dimanche, mai 31

Présent sur les plages, dans les déserts ou au fond des océans, le sable est partout sur notre planète. Essentiel à la fabrication des immeubles, des routes, du verre, des smartphones ou encore des cosmétiques, il est désormais devenu la deuxième ressource la plus exploitée au monde, après l’eau. Pourtant, cette ressource demeure largement absente du débat public. Et cette dépendance massive inquiète désormais les experts.

Dans son dernier rapport, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) alerte sur la surconsommation de cette matière première. Aujourd’hui, près de 50 milliards de tonnes de sable sont extraites chaque année dans le monde et la demande pourrait encore doubler d’ici à 2060. « Pour vous donner une idée, ce serait équivalent de construire chaque année un mur de 27 mètres de haut, donc de neuf étages, 27 mètres de large et qui ferait le tour de l’équateur. Donc c’est vraiment une très grosse quantité de matériaux qui est extraite. Et vous ne pouvez pas en extraire autant, sans qu’il y ait un impact environnemental immense », illustre Pascal Peduzzi, directeur du GRID-Genève, le Centre d’analyse des données du PNUE.

Cette alerte peut sembler de prime abord absurde face à la quantité considérable de sable présente sur Terre. Pourtant, tous les sables ne se valent pas pour l’industrie du bâtiment. Trop fin, trop rond et produit par l’érosion du vent, le sable du désert ne permet pas d’obtenir du béton solide pour la construction. « Pour que le béton tienne, il faut des grains anguleux. Et ces grains se forment dans les carrières ou par l’érosion des glaciers, des rivières ou des vagues », explique le chercheur de Genève. Résultat, les zones les plus exploitées sont les littoraux, les embouchures, les fleuves et les fonds marins côtiers.

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Une extraction aux conséquences environnementales majeures

Le problème n’est pas seulement la quantité extraite, mais aussi l’endroit où le sable est prélevé. Car le sable est loin de servir uniquement à la construction. Au contraire, son rôle dans la nature est essentiel. Il est un maillon irremplaçable des écosystèmes « puisqu’il filtre l’eau, régule les rivières, soutient la biodiversité comme les tortues, les crabes ou même les oiseaux qui y trouvent un habitat », développe le directeur du GRID-Genève. « De plus, si vous creusez le nid de la rivière, vous allez changer sa forme », poursuit ce même chercheur. Conséquence : l’eau peut s’écouler plus vite ou au contraire ralentir, favorisant inondations, sécheresses et même baisse du niveau des nappes phréatiques.

Cependant, ces extractions massives vont au-delà de l’aspect environnemental et pourraient impacter la sécurité alimentaire car « lorsque l’on prélève trop de sable, on renforce l’acidité de l’eau qui, elle-même, rend les sols moins cultivables », explique Grégory Salle, directeur de recherche en sciences sociales au CNRS. Parallèlement à cela, des chercheurs observent déjà des remontées d’eau salée dans certains fleuves. « Dans le Mékong, il y a énormément de rizicultures qui dépendent de l’eau douce. Or, avec la montée du niveau des mers et l’abaissement de celui des fleuves à cause du dragage du sable, on a un fleuve se salinisant », précise Nelo Magalhães, docteur en économie et en histoire environnementale. Un phénomène constaté dans la Loire depuis les années 1970 mais qui a pris aujourd’hui une ampleur bien plus préoccupante dans le delta du Mékong.

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Dans les mers, ce sont les bateaux aspirateurs géants qui menacent les écosystèmes. En raclant les fonds marins, ils les stérilisent, broyant ainsi les micro-organismes qui sont pourtant à la base de la chaîne alimentaire des océans. Et les impacts sur la pêche sont déjà mesurables. « En Afrique et en Asie du Sud-Est, des plages ont été grattées jusqu’à la roche. Aux Philippines, le dragage de plus de 155 mètres cubes de sable a mis à mal la communauté des pêcheurs. Quasiment aucune grande rivière du continent asiatique n’a été épargnée par cette extraction massive », alerte Pascal Peduzzi.

