vendredi, juillet 17

À la fin d’un concert organisé dans un bar au Ghana, un jeune Canadien s’approche de Massa Dembele, qui vient de jouer du kamele ngoni et de chanter. Séduit par la prestation, l’homme lui propose de l’enregistrer avec son home studio mobile qui tient dans une mallette. Il n’a aucun financement, mais promet de reverser une partie de la vente générée par les morceaux qu’il mettra en ligne. C’est du moins ce qu’il assure.

Autour du musicien burkinabé, certains conseillent la prudence. Il préfère donner sa confiance à l’inconnu et, derrière le risque réel d’ajouter son nom à la longue liste des artistes dépossédés de leurs œuvres par des escrocs aux apparences trompeuses, il voit d’abord, dans cette rencontre, une occasion de donner de la visibilité à son travail. Un premier transfert d’argent lui est adressé quelques mois plus tard : à peine 22 500 CFA (34 €) !

Peu de temps après, le Canadien se manifeste à nouveau pour partager une excellente nouvelle : un label basé à Washington DC a entendu la musique de Massa sur le Web et veut produire un album, dans les règles. Mezana Dounia sort en 2017, dans un registre acoustique conforme à ce qui était demandé à son auteur.

On y découvre ses qualités au kamele ngoni, dont l’allure évoque davantage une kora qu’un ngoni ancestral. D’autant que le sien compte 18 cordes, soit nettement plus que les modèles classiques, et presque autant que la harpe-luth emblématique de l’Afrique de l’Ouest. Avec une spécificité : il est à la fois pentatonique et diatonique, ce qui augmente ses possibilités.

Du djembe au ngoni à 18 cordes

C’est en observant les joueurs de kora que l’idée d’accorder certaines cordes différemment lui est venue – il compte d’ailleurs parmi ses cousins un korafola réputé qui est son parfait homonyme, parfois appelé Massa Kora pour éviter la confusion. L’instrument n’est pas celui avec lequel il a débuté : il l’a découvert à Ouagadougou, la capitale où il était arrivé après avoir été sélectionné par la danseuse et chorégraphe Blandine Yameogo pour intégrer sa compagnie en tant que percussionniste. Il cite aussi volontiers le groupe Farafina, et son album Faso Denou produit par le Canadien Daniel Lanois en 1993, comme l’une des raisons pour lesquelles il s’est mis à pincer les cordes.

Originaire de Nouna, une ville de l’ouest du pays située à quelques dizaines de kilomètres de la frontière avec le Mali, Massa Dembele est issu d’une famille de griots et, à ce titre, a grandi dans un environnement musical traditionnel dont il a acquis les codes.

Mais il nourrissait depuis longtemps l’espoir de pouvoir sortir du cadre dans lequel il avait jusque-là évolué – sur son deuxième album Alumayé en 2019, il avait bien tenté d’ajouter d’autres instruments en studio, mais son label les avait enlevés a posteriori… Avec Falatô, il peut enfin concrétiser ce souhait de valoriser toute l’expérience qu’il a acquise au fil du temps et des collaborations, en Afrique mais aussi en Europe, lui qui s’est installé en Allemagne depuis plusieurs années.

La reconnaissance des pairs

Sur son nouvel album enregistré à Bobo Dioulasso, ce grand amateur d’afrobeat nigérian, et en particulier de Fela Kuti, a donc ajouté à sa musique une section de cuivres qui remplit différents rôles entre puissance et nuances. Lui qui revendique une certaine influence de son compatriote balafoniste Seydou Diabaté a aussi invité ce « grand frère » fondateur et patron du Kanazoé Orchestra.

Il a également contacté Jean-Philippe Rykiel, musicien français de référence dont le nom figure sur tant d’albums d’artistes africains (Youssou N’Dour, Salif Keita, Papa Wemba…) depuis le milieu des années 80. Au Burkina, ses claviers restent associés à sa collaboration avec les Frères Coulibaly.

Lorsqu’il a entendu les morceaux de Falatô au moment du mixage, il a ajouté sa touche sur certains d’entre eux. De quoi rassurer Massa sur le potentiel de sa démarche, qui séduit même au-delà des réseaux habituels de la musique africaine : il y a quelques semaines, le Bodensee Philharmonie, un orchestre classique basé à Constance, a repris quelques-unes des chansons de son répertoire. « J’en ai eu les larmes aux yeux », confie le Burkinabè, sensible à toutes ces formes de reconnaissance.

Massa Dembele Falatô (Not OK Records) 2026

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