Depuis fin mars 2026, des manifestations anti-migrants ont lieu dans plusieurs villes sud-africaines. Certaines ont dégénéré en agressions xénophobes contre des ressortissants étrangers venus d’autres pays d’Afrique. Dans ce contexte, de nombreux internautes prétendent depuis début mai que la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan aurait en représailles « donné 48H aux citoyens sud-africains pour quitter » la Tanzanie et ordonné la suspension des liaisons aériennes avec l’Afrique du Sud. Mais c’est faux, ont démenti les autorités tanzaniennes et sud-africaines. L’AFP a par ailleurs pu constater que les liaisons aériennes étaient bien maintenues entre les deux pays.
Depuis le mois de mars 2026, des rassemblements et marches hostiles aux migrants se multiplient dans plusieurs villes sud-africaines. Des hommes et femmes souvent armés de bâtons ont ainsi défilé dans les rues de Pretoria, Johannesburg, Durban ou encore Le Cap pour dénoncer l’immigration illégale.
Des ressortissants étrangers subsahariens – notamment nigérians, ghanéens et congolais – y ont parfois été violemment pris à partie. Sur les réseaux sociaux, des images d’une grande brutalité montrent des migrants illégaux, ou des gens pris pour tels, être roués de coups (liens archivés ici et ici).
Le Nigeria et le Ghana ont exprimé leur inquiétude face à cette situation. La diplomatie ghanéenne a même annoncé le 12 mai « l’évacuation immédiate » de 300 de ses ressortissants vivant en Afrique du Sud (lien archivé ici).
Dans ce contexte, de très nombreuses publications virales sur les réseaux sociaux prétendent que la Tanzanie aurait décidé, en réponse à ces incidents xénophobes, d’appliquer « une décision d’une rare fermeté » (1, 2, 3, 4, 5).
« La présidente tanzanien, Samia Suluhu Hassan, a donné 48 heures aux citoyens sud-africains pour quitter le pays et a ordonné la suspension immédiate de toutes les liaisons aériennes et commerciales avec l’Afrique du Sud« , avance par exemple cette publication Facebook, qui cumule plus de 6.000 likes depuis le 2 mai.
Capture d’écran d’une publication sur Facebook, réalisée le 15 mai 2026 / Croix rouge ajoutée par l’AFP.
Cette soi-disant annonce est censée faire « suite à la vague actuelle de violences xénophobes contre les migrants africains« , soutient le post.
Dans les commentaires, de nombreux internautes accordent du crédit à cette affirmation et beaucoup se réjouissent de la décision qu’aurait prise la présidente tanzanienne.
Capture d’écran de commentaires sous une publication Facebook, réalisée le 15 mai 2026 / Floutage des noms et photos de profil réalisé par l’AFP.
Mais en réalité, c’est faux : Samia Suluhu Hassan n’a ni demandé aux ressortissants sud-africains de quitter la Tanzanie, ni suspendu les liaisons aériennes avec l’Afrique du Sud.
Pas de trace officielle de cette déclaration
Une recherche sur internet en anglais et en français avec des mots-clés comme « expulsion des Sud-africains de Tanzanie » ou encore « suspension des liaisons aériennes Tanzanie-Afrique du Sud » permet de constater qu’aucun média crédible n’a rapporté une quelconque annonce d’expulsion des ressortissants sud-africains, ni une rupture des liens commerciaux et liaisons aériennes entre les deux Etats.
Seuls quelques sites non identifiés dans le paysage médiatique international relaient, à la marge, ce prétendu message de la présidente tanzanienne : ici en français, sur une plateforme reprenant vaguement l’identité visuelle du média français Jeune Afrique, et là en anglais, sur un site basé au Nigeria.
Par ailleurs, aucun canal officiel de communication du gouvernement tanzanien ne mentionne, depuis le 1er mai 2026, une quelconque déclaration ou décision de Samia Suluhu Hassan sur les ressortissants sud-africains en Tanzanie. Que ce soient les sites de la présidence, du ministère de l’information et porte-parolat du gouvernement ou bien du ministère des Affaires étrangères, ainsi que sur leurs réseaux sociaux associés.
« Fake news »
Bien au contraire, on constate que le gouvernement tanzanien a publié sur Instagram un démenti officiel concernant cette histoire. Le porte-parole du gouvernement tanzanien, Gerson Msigwa, y invite le public à ne pas tenir « compte de cette fausse information » (lien archivé ici).
