Le 2 mars 2026, l’Iran a répliqué aux frappes menées par les États-Unis et Israël en élargissant ses cibles: au-delà des positions américaines et israéliennes, des intérêts européens ont été touchés.
Des installations françaises à Abou Dhabi ont été touchées par des drones, occasionnant des dégâts « matériels » et sans faire de victimes. Ce mardi 3 mars sur BFMTV, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot indiquait ne pas avoir la « certitude » que la France était bel et bien l’objectif de cette frappe.
Néanmoins, l’Europe, avec ses forces déployées dans la région, ses ressortissants à protéger et sa dépendance énergétique envers le Golfe est absorbée malgré elle au coeur du conflit.
Emmanuel Macron a alerté sur un « embrasement possible à nos frontières » et a annoncé un renforcement de la posture défensive française dans la région.
La France et ses alliés européens peuvent-ils basculer malgré eux dans le conflit? Pour tenter d’y répondre, le nouvel épisode du Titre à la une, reçoit Pierre Berthelot, spécialiste du Moyen-Orient et directeur de la revue Orients Stratégiques.
Emmanuel Macron évoque un « embrasement possible à nos frontières ». Est-ce que cela signifie que la guerre risque de toucher la France ou l’Europe?
Il faut savoir que, même si c’est souvent méconnu, une partie du territoire européen a déjà été touchée, puisque les bases britanniques situées sur l’île de Chypre ont été visées. Pour le moment, ces frappes sont marginales, mais la situation pourrait s’aggraver. Bien que Chypre ne soit pas directement impliquée, ces bases peuvent servir de relais aux opérations israélo-américaines dans la région, et ces tirs constituent un avertissement sévère.
Les Britanniques, bien qu’ils ne soient plus dans l’Union européenne, demeurent des partenaires stratégiques. Donald Trump leur a d’ailleurs reproché d’avoir été réticents à l’utilisation de leurs bases, qu’il s’agisse de celle de Diego Garcia ou de celles de Chypre. C’est un premier signe que l’Europe est directement ou indirectement concernée.
Par ailleurs, on craint qu’en cas de conflit prolongé et de déstabilisation de l’Iran, les conséquences rejaillissent sur ses voisins, comme la Turquie ou l’Irak. Cela pourrait déclencher une nouvelle vague migratoire massive, comparable à celle de 2015 au moment de l’apogée de Daech. Nous en voyons encore les répercussions politiques aujourd’hui, notamment en Allemagne avec la montée de l’AfD dans les sondages. C’est ce qui explique les propos d’Emmanuel Macron.
La France, le Royaume-Uni et l’Allemagne affirment que des « actions défensives » contre l’Iran peuvent avoir lieu. Qu’est-ce que cela signifie?
Ce terme est suffisamment ambigu pour laisser place à plusieurs interprétations. Dans le cas de la France, on peut imaginer que cela concerne la protection des bases militaires françaises qui ont déjà été attaquées, comme celle des Émirats.
Cela signifierait que la France n’agit pas directement avec les Américains et les Israéliens pour attaquer l’Iran, mais qu’elle se réserve le droit de répliquer ou de frapper les missiles et les drones qui visent ses propres installations. Reste à déterminer si cela pourrait mener à une escalade plus importante dans un second temps. L’utilisation du terme « réaction défensive » est particulièrement habile.
Aucun pays n’a un intérêt à cet embrasement? Ou au contraire, est-ce que chacun s’y prépare?
Il faut s’y préparer, mais la position des Européens est en décalage par rapport à celle des Américains et des Israéliens. Contrairement à Israël ou aux États-Unis, l’Europe ne fait pas face à une menace directe ou à un affrontement historique avec l’Iran, bien que nous ayons connu des épisodes comme les attentats de la rue de Rennes à l’époque où nous soutenions l’Irak de Saddam Hussein.
Le message des Iraniens vise à nous dissuader de rejoindre le duo israélo-américain en nous poussant à peser les avantages et les inconvénients. Cependant, la situation est délicate car nous avons des alliances et des bases militaires dans la région. Si les pays du Golfe nous demandaient de les rejoindre pour répliquer à l’Iran en vertu de nos accords, nous serions presque obligés de le faire.
À quels pays la France est-elle liée dans le Golfe?
Nous sommes liés aux Émirats, où nous possédons une base militaire, ainsi qu’en Jordanie et au Liban, notamment dans le cadre de la Finul (Force intérimaire des Nations unies au Liban, NDLR). Ces soldats peuvent être vulnérables aux attaques de l’Iran ou de ses alliés, comme le Hezbollah. Nous avons également une coopération avec le Qatar, à qui nous avons vendu des Rafale. Si ces États sollicitent une contribution militaire, il serait difficile de la leur refuser, même s’ils restent pour l’instant dans l’attentisme pour ne pas franchir le pas d’une attaque directe contre l’Iran.
Emmanuel Macron affirme qu’il faut rehausser la posture défensive française dans le Golfe. À quoi ressemble concrètement notre présence sur place?
Cette présence est relativement faible: la base d’Abou Dhabi compte environ 400 soldats, on en dénombre plusieurs centaines au Liban et l’effectif est plus réduit en Jordanie. Au total, les forces au sol représentent un peu plus d’un millier de soldats, ce qui est marginal. En revanche, cette présence peut être considérablement accrue par des moyens navals, notamment via le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle. Un dispositif naval dans l’océan Indien multiplierait immédiatement le nombre de soldats par plusieurs milliers. C’est une carte importante du jeu stratégique français.
Emmanuel Macron a récemment redéfini la doctrine nucléaire française en mettant l’accent sur la coopération et la solidarité avec nos alliés. En quoi l’arme nucléaire fait-elle de la France un acteur singulier dans ce conflit?
La France est un acteur singulier car elle est le seul pays de l’Union européenne à disposer de l’arme nucléaire, notamment grâce à ses sous-marins. La Grande-Bretagne n’est plus dans l’Union et ne possède pas une autonomie totale dans l’usage de son arme puisqu’elle est liée aux États-Unis. Cette singularité peut être un atout pour rehausser le jeu stratégique français, mais elle doit être maniée avec prudence. Le risque est d’être embarqué dans un conflit qui ne nous concerne pas directement.
Il faut rester vigilant car l’issue de la guerre est incertaine: si les États-Unis décidaient de se retirer par manque de munitions, la France pourrait se retrouver seule en première ligne.
Article original publié sur BFMTV.com