Les plages, et par extension le sable, constituent aussi une protection naturelle face à la montée des eaux. Or, à mesure que le sable est surexploité, cette barrière s’affaiblit, exposant davantage les littoraux aux effets du changement climatique. Et parmi les premières victimes de cette élévation du niveau de la mer, on retrouve les habitants des petits États insulaires, tels que les Maldives. Pour le chercheur du PNUE, les conséquences sont déjà visibles. Pour lui, c’est une certitude : « Aujourd’hui, on peut déjà relier certaines disparitions de plages à cette surconsommation. »

Cependant, il serait naïf de penser que ces tensions se limitent à des pays lointains. En Europe, tout comme aux Etats-Unis, le sable est lui aussi soumis à une extraction massive. Un phénomène documenté par les chercheurs depuis les années 1960. « Dans les rivières, le niveau de l’eau baisse, on extrait, on drague toute la rivière. Ça va modifier le profil des rivières, créer des dommages conséquents sur le fond des rivières et détruire les zones où les poissons pondent leurs œufs », décrit Nelo Magalhães.

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Des tensions s’intensifiant au sein des États

Il existe une double vérité sur le sable. « Il est à la fois une ressource banale puisque bon marché. Mais en même temps, elle est devenue précieuse par sa rareté, du moins dans certaines zones », selon Grégory Salle. Et c’est justement sa raréfaction qui entraîne ces tensions.

« Aujourd’hui, il existe de nombreux conflits territoriaux. Pour le moment, ce ne sont pas des conflits aussi spectaculaires que ceux liés au pétrole ou à l’eau mais on voit de fortes tensions entre le Cambodge, le Vietnam et la Malaisie contre Singapour », indique ce même expert. Pour agrandir son territoire, la cité-État importe des quantités massives de sable depuis ses pays voisins. Or, ces échanges ont nourri des tensions diplomatiques, des trafics illégaux et des accusations de destruction environnementale.

Ces tensions peuvent également être plus locales. En Colombie, au Maroc, en Inde ou au Kenya, des réseaux illégaux, parfois surnommés la « mafia du sable », contrôlent une partie de cette extraction. Et sa facilité d’accès encourage son extraction en dehors du cadre légal. « On a des phénomènes de corruption avec les autorités locales, ce qui a pour conséquence que toutes personnes s’intéressant à ce sujet peuvent se retrouver brûlées vifs, abattues par des policiers corrompus ou renversées par des camions dans ces pays », décrit le directeur du GRID-Genève. Au Maroc, on estimerait qu’environ 40 à 50 % du sable est extrait illégalement.

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Aujourd’hui, les experts divergent toutefois sur le caractère même de cette pénurie. Le PNUE alerte sur une consommation devenue supérieure au rythme de renouvellement naturel de certains gisements. La Chine symbolise à elle seule cette surconsommation, en consommant aujourd’hui plus de la moitié du sable extrait dans le monde. A titre de comparaison, elle utiliserait environ 33 fois plus de sable que les États-Unis chaque année.

Cependant, pour Nelo Magalhães, il est nécessaire de nuancer. Selon lui, les gisements restent immenses, notamment dans les fonds marins. Le problème serait moins celui d’un épuisement total des réserves que celui d’une exploitation toujours plus destructrice.

Toutefois, derrière le sable se cache une question plus vaste, celle de nos modes de développement. Recyclage du béton, matériaux alternatifs, constructions plus durables ou limitation du gaspillage sont régulièrement avancés comme solutions. Cependant, selon Grégory Salle, ces réponses restent insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’une remise en cause plus profonde du modèle de croissance.

Face à cette pression croissante, le PNUE plaide désormais pour un renforcement de la gouvernance du sable : inventaires nationaux des gisements, meilleure traçabilité des extractions ou reconnaissance du sable comme ressource stratégique. Pourtant, récemment, en sortant la liste des matériaux critiques, la Commission européenne avait omis d’inclure le sable. Comme si cette matière échappait encore à la conscience politique.

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