L’inquiétude, l’effroi, puis l’indignation. Le vendredi 29 mai dernier est une journée comme la petite commune gersoise de Fleurance en a connu des milliers. Le temps est bon et la région n’échappe pas à la vague de chaleur qui touche la France. Rien ne laisse présager que, dans quelques heures, la bourgade de 6.000 habitants tomberait dans l’inquiétude la plus profonde.
Vers 15 heures, Lyhanna sort de son collège Hubert-Reeves pour rentrer chez elle. Un trajet quotidien qu’elle connaît bien. Avec les beaux jours, elle n’est pas la seule élève à quitter l’établissement à pied, dans une petite commune où la majorité des habitants se connaissent de vue.
Les heures passent, mais la jeune fille ne donne plus de nouvelles à ses parents. L’inquiétude grandit et ronge petit à petit les proches de la collégienne. À 19 heures, les parents de Lyhanna se décident, rongés par l’angoisse, à prévenir la gendarmerie.
Un suspect identifié
Les militaires prennent très au sérieux cette disparition. L’enquête commence et un témoignage va vite mettre les gendarmes sur une première piste solide, au grand dam des parents de la jeune fille.
Alors qu’il était devant le collège au moment de la sortie des élèves vers 15 heures, un témoin indique aux gendarmes avoir vu Lyhanna dans la voiture d’un homme stationné devant l’établissement. Des dires confirmés par des images de vidéosurveillance. Pour les enquêteurs, c’est une première bascule dans cette affaire. Une enquête du chef d' »enlèvement et séquestration d’une mineure de moins de 15 ans » est alors ouverte.
Le mystérieux conducteur au centre des spéculations est rapidement identifié. Il s’agit de Jérôme Barella, 41 ans, père de deux enfants, dont la meilleure amie de la collégienne. Le père de famille habite dans la commune voisine de Montestruc-sur-Gers, à moins de 10 kilomètres du collège.
Après avoir fait monter Lyhanna dans son véhicule, le suspect est retourné au collège vers 17 heures pour récupérer sa fille aînée. Deux heures se sont écoulées, et le mystère plane encore sur ce qu’il s’est exactement passé pendant ce laps de temps. Plus tard, il est aperçu à la fête de l’école de son autre fille, vers 18h30. Une femme affirme qu’il a participé aux recherches dans la soirée, et qu’il a frappé à sa porte dans ce contexte. Il sera finalement interpellé le lendemain, en fin de matinée, et placé en garde à vue.
Lorsque la mère de la disparue entend le nom de Jérôme Barella, son sang se glace. « Il amenait des goûters à Lyhanna tous les jours. Oui, elle serait capable de monter dans la voiture s’il lui a proposé de la ramener à la maison, et je pense que c’est ce qui s’est passé », avance-t-elle, en larmes, à BFMTV.
Entre les murs de sa salle de garde à vue, Jérôme Barella, fait face aux questions des enquêteurs, qui savent que le temps joue contre eux. L’homme explique qu’il a bien pris la jeune fille dans sa voiture à la sortie du collège, mais assure l’avoir déposée à la piscine de la commune. Un trajet de seulement cinq minutes en voiture.
Une fois Lyhanna déposée, il aurait alors continué à vaquer à ses occupations avant de réapparaître au collège Hubert Reeves.
Des recherches massives
Parallèlement aux avancées de l’enquête, la disparition de Lyhanna s’ébruite dans la commune, perdue entre les étendues de champs et de forêts. Chez les parents d’élèves, la peur règne désormais en maître. Plus personne ne rentre à pied et le personnel du collège assiste au bal de voitures des parents venant chercher leurs enfants.
« Cela fait peur, ça peut arriver à tout le monde. Moi, maintenant, j’amène et viens chercher ma fille », assure à BFMTV, une mère d’élève. « On est toute la maman de Lyhanna. On n’a plus confiance », abonde une autre.