« La présidente de la République-Unie de Tanzanie, S.E. Mme Samia Suluhu Hassan, n’a pas tenu ces propos. Cette déclaration a été inventée de toutes pièces dans le but d’induire le public en erreur et de nuire aux bonnes relations entre la Tanzanie et l’Afrique du Sud« , précise le démenti publié en anglais et en swahili.
AFP Factuel a contacté le Haut-Commissariat d’Afrique du Sud à Dar es Salaam, plus grande ville de Tanzanie et ancienne capitale, afin de vérifier si le pays avait interdit par note diplomatique officielle aux ressortissants sud-africains de rester sur son territoire.
Frans van Aardt, conseiller au sein de la représentation diplomatique, a indiqué le 11 mai 2026 à l’AFP que la Tanzanie « n’a notifié aucun ordre d’expulsion des ressortissants Sud-africains au Haut-Commissariat« .
« Le territoire tanzanien n’est pas interdit aux Sud-africains, les relations commerciales et les liaisons aériennes sont maintenues » a-t-il détaillé, précisant que toute information faisant état d’une rupture des relations diplomatiques entre les deux pays relevait de la « fake news« .
Liaisons aériennes maintenues
La plateforme de suivi du trafic aérien mondial Flightradar permet de confirmer les dires de Frans van Aardt : les vols entre la Tanzanie et l’Afrique du Sud n’ont pas été interrompus.
On constate ainsi sur le site que plusieurs vols ont bien été effectués depuis le 2 mai entre l’aéroport tanzanien Julius Nyerere (DAR), situé à Dar es Salam, et l’aéroport sud-africain Oliver Reginald Tambo, implanté à Johannesburg (JNB).
Capture d’écran du site flightradar24.com, réalisée le 15 mai 2026.
Le tableau des départs présent sur le site internet de l’aéroport de Johannesburg Oliver Reginald Tambo, consulté le 15 mai 2026, confirme que des avions ont bien décollé vers la Tanzanie et que des liaisons entre les deux pays continuent d’être prévues (lien archivé ici).
Capture d’écran du site de l’aéroport international de Johannesburg, réalisée le 15 mai 2026 / Encadré rouge ajouté par l’AFP.
Violences xénophobes cycliques
L’Afrique du Sud, première économie industrialisée du continent, accueille plus de trois millions d’étrangers sur son territoire, soit environ 5,1% de sa population. Mais le chômage élevé, supérieur à 30%, alimente régulièrement des tensions contre les migrants.
De violents heurts xénophobes ont ainsi éclaté en 2008, 2015, 2016 et encore en 2019. Lors de la pire vague de violences anti-migrants de ces deux dernières décennies, celle de 2008, 62 personnes avaient perdu la vie.
Les manifestations anti-migrants actuelles sont portées principalement par deux organisations nationalistes : Operation Dudula, fondée à Soweto par l’activiste Nhlanhla « Lux » Dlamini et devenue un parti politique en 2023, et March and March, créée en 2025 par l’ancienne animatrice radio Jacinta Ngobese-Zuma (liens archivés ici et ici).
Tous deux accusent l’immigration irrégulière d’aggraver le chômage et l’insécurité.
Rodger BOSCHAFP
(Rodger BOSCH / AFP)
Face aux allégations de xénophobie, le ministre sud-africain de la Police avait initialement condamné le 24 avril ces incidents « contraires à la loi« , promettant que les agresseurs et leurs soutiens seraient « identifiés, appréhendés et traduits en justice » (dépêche AFP archivée ici).
Mais Pretoria adopte depuis une position plus modérée, rejetant ces allégations. « Les Sud-Africains ne sont pas xénophobes« , a ainsi affirmé le porte-parole de la présidence sud-africaine, Vincent Magwenya, début mai. Selon lui, il s’agit de « foyers de protestation » autorisés par la Constitution sud-africaine.
Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, s’est lui dit « profondément préoccupé » par ces « attaques xénophobes et actes de harcèlement”, condamnant “fermement ces actes criminels” dans une déclaration publiée le 27 avril (lien archivé ici).
De son côté, le Ghana a officiellement demandé à l’Union Africaine que le sujet de ces actes de violences soit « inscrit à l’ordre du jour de la prochaine réunion de coordination de mi-année, suivie par les chefs d’État et de gouvernement« , est-t-il indiqué dans un communiqué (lien archivé ici).
AFP Factuel a déjà déconstruit des fausses informations liées à cette recrudescence d’incidents xénophobes, à retrouver ici.




