- Simon Guermonprez, étudiant en première année de médecine à Lille, est mort percuté par un camion en 2021, après une soirée d’intégration alcoolisée.
- Trois étudiants, organisateurs de l’événement, sont jugés ce mardi pour bizutage et complicité de bizutage, tandis que l’université est également poursuivie.
- Les parents, qui espèrent des réponses, témoignent face aux caméras de « Sept à Huit ».
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Sept à huit
« C’était un enfant adorable. »
Sur la table du salon, Laura et Daniel Guermonprez étalent les clichés de leur fils Simon, un jeune homme châtain au sourire timide. « J’essaie de me remémorer une fois où j’aurais pu le gronder pour quelque chose. Il était responsable en fait »
, glisse son père dans la vidéo en tête de cet article, replay d’un reportage diffusé ce dimanche dans « Sept à Huit ». « Il n’avait pas de défauts. Il ne buvait pas, il ne fumait pas. Il était parfaitement équilibré »
, égrène sa compagne.
Le fils cadet du couple, le troisième de la fratrie, leur a été arraché il y a cinq ans déjà (nouvelle fenêtre). Étudiant brillant, il venait de réussir le concours d’accès aux études de médecine à Lille et avait 19 ans seulement. « On accepte la situation pour qu’on puisse avancer et ne pas broyer du noir tous les jours,
pose son père. Mais bien sûr, on n’accepte pas les circonstances et les causes de son décès. »
Pour ses parents, Simon se trouvait en « état de choc »
La date de cette nuit fatidique est ancrée dans leur mémoire : le 9 juillet 2021. Ce jour-là, Simon indique à ses parents avoir été invité par des groupes d’étudiants de troisième année à une série de fêtes, le début du processus dit « d’intégration »
.
Il leur explique qu’il ne prendra pas la voiture, car « il y a beaucoup d’alcool »
, retrace Laura Guermonprez, qui se souvient que son fils a insisté pour s’y rendre, assurant devoir y aller « si je veux continuer l’année prochaine »
.
Le jeune étudiant participe à la fête, mais vers 3 heures du matin, la vie du couple bascule. « J’entends la sonnette de l’entrée. (…) Et là, je vois un gyrophare devant la maison… Je me suis dit : il y a un problème »
, rembobine sa mère. Des policiers leur annoncent alors que le corps de leur fils a été découvert à 500 mètres de chez eux.
En pleine nuit, repartir en pleine campagne, ce n’est pas lui
En pleine nuit, repartir en pleine campagne, ce n’est pas lui
Daniel Guermonprez, père de Simon
Selon les premières investigations, un chauffeur Uber avait déposé Simon devant la maison familiale à 0h08. L’expertise de son téléphone montre que le jeune homme est ensuite reparti à pied vers un pont à proximité, enjambant l’autoroute, où il s’est alors pris en selfie en pleine nuit, à 0h43. Une photo floue, dans l’obscurité, la dernière du jeune homme. Le téléphone est ensuite retrouvé brisé sur la chaussée. Selon les enquêteurs, l’hypothèse la plus probable est que Simon a fait tomber l’appareil, et qu’il serait ensuite descendu pour le récupérer… avant d’être percuté par un camion.
Les analyses toxicologiques ont révélé par la suite qu’il présentait 0,83 gramme d’alcool par litre de sang (nouvelle fenêtre). « En pleine nuit, repartir en pleine campagne, ce n’est pas lui »
, insiste son père, pour qui il ne fait aucun doute que son fils, qui « ne boit pas d’alcool habituellement »
, était « désorienté et déboussolé »
. Pour sa mère, il se trouvait « dans un état second, un état de choc ».
« Prépare ton foie » : une vidéo promotionnelle de la soirée retrouvée
Quelques jours après l’accident, Thomas Robert les contacte : cet assistant d’éducation enquêtait alors de façon amateur sur les groupes d’intégration à la faculté de médecine de Lille. Sur les réseaux sociaux, il collecte des photos d’événements qui prouveraient que sous couvert d’intégration, ces groupes se livrent en fait à du bizutage, selon lui. Alors même que cette pratique, le fait d’humilier ou de pousser à l’alcoolisation excessive dans le cadre scolaire, que les participants soient consentants ou non, est en théorie interdite par la loi depuis 1998 (nouvelle fenêtre).
Parmi les clichés qu’il repère, des seringues d’alcool braquées sur la bouche des étudiants, des jeunes qui vomissent ou encore des postures « pour mimer un rapport sexuel »
. L’enquêteur amateur tombe également sur une vidéo réalisée par le groupe organisateur « les Borgia », pour faire la promotion de la soirée à laquelle Simon a participé. « Prépare ton foie »
, est-il écrit à la fin du clip, dans lequel on aperçoit même des jeunes à genoux, tandis que d’autres les font boire, allant parfois jusqu’à maintenir leur cou. « Il y a bien cette logique de domination pour inciter à la consommation d’alcool »
, analyse l’enquêteur amateur.
