir si l’Otan va tenir jusqu’au départ de Donald Trump. Les Européens doivent attendre de voir comment le vent tourne aux États-Unis pour savoir ce qu’il faudra réparer à la fin et si les dégâts causés par l’actuel locataire de la Maison Blanche sont réparables. Il est aussi possible qu’à la fin de la période Trump il y ait un retour de balancier en faveur de l’Otan et de la relation transatlantique ».
Pour l’instant, les dégâts semblent limités au sein même de l’Alliance atlantique. « En revanche, précise Frédéric Charillon, il ne faudrait pas que ça aille trop loin. Il ne faudrait pas que ça recommence sur le Groenland et que les États-Unis agressent des alliés européens. Il ne faudrait pas non plus qu’on impose à l’Ukraine des conditions inacceptables. Si tout ça arrive, il y aura clairement le signal que les États-Unis ne sont plus des alliés. Et si les États-Unis ne sont plus des alliés, alors effectivement, l’Otan sera énormément amoindrie ». Le prochain sommet de l’Alliance atlantique, en juillet 2026 à Ankara, pourrait bien être un moment de vérité.
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