D’habitude si tranquille, Fleurance est en ébullition et s’organise pour retrouver la jeune fille. Dès le dimanche, une battue citoyenne de grande envergure est organisée.
« Une aiguille dans une botte de foin »
Au total, 250 citoyens encadrés par la gendarmerie et 130 militaires, épaulés d’un hélicoptère et d’une brigade cynophile, parcourent les immensités boisées du département pour trouver une trace de la jeune fille.
« Si on fait tout ça, c’est pour la petite fille qui a disparu. Il faut vraiment qu’on se serre les coudes, car plus les heures passent, plus la pression émotionnelle est forte et se ressent sur le territoire », déclare au micro de BFMTV, Grégory Bobbato, le maire de Fleurance. Des recherches massives malgré l’immensité du terrain à parcourir.
« On cherche, mais ce n’est pas évident. C’est vraiment chercher une aiguille dans une botte de foin », souffle un chasseur qui a participé à la battue citoyenne ce dimanche.
Plusieurs jours après la disparition de la jeune fille, les recherches continuent. Après avoir sondé les cours d’eau, les gendarmes se sont focalisés mercredi sur « des vérifications de points d’intérêt particuliers », connus des pêcheurs ou des chasseurs locaux.
Une mise en examen et des révélations inquiétantes
Au lendemain de la première battue, Jérôme Barella est mis en examen et placé en détention provisoire. Son nom est alors divulgué, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans la presse. À ce moment-là, une autre mère se met à frémir: celle de Rosa*, 12 ans, frémit. Le 22 août 2025, elle avait dénoncé des viols commis sur sa fille « entre septembre 2024 et mai 2025 au domicile » du suspect.
Rosa était amie avec les enfants de Jérôme Barella et se rendait régulièrement à son domicile pour jouer avec ses copines. La fillette a commencé à poser des questions de plus en plus régulièrement au sujet du sexe à sa famille. Des interrogations qui mettent la puce à l’oreille au conjoint d’Audrey, la mère de la collégienne.
« Quand mon ex-compagnon a posé la question ‘est ce qu’il t’a violée?’ Ma fille a répondu ‘oui' » raconte-t-elle. « Je me suis écroulée ».
Le père de famille envoie des messages inappropriés à la jeune fille, l’appelle, la couvre de cadeaux. Quand Audrey le confronte, il nie les faits et menace de se suicider.
« Il dit qu’il va se pendre, qu’il va se suicider si elle ne dit pas qu’elle a menti », se souvient-elle.
Sous pression et effrayée par la situation, Rosa, qui n’a alors que 10 ans au moment des faits, dit avoir menti. Mais quelques mois plus tard, Audrey se rend compte que sa fille a bien dit la vérité. « Elle raconte qu’il la déshabille. Il essaye de la pénétrer, que ça lui fait très mal et qu’il l’a fait plusieurs fois », déclare la mère de Rosa.
Jérôme Barella n’a jamais été entendu dans cette affaire.
« Une relation inappropriée »
Malheureusement, Rosa ne serait pas la seule qui aurait été abusée par le suspect. Deux jours après la mise en examen, la procureure de la République d’Auch, Clémence Meyer, révèle lors d’une conférence de presse que l’homme était déjà visé par plusieurs signalements et plaintes, indépendantes de la disparition de Lyhanna.
Un premier signalement judiciaire a été émis en 2017 par la mère d’une adolescente de 17 ans ayant découvert que sa fille entretenait une relation avec cet homme qui en avait alors 32 ans.
Deux jours après la disparition de Lyhanna, un dirigeant du lycée Maréchal-Lannes dans le Gers a par exemple « spontanément contacté la gendarmerie pour signaler que le mis en cause avait fait l’objet d’un licenciement initié en 2020 alors qu’il était employé comme agent d’entretien », a indiqué la procureure. Ce licenciement a été initié « en raison d’une relation inappropriée avec une lycéenne », ajoute-t-elle.
