Petit gars de Brooklyn devenu tradeur, puis escroc et satrape mondain, Jeffrey Epstein avait tout d’un personnage de roman. Dans l’affaire à laquelle son nom est dorénavant associé et qui compte des mineures parmi ses victimes, le fait qu’il s’agisse d’un violeur et d’un trafiquant sexuel a longtemps relégué au second plan l’indifférence, voire le cynisme, dont peuvent faire preuve, comme la sociologie du pouvoir l’a montré, des individus occupant des positions de premier plan.
L’origine de ce cynisme est d’ordre structural : il consiste à ne pas se sentir tenus de suivre la règle commune et à ne jamais exclure la possibilité d’être une exception. Habitués à ce qu’on les laisse faire, les détenteurs de pouvoirs de toutes sortes peuvent compter sur des moyens disproportionnés pour échapper à la police, se dérober aux juges et priver de justice les victimes. Dans la vie de tous les jours, le sentiment de ne pas relever de la morale ordinaire a ceci de particulier qu’il s’accompagne souvent de la conviction que tout leur est dû, ce qui étouffe le scrupule.
L’estime qu’ils ont d’eux-mêmes, les signes de déférence, les laissez-passer et autres passe-droits qu’ils reçoivent des représentants de prestigieuses institutions économiques, régaliennes, mais aussi académiques, font vivre aux puissants les privilèges qu’ils s’octroient et les écarts de conduite qu’ils s’autorisent comme naturels. Tout au long de sa vie, Jeffrey Epstein a rencontré de puissants protecteurs. En lui donnant un coup de pouce, en lui accordant leur confiance, en lui évitant d’être sanctionné quand il avait failli ou en taisant ses méfaits, ils ont contribué à le convaincre qu’il était un être à part.
« Entrepreneur de lui-même »
La quantité de documents que le ministère de la justice états-unien a rendus disponibles – sans qu’on puisse apprécier ce qu’il a soustrait à la connaissance du public – montre combien Epstein fut un véritable « entrepreneur de lui-même », selon l’expression de Michel Foucault. Courtier, intermédiaire, entremetteur, il avait organisé un système de Ponzi total : s’enrichir avec l’argent des autres ; profiter de leurs carnets d’adresses et se les approprier ; monnayer tuyaux et contacts ; s’octroyer l’image du bienfaiteur qui promeut les arts, les lettres et les sciences : faire commerce de tout, corps et âme.
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