- Aujourd’hui, de nombreux élèves utilisent l’intelligence artificielle, mais son usage n’est pas sans risque, met en garde Valérie Bonnet, professeure en lycée, auprès de TF1info.
- Alors que les futurs bacheliers plancheront lundi sur l’épreuve de philosophie, l’enseignante alerte notamment sur un risque de « dépendance » à ces technologies.
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Examens 2026
Les IA ont beau connaître leurs classiques sur le bout des doigts, cela n’en fait pas pour autant de grands penseurs, loin de là. Les élèves de terminale plancheront dès ce lundi 15 juin sur l’épreuve de philosophie. L’occasion pour Valérie Bonnet, vice-présidente de l’association des professeurs de philosophie de l’enseignement public (APPEP), de faire une mise au point quant au risque de s’appuyer sur les machines pour mener une réflexion, d’en devenir trop dépendant et de perdre en liberté. Enseignante en lycée général et technologique, elle revient sur le chamboulement qu’a déclenché l’essor des technologies d’intelligence artificielle et encourage les élèves à s’en détacher autant que possible.
Avez-vous constaté au fil des ans un usage accru des outils d’IA chez les élèves ?
Valérie Bonnet : Les élèves ont commencé à utiliser l’intelligence artificielle il y a à peu près trois ans. Aujourd’hui, son usage est généralisé, et par conséquent, cela n’a plus tellement de sens de donner des devoirs à faire à la maison aux élèves, puisqu’à peu près tous produisent des copies rédigées en utilisant de l’IA. Auparavant, les élèves se servaient d’Internet, et donc on pouvait quand même savoir si c’était un copié-collé complet en remontant jusqu’à la source. Ce qui change avec l’intelligence artificielle, c’est qu’il est pratiquement impossible de savoir dans quelle mesure l’élève a réfléchi par lui-même.
Comment arrivez-vous à repérer un éventuel usage de l’intelligence artificielle ?
Dans une copie où l’élève a réfléchi, il y a des hésitations et des maladresses, mais qui témoignent justement d’une réflexion, même si ce n’est pas bien formulé. À cet âge, la pensée est en cours d’élaboration, et donc on n’attend pas d’un élève qu’il compose de manière parfaite d’entrée. Quand un élève rédige avec une IA, cela donne généralement des copies très lisses et totalement désincarnées, sans aucune originalité, avec des plans qui sont souvent identiques d’un devoir à l’autre. En philosophie, on leur demande de mobiliser des connaissances qu’ils ont acquises durant l’année scolaire et aussi leur culture générale pour identifier un problème et essayer d’y apporter leur propre réponse. Et donc, en se servant de l’IA, les élèves passent totalement à côté de l’intérêt de cet enseignement.
Le risque est de déléguer cette fonction aux machines, ce qui revient à ne pas exercer sa propre liberté et sa propre intelligence. Donc c’est quand même très embêtant
Le risque est de déléguer cette fonction aux machines, ce qui revient à ne pas exercer sa propre liberté et sa propre intelligence. Donc c’est quand même très embêtant
Valérie Bonnet
Quels sont les risques que soulève l’usage de l’intelligence artificielle en philosophie ?
L’enjeu de la philosophie est d’essayer de former des adultes qui soient capables de s’interroger sur les autorités auxquelles ils peuvent être soumis, en leur apprenant à exprimer leur pensée hors de toute contrainte extérieure, en gardant une liberté d’esprit. Et de ce point de vue, l’IA est problématique. Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ?
lance cette injonction : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! »
(Autrement dit : « Ose penser par toi-même », ndlr). Le risque est de déléguer cette fonction aux machines, ce qui revient à ne pas exercer sa propre liberté et sa propre intelligence. Et donc, c’est tout de même embêtant.
De plus, comme ces outils donnent l’impression de donner des réponses très rapides et avec un discours qui a l’air humain, ils apparaissent aux yeux des élèves comme étant une autorité incontestable, alors qu’en réalité, on ne sait pas qui parle au final. On ne connaît pas les bases de données qui sont utilisées pour les entraîner. En philosophie, on s’appuie sur des auteurs qu’on a identifiés et qui proposent une argumentation en leur nom propre. Par ailleurs, c’est important d’avoir une certaine maîtrise de sa propre culture et un recul sur la façon dont on pense, parce qu’on peut comparer avec la façon dont on pensait avant. On a une idée de la façon dont ces idées ont pu être élaborées.
Ce dont on a besoin, c’est d’avoir des plages horaires suffisantes qui soient dévolues à des devoirs surveillés pour entraîner les élèves sans IA
Ce dont on a besoin, c’est d’avoir des plages horaires suffisantes qui soient dévolues à des devoirs surveillés pour entraîner les élèves sans IA
Valérie Bonnet
Selon vous, une utilisation plus vertueuse des outils d’IA est-elle possible, par exemple au moment des révisions ?
La difficulté, avec la philosophie, c’est qu’on a les élèves seulement pendant une année. Ce n’est pas beaucoup. L’objectif est de leur apprendre à effectuer les exercices, comme la dissertation et l’explication de texte. Ce n’est qu’à partir du moment où ils maîtrisent les rouages de cet exercice que les outils d’intelligence artificielle peuvent éventuellement se révéler utiles pour eux. Mais au lycée, c’est encore tôt pour utiliser l’IA de manière vertueuse. Ce dont on a besoin, c’est d’avoir des plages horaires suffisantes qui soient dévolues à des devoirs surveillés pour entraîner les élèves sans IA. Le cerveau apprend grâce à l’erreur. À cet âge, la pensée est en cours d’élaboration, et donc elle ne peut être parfaite d’entrée. Et les maladresses, cela montre qu’on a réfléchi. Néanmoins, dans le cadre des révisions, un usage possible serait de soumettre le cours à l’IA pour faire des fiches de révision ou de créer des questionnaires, par exemple. Mais l’utilité reste limitée, puisque l’enjeu est de problématiser un sujet et de construire une réponse. Certes, en s’appuyant sur ses connaissances, mais en élaborant sa propre réflexion. Il ne s’agit pas de réciter un cours.
La philosophie, c’est aussi et surtout une gymnastique de l’esprit. On apprend à structurer une pensée. Les élèves risquent-ils de perdre en compétences en déléguant aux IA ?
Une des notions du programme en philosophie, c’est la technique. Donc, ça fait partie des questions qu’on évoque en classe. Quand on leur parle de l’aliénation par la technique, ils pensent tout de suite à l’intelligence artificielle. Les élèves ont conscience du risque de perdre en compétence de réflexion. Qu’en utilisant de manière irraisonnée cette technologie, le risque est de ne plus savoir penser par soi-même et aussi d’en devenir complètement dépendant. Mais, entre en être conscient et réussir à s’en détacher, surtout quand on sait à quel point c’est facile d’accès, il y a quand même une différence entre les deux. Ce qui me semble important, c’est qu’on arrive, en tout cas dans le cadre de l’école, à permettre aux élèves d’exercer leur pensée et leur esprit librement afin qu’ensuite ils ne soient pas des utilisateurs passifs de ces IA qui vont inévitablement peupler notre monde.