Concernant les plaintes, la première remonte à 2022. Elle concerne des faits présumés commis sur une enfant de 7 ans au cours de l’année 2020 au domicile du suspect. La plainte a donc été classée sans suite en 2024, car le motif de l’infraction était « insuffisamment caractérisé », mais la magistrate a indiqué que cette affaire va être de nouveau examinée.
Deux plaintes ont également été déposées ces derniers jours. La première, ce mercredi 3 juin, par un père de famille, déjà interrogé par BFMTV, qui assure que sa fille aurait été attouchée par Jérôme Barella à son domicile lors d’une soirée pyjama. Puis, le lendemain, une mère a déposé plainte à Saint-Brieuc pour viol sur sa fille contre ce même homme pour des faits qui remontent à 2023.
Autant de témoignages qui donnent aux propos tenus par la mère de la disparue une connotation particulière. Face à BFMTV, elle avait indiqué que Lyhanna lui avait dit que Jérôme Barella lui aurait fait « des chatouilles » et qu’il avait « pas mal joué avec elle ».
Après ces révélations en cascade, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé mercredi devant l’Assemblée nationale l’ouverture d’une enquête administrative concernant les antécédents du suspect. Le spectre d’un dysfonctionnement de la justice se profile. Les premières marques d’indignation se font entendre, sans commune mesure toutefois avec la vague de protestations qui, dès le lendemain, s’élève de la société civile et du monde politique. Un corps, vraisemblablement celui de Lyhanna, est retrouvé.
Le corps d’un enfant, habillé comme Lyhanna, retrouvé dans un silo
Au septième jour de recherches, environ 170 gendarmes sont encore déployés. Ce jeudi, ils sont épaulés par des cavaliers bénévoles d’un centre équestre « pour faire les parties boisées » au sud de Fleurance. Ils arpentent la zone rurale et vallonnée lorsque l’appel d’un homme au centre opérationnel de la gendarmerie nationale d’Auch leur intime d’explorer une exploitation agricole désaffectée, dans le secteur de Puycasquier, à une quinzaine de kilomètres au sud-est du bourg où l’adolescente a été vue pour la dernière fois. Au téléphone, l’homme affirme que Jérome Barella a travaillé huit ans auparavant sur un silo à grains se trouvant sur ce site, aujourd’hui inexploité. On apprendra par la suite que le suspect a en effet travaillé pour l’entreprise qui exploitait ce site agricole entre 2012 et 2018.
Une autre équipe de recherche est envoyée en renfort. De là, l’effroyable découverte. Un corps « paraissant être celui d’un enfant », selon les mots du procureur de la République, est retrouvé dans le silo agricole, qui n’est plus utilisé depuis 2022. Le corps porte des « vêtements similaires » à ceux de Lyhanna, au moment de sa disparition.
Le corps est héliporté dans la nuit aux laboratoires de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale de Pontoise (Val-d’Oise). Si officiellement rien n’est confirmé, l’issue semble inévitable…
Les maigres espoirs des parents de la jeune fille sont réduits à néant. Par la voix de leur avocat, ils font part de « leur plus grand effroi », de leur « tristesse » et de leur « colère » qui « ne sauraient être exprimées ». « Le temps est maintenant au recueillement et au deuil », écrivent-ils dans un communiqué, avant même d’obtenir les résultats de l’autopsie pratiquée le lendemain matin.
Les mots qui étaient craints finissent par être écrits noir sur blanc en fin d’après-midi: « le corps découvert est bien celui de Lyhanna ». L’identification a été confirmée au moyen d’une comparaison ADN. Cependant, les causes de la mort restent encore inconnues à ce stade. « Des examens et expertises complémentaires ont été ordonnés et vont être diligentés », indique le procureur de la République dans un communiqué.