Thomas Robert remet cette vidéo aux parents de Simon, qui décident alors de porter plainte. Les enquêteurs convoquent une cinquantaine d’étudiants ayant participé à la soirée. L’une d’elles, une jeune femme qui était alors bizuth, comme Simon, a accepté de témoigner mais sous couvert d’anonymat, par peur de représailles. Elle décrit une soirée ritualisée, organisée dans un petit appartement du centre-ville de Lille.
Selon elle, les participants qui acceptaient de boire, dont Simon faisait partie, se voyaient inscrire « une cible sur le front »
et l’alcool leur était fourni dans de grosses seringues, qu’ils devaient parfois boire « à genoux »
. « Même si on n’a pas l’habitude de boire de l’alcool, on boit quand même un peu pour s’intégrer, pour faire
comme tout le monde et pour être cool
(nouvelle fenêtre)«
, explique-t-elle face à la caméra de « Sept à Huit ».
« On n’est pas responsable », se défend un organisateur
Deux des organisateurs de la soirée, contactés par « Sept à Huit », contestent quant à eux toute pratique de bizutage, se défendent de forcer des participants à boire et assurent avoir pris des précautions. « Pendant la soirée, c’est nous qui gérions l’alcool pour pas justement qu’il y ait
de débordements
(nouvelle fenêtre)«
, affirme par exemple l’un d’eux, évoquant aussi un second appartement destiné à accueillir les participants qui ne se sentiraient pas bien pour « les surveiller »
.
Il assure même que l’une de ses amies s’est inquiétée de l’état de Simon avant son départ. « Il avait répondu que ça allait. On l’a vu partir, il était bien. On l’aurait laissé repartir chez lui à 5 grammes, complètement rampant par terre tout seul, là oui, on aurait été entièrement responsable. Mais (au vu) des circonstances dans lesquelles il est parti… On n’est pas responsable là-dessus »
, se défend-il.
Malgré leurs justifications, deux étudiants et une étudiante considérés comme les principaux organisateurs sont mis en examen, pour bizutage et complicité de bizutage (nouvelle fenêtre) commis sur Simon. Même si un lien avec sa mort ne leur est pas pénalement reproché, ils risquent six mois de prison. « Il n’était pas du tout très alcoolisé, et en aucun cas il sera établi qu’il a été forcé d’avoir cette attitude-là »
, rétorque Carine Delaby-Faure, l’avocate de la jeune femme, qui louait l’appartement. « Il n’y a jamais eu (…) l’établissement d’une quelconque contrainte de la part notamment de ma cliente ou d’autres personnes »
, assure-t-elle.
La responsabilité de l’université au cœur des interrogations
Les parents de Simon continuent de leur côté d’espérer la condamnation des étudiants, pour l’exemple. Mais ils pointent surtout une autre responsabilité : celle de l’université. Le couple a eu connaissance d’une enquête diligentée par le ministère de l’Éducation nationale à la suite de la mort de leur fils, soulignant que la faculté de médecine de Lille a officiellement interdit tout événement d’intégration depuis 2013. Mais qu’elle les aurait tolérés dans les faits, alors qu’elle avait connaissance de plusieurs incidents graves. Ce qui les laisse Laura Guermonprez « en colère et révoltée »
: « on se dit, pourquoi ils laissent faire ? »
.
Ils découvrent même dans ce rapport que six ans avant sa mort, d’autres parents avaient traversé une épreuve identique. En 2015, Georges et Marie-Rose Pignède ont perdu leur fils Jean-Baptiste, lui aussi étudiant en médecine à Lille, décédé trois jours après ses 18 ans pendant un week-end d’intégration (nouvelle fenêtre). Selon ces derniers, qui dénoncent une vraie « omerta »
, la faculté s’est dédouanée de toute implication et aucune sanction n’a été prise contre quiconque.
Pour l’avocat des parents de Simon Guermonprez, elle aurait même « aggravé la situation »
au lieu de réagir. « Ils se sont dit :
on sait que ça va continuer, mais on ne veut pas être mis en cause«
, insiste Damien Legrand, accusant l’établissement de « se désengager d’un certain nombre de contrôles d’associations étudiantes »
. « Ils ont créé la situation pour que ce genre de drame arrive »
, affirme-t-il.
Le parquet a finalement choisi de ne pas poursuivre la faculté, mais les parents de Simon ont décidé de faire citer eux-mêmes l’université en tant que personne morale devant le tribunal correctionnel. Elle sera donc jugée mardi également, pour bizutage et homicide involontaire. Sollicitée par « Sept à Huit », cette dernière a uniquement affirmé avoir « toujours condamné les pratiques de bizutage »
et s’être « toujours engagée dans la prévention des risques liés à la consommation d’alcool »
.