À Fleurance, une chape de plomb est tombée les mots manquent. « On est tous effondrés », confie une mère d’élève. « Il n’y a rien à dire, la France est en deuil c’est tout », lance un habitant. Face au « réveil meurtri » de sa commune, le maire Grégory Bobbato, dénonce quant à lui « un dysfonctionnement d’État ». Son indignation gagne les plus hautes sphères du pouvoir français.
Un drame qui devient politique
Emmanuel Macron se dit « choqué » et qualifie le manquement judiciaire d' »inacceptable ». « Il est clair qu’il y a un dysfonctionnement et que nous ne pouvons pas ne pas voir que des failles se sont révélées, il faut les clarifier (…) et clarifier les responsabilités qui sont à l’œuvre », déclare le chef de l’État depuis le Monténégro où il est en visite diplomatique. « On ne peut pas regarder en face la famille (de Lyhanna) et lui dire que tout s’est bien passé. C’est faux ».
Piqué au vif, comme après chaque drame, le gouvernement veut agir. À Matignon, Sébastien Lecornu réunit vendredi dans la matinée le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez et le ministre de la Justice Gérald Darmanin. À l’instar du chef de l’État, le Premier ministre se dit « particulièrement choqué » par les dysfonctionnements rapportés et a demandé à ce que « les premières conclusions » de l’enquête administrative lui soient remises « sous 15 jours ».
Les deux ministres font quant à eux état « d’éléments accablants » dans la procédure, « à tous les niveaux », qui rendent évidemment « incompréhensible » que le mis en cause n’ait pas été entendu dans le cadre de la plainte pour viol déposée en août dernier. Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, décide de réunir lundi à la première heure tous les procureurs généraux. Selon la chancellerie, l’ancien ministre de l’Intérieur « proposera des sanctions » au conseil de la magistrature « si des erreurs individuelles sont mises au jour » par l’inspection.
Selon une source proche de l’enquête à BFMTV, la procureure d’Auch est notamment pointée du doigt pour ne pas avoir « appliqué », dans le traitement des plaintes visant Jérôme Barella, la circulaire pénale priorisant les enfants victimes diffusée en janvier dernier. La magistrate est menacée de mort sur les réseaux sociaux. Vent debout contre de telles accusations, les Conférences des procureurs généraux et des procureurs de la République estiment dans un communiqué « qu’à ce stade, d’éventuelles responsabilités ne peuvent être mentionnées ». Et en profitent pour signaler avoir « appelé sans relâche l’attention des ministres de la Justice, depuis plusieurs années, sur les difficultés de traitement des enquêtes préliminaires par les services d’enquête ».
« Les parquets sont eux-mêmes tributaires de la capacité d’investiguer et de rendre compte des services de police et de gendarmerie qui font face à ces stocks de dossiers et à des délais de traitement alarmants malgré tout l’engagement des enquêteurs », abondent-ils.
L’indignation ne se limite pas au gouvernement et toute la classe politique tape du poing sur la table. Les différents partis font part de leur tristesse et de leur colère face au destin tragique de Lyhanna. L’affaire fait même irruption dans la campagne présidentielle 2027. Chaque candidat, de Marine Tondelier à Bruno Retailleau en passant par Gabriel Attal, Édouard Philippe et Jean-Luc Mélenchon, appelle, avec ses mots, au « changement », à la « réforme » ou à la « révolution ».
La Fédération France Victimes réclame désormais un « Grenelle national sur les crimes commis contre les mineurs », pour « réunir l’ensemble des acteurs concernés » et « construire une politique globale » de protection de l’enfance. Dans le même temps, collectifs et associations appellent à descendre dans la rue lundi prochain, devant le ministère de la Justice et les tribunaux de France, derrière un même mot d’ordre : « Je suis Lyhanna ». En attendant que des mesures politiques soient prises, un premier moment de recueillement aura, lui, lieu ce dimanche. Une marche blanche est ainsi organisée à Fleurance à 15 heures.
Article original publié sur BFMTV.com